Comment vivre au milieu des cons, dans « un asile de fous » comme disait Platon ?

Texte de Schopenhauer, avec mes commentaires, extrait de : Aphorismes sur la sagesse dans la vie
In Parerga et Paralipomena, traduction Jean-Pierre Jackson, pages 377 à 380, numéros 34 et 38

« N° 34. Quel novice est celui qui croit que montrer de l’esprit et de la raison (1) est un moyen de se faire bien voir dans la société ! Au contraire, cela éveille chez la plupart des gens un sentiment de ressentiment, de haine (2), et cette rancœur est d’autant plus amère que celui qui l’éprouve n’a pas le droit de faire état de la cause ; mieux il se la dissimule à lui-même (3). Ce qui se passe, c’est que chez deux interlocuteurs, dès que l’un remarque et constate une grande supériorité chez l’autre, il en conclut tacitement, sans en avoir la conscience bien exacte, que cet autre remarque et constate au même degré l’infériorité et l’esprit borné du premier. Cette opposition excite sa haine, sa rancune, sa rage la plus amère. Aussi Gracian dit-il avec raison : « Pour être tranquille, le seul moyen est de revêtir la peau du plus stupide des animaux ». Montrer au grand jour de l’esprit et du jugement, n’est qu’une manière détournée de reprocher aux autres leur incapacité et leur bêtise. Une nature vulgaire se révolte à la vue d’une nature opposée à la sienne, et le moteur secret de sa révolte, c’est l’envie. Car satisfaire sa vanité est, comme on peut le voir tous les jours, une jouissance qui passe chez les hommes avant toute autre (4), mais qui n’est possible qu’en se comparant aux autres. Et il n’est pas de qualités dont ils soient plus fiers que de celles de l’intelligence, vu que c’est sur celles-là que se fonde leur supériorité sur les animaux. Il est donc de la plus grande témérité de leur montrer une supériorité intellectuelle marquée, surtout devant témoins. Cela provoque leur vengeance, et ils chercheront à l’exercer par des injures, car ils quitteront le domaine de l’intelligence pour celui de la volonté, sur lequel nous sommes tous égaux. Si donc la position et la richesse peuvent toujours compter sur la considération de la société, on ne doit pas s’attendre à ce que les qualités intellectuelles le puissent ; ce qui peut leur arriver de mieux, c’est qu’on n’y fasse pas attention. Autrement, elles sont envisagées comme une espèce d’impertinence, ou comme un bien que son propriétaire a acquis par des voies illicites et dont il a l’audace de se targuer ; aussi chacun se propose-t-il en silence de lui infliger ultérieurement quelque humiliation ; l’on n’attend pour cela qu’une occasion favorable. C’est à peine si, par une attitude des plus humbles (5), on réussit à arracher le pardon de sa supériorité d’esprit comme on arrache une aumône. Saadi, dans le Gulistan, dit : "Sachez qu’il se trouve chez l’homme irraisonnable cent fois plus d’aversion pour le raisonnable, que celui-ci n’en ressent pour le premier".

Par contre, l’infériorité intellectuelle est un titre de recommandation probant. Car, comme la chaleur l’est pour le corps, le sentiment de sa supériorité est bénéfique pour l’esprit ; chacun se rapproche donc de l’individu qui lui promet cette sensation aussi instinctivement qu’il s’approche d’un poêle ou qu’il va se mettre au soleil. Or, il n’y a pour cela que l’être nettement inférieur, en facultés intellectuelles pour les hommes, en beauté pour les femmes. Bien entendu, cela demande beaucoup de donner la preuve d’une infériorité réelle, non simulée, aux gens que nous rencontrons (6). Pourtant, voyez avec quelle cordiale amabilité une fille moyennement jolie accueille celle qui est positivement laide ! Les hommes n’attachent pas une grande valeur aux avantages physiques, encore qu’ils préfèrent se trouver à côté d’un plus petit que d’un plus grand que soi. En conséquence, ceux qui sont stupides et ignorants parmi les hommes, celles qui sont laides parmi les femmes sont en général populaires et recherchés. On leur accorde immédiatement la réputation d’avoir extrêmement bon cœur, vu que chacun a besoin d’une excuse et d’un prétexte pour justifier sa sympathie, s’aveugler à ses yeux et aux yeux des autres. Pour la même raison, toute supériorité intellectuelle est une qualité qui isole les hommes (7); elle est redoutée, haïe, et comme excuse à cette attitude, toutes sortes de défauts et de vices sont prêtés à celui qui la possède. »

« N° 38. Ne combattez l’opinion de personne ; songez que si l’on voulait dissuader les gens de toutes les absurdités auxquelles ils croient, on n’en aurait jamais fini, quand bien même on atteindrait l’âge de Mathusalem. Dans la conversation, abstenons-nous aussi de toute observation critique, fût-elle faite avec la meilleure intention, car blesser les gens est facile, les corriger est difficile, sinon impossible (8). Quand les absurdités d’une conversation que nous avons l’occasion d’écouter commencent à nous mettre en colère, il faut nous imaginer que nous assistons à une scène de comédie entre deux fous (9). C’est prouvé. L’homme né pour instruire sérieusement le monde sur les sujets les plus importants, peut se dire chanceux s’il parvient à sauver sa peau (10). »


Commentaires


1. Il ne s’agit pas de l’intelligence fabricatrice ou mathématique, mais d’une sorte de bon sens, qui est la chose du monde la moins bien partagée, en tant qu'il est réfractaire à la rumeur. Le contraire est la « connerie », telle que je l’ai définie ici, dans l’article précédent :
« Comment se fait-il que les Français soient si cons ? »
http://r.garrigues.pagesperso-orange.fr/fr/textesrecents/francais_cons.htm
Je prétends non pas être plus intelligent qu’un autre, voire moins, mais avoir ce bon sens, cette honnêteté réfractaire à l’emballement collectif, et c'est une vertu du caractère plus que de l’intellect.

À noter que les références métaphysiques de Schopenhauer à la volonté et à l'intellect sont différentes des miennes, mais les constatations sont les mêmes.

2. J’ai éprouvé tout au long de ma vie ce ressentiment, voire cette haine, de la part des hommes et plus encore de la part des femmes, et c’est ce qui l’a rendue pénible. Heureusement, j’ai connu ces paradis artificiels que sont l’art, la philosophie, la poésie…

3. Cette jalousie, cette expansion du moi qui cause cette haine n’est pas admissible pour autrui, parce qu'elle se heurte à une autre expansion, et donc on ne peut pas en faire état franchement. Elle n’est pas tolérable non plus pour soi-même, car elle est une force obscure qui n’est pas défendable rationnellement et qu’il faut parvenir à ignorer, à masquer. C’est un des aspects essentiels du problème du mal : « Je vois le bien – ou plutôt je ne veux pas le voir – et je fais le mal. »

4. Il s’agit bien d’une jouissance, ainsi que je l’ai montré dans le texte précédent, contre laquelle l’intellect ne peut rien.

5. Schopenhauer, en philosophe qu’il est, me donne la recette pour être plus heureux, mais je n’y arrive pas, c’est plus fort que moi, il faut que je laisse entendre aux cons ce que je pense d’eux, et même si je me l’interdis, les plus imbéciles le comprennent tout de suite !
L'humilité, ou plutôt la fausse humilité, est ce qu'il y a de plus respectable, de plus obligatoire dans notre vie en société. C'est pourquoi je produis ce texte avec mes commentaires, qui sont tout sauf humbles, comme un uppercut final, sûr de taper là où ça fait mal ! « Tous des cons » : ce sera mon (deuxième) testament.
Toutefois, Schopenhauer lui-même n'a pas la vérité absolue, et je garde un doute sur ses explications et sur les miennes, et je reste ouvert à une autre interprétation des faits. Mais celle de Schopenhauer, jusqu'à preuve du contraire, me paraît beaucoup plus probante et proche des faits.

6. J’ai essayé, bien des fois dans ma vie, de paraître et même d’être comme tout le monde. Je n’y suis jamais arrivé, et on m'a vite percé à jour. Il paraît d’ailleurs que ma langue orale est différente, plus riche que celle des autres. Or, ce n’est pas quelque chose que je contrôle ou que je peux changer…

7. Eh oui, c’est le drame de ma vie ! Non seulement la solitude intellectuelle, le drame de n’être vraiment compris par personne, mais même la solitude tout court. Que d’hommes, et ce qui est pire que de femmes, j’ai vus se détourner de moi ! Néanmoins, ma vie n’a pas été si malheureuse que cela, car j’ai quand même joué le jeu, par exemple dans ma « carrière » d’enseignant où, malgré le désir de mes supérieurs de me foutre dehors, je les ai contraints à me garder, par une obéissance sans faille. Et puis, il y a eu les jouissances intellectuelles que les gens de mon entourage ignoraient en grande partie…

8 C’est bien vrai, et il y a longtemps que j’ai cessé de convaincre qui que ce soit, mais je ne peux pas m’empêcher d’argumenter…

9. Exactement. Platon disait déjà que le philosophe a l’impression de vivre dans un asile de fous. Seulement, ce n’est pas marrant de vivre dans un asile de fous ! Après le premier moment de surprise amusée, ne pouvoir lier de conversation véritable avec personne, subir les incongruités, voire les rebuffades et incartades de tout l’entourage, au point qu’on se demande si l’on n’est pas soi-même toqué, c’est une épreuve qui n’est supportable que grâce aux joies de l’esprit et à la certitude malgré tout d’appartenir à un autre monde. Personnellement, je ne supporte la vie que grâce à ces drogues que sont la poésie, la musique, la philosophie…

10. Oui, Socrate a bu la ciguë, dans la démocratie athénienne.

 

Autre texte confirmant le précédent, extrait de Aphorismes sur la sagesse dans la vie, page 368, numéro 26

« La plupart des hommes sont tellement subjectifs, qu’au fond rien n’a d’intérêt à leurs yeux qu’eux-mêmes. Il en résulte que, quoi que ce soit dont on parle, ils pensent aussitôt à eux, que tout ce qui, par hasard et du plus loin que ce soit, se rapporte à quelque chose qui les touche, attire et captive tellement toute leur attention, qu’ils n’ont plus la liberté de saisir la partie objective de l’entretien. De même, il n’y a pas de raisons valables pour eux dès qu’elles contrarient leur intérêt ou leur vanité. Aussi sont-ils si facilement distraits, insultés, offensés ou affligés, alors même qu’on parle avec eux d’un point de vue objectif sur n’importe quelle matière, qu’on ne saurait assez se garder de tout ce qui pourrait, dans le discours, avoir un rapport possible, peut-être fâcheux, avec le précieux et délicat moi que l’on a devant soi. Rien ne les intéresse que ce moi, et tandis qu’ils n’ont ni sens ni sentiment pour ce qu’il y a de vrai, de remarquable, ou de beau, de fin, de spirituel dans les paroles d’autrui, ils possèdent la plus exquise sensibilité pour tout ce qui, de loin et le plus indirectement, peut toucher leur mesquine vanité ou se rapporter désavantageusement en quelque façon que ce soit, à leur inappréciable moi. Par leur susceptibilité, ils ressemblent à ces petits chiens sur la patte desquels on marche si facilement par mégarde, dont il faut subir ensuite les couinements, ou bien à un malade couvert de plaies, de meurtrissures, qu’il faut éviter soigneusement de toucher. Il y en a chez qui la chose est poussée si loin qu’ils ressentent exactement comme une insulte l’intelligence et la compréhension que l’on montre ou que l’on ne dissimule pas suffisamment en parlant avec eux. Ils s’en cachent, il est vrai, dans un premier temps, mais ensuite celui qui n’a pas assez d’expérience réfléchira et se creusera vainement la cervelle pour savoir par quoi il a pu s’attirer leur rancune et leur haine. Mais en vertu de la même susceptibilité, il est tout aussi facile de les flatter et de les gagner. Par suite, dans la plupart des cas leur jugement est corrompu ; il n’est qu’un arrêt en faveur de leur parti ou de leur classe, non un jugement objectif et impartial. Cela vient de ce que chez eux la volonté surpasse de beaucoup l’intelligence, de ce que leur faible intellect est entièrement soumis au service de la volonté dont il ne peut s’affranchir un seul moment. »

PS. Actualité de la tragédie grecque. (Écrit en 2013)

En fait, nous vivons une tragédie grecque. Chez Sophocle, Œdipe essaie d'échapper à son destin, qui est de tuer son père, en fuyant sa patrie. Or, il rencontre un voyageur inconnu, se querelle avec lui et le tue. C'est son père ! De même, nous, nous essayons d'échapper à notre destin,, en brandissant des leurres : les droits de l'homme, l'union de l'Europe (mondialiste, c'est-à-dire anti-européenne), l'art moderne, l'égalité pour tous, etc. Et c'est en faisant cela que nous forgeons nous-mêmes notre propre destin, qui est l'esclavage et la mort !