Arthur Schopenhauer : Journal de voyage (1803) ; description du bagne de Toulon

Préambule.
Réfléchissant à la notion de liberté, je me suis ressouvenu de Schopenhauer que je n'avais jamais lu, car son vouloir-vivre aveugle me paraît assez proche de mon idée selon laquelle la vie est due à un processus thermodynamique. L'un des premiers textes sur lequel je suis tombé est cette description du bagne de Toulon qu'il a vu en 1803, lors d'un voyage avec ses parents, alors qu'il avait quinze ans ! J'en ferai peut-être un plus ample commentaire quand j'aurai lu l'oeuvre du philosophe, mais en attendant ce texte bouleversant, qui pose le problème du mal et de la sanction, me paraît assez fort pour figurer sur mon site (octobre 2007) !

Tous les travaux pénibles de l’arsenal sont exécutés par des galériens. Leur vue frappe les étrangers. On les range en trois catégories [cercles de l’enfer !] : la première est formée de ceux qui sont condamnés pour des crimes légers, et qui sont là pour peu de temps, comme les déserteurs, les soldats qui ont manqué à l’obéissance. Ils portent seulement un anneau de fer aux pieds, et circulent librement, c’est-à-dire dans l’arsenal, car la ville est interdite aux forçats. La deuxième catégorie est constituée de plus grands criminels. Ils travaillent enchaînés deux par deux, par des fers aux pieds. La troisième catégorie, formée des plus grands criminels, est enchaînée aux bancs des galères qu’elle ne quitte jamais. Ceux-ci font des travaux qu’ils peuvent exécuter assis. Je considère que le sort de ces malheureux est beaucoup plus affreux que celui des condamnés à mort. Les galères que j’ai vues de l’extérieur semblent être les endroits les plus sales et les plus écœurants que l’on puisse imaginer. Les galères ne naviguent plus : ce sont de vieux navires désaffectés. Le lit du forçat, c’est le banc auquel il est enchaîné. L’eau et le pain sont toute sa nourriture, et je ne comprends pas pourquoi ils ne périssent pas plus tôt, puisqu’ils manquent de toute nourriture substantielle et sont dévorés par le chagrin et épuisés par le travail, car pendant leur esclavage on les traite comme des bêtes de somme. Il est affreux de songer que la vie de ces misérables galériens est dépourvue de la moindre joie et n’a plus aucun but, pour eux dont les souffrances ne s’achèveront pas avant vingt-cinq ans. Peut-on imaginer un sentiment plus affreux que celui qu’éprouve un malheureux qui est enchaîné au banc d’une galère sombre, d’où seule la mort peut le détacher ? Chez certains, la souffrance est encore augmentée par la présence continuelle de celui qui est attaché à la même chaîne. Et quand arrive enfin le moment qu’il désire depuis dix ou douze ans, ou ce qui est plus rare, depuis vingt ans, avec des soupirs quotidiens de désespoir, c’est-à-dire la fin de l’esclavage, que devient-il ? [Je ne comprends pas, puisqu’il est dit plus haut que « seule la mort peut le détacher ». Y a-t-il une véritable perpétuité ? Il semble que non et que le maximum de détention soit vingt-cinq ans.] Peut-il revenir dans un monde pour lequel il est mort depuis dix ans ? Les chances qu’il avait dix ans auparavant lorsqu’il était plus jeune ont disparu. Personne ne veut prendre celui qui revient d’une galère, et dix ans de châtiment ne l’ont pas lavé du crime d’un moment. Il doit redevenir criminel et il finit aux assises. J’ai été atterré d’apprendre qu’il y avait six mille galériens…