Est-ce que c’est la richesse qui crée l’échange ou l’échange qui crée la richesse ?
Supplément à mon livre La Richesse et à ma troisième interview par Gilles Lapouge sur France Culture, à l'émission « Agora » ; et
réponse à un contradicteur

Dans mon livre La Richesse, publié en 1988, j’ai donné la définition suivante de la Richesse : « concentration productive ». J’alliais ainsi un élément objectif, physique, mesurable, la concentration, et un élément subjectif, humain, utilitaire, la productivité. Mon modèle était le minerai de fer qui est une richesse à deux conditions. Il doit d’abord être suffisamment concentré. En effet, le fer existe partout, à l’état de traces, et même dans l’eau de mer, mais il n’est pas exploitable. Ensuite, il faut que quelqu’un sache l’extraire, l’utiliser et produire quelque objet utile. Si le minerai n’est pas connu, si l’on ne sait pas l’exploiter, si l’on n’a pas besoin d’objets en fer, le minerai est-il encore une richesse ? Un autre modèle était la source. En effet, celle-ci concentre l’eau de pluie en un point précis et la minéralise. Elle produit donc de l’eau potable et est une richesse, car l’eau de pluie n’est pas potable. Pourtant, dès cet exemple, j’affirmais : « La source fait son travail de source et ne se soucie pas de savoir qui boira son eau. »

Par la suite, je radicalisais mon propos. Dans ma troisième interview avec Gilles Lapouge à l'émission « Agora », en 1988 sur France Culture (que l’on peut écouter sur ce site, en page d’accueil, ou dont on peut lire la transcription ici
http://r.garrigues.pagesperso-orange.fr/fr/textesrecents/transcription_interview.htm

j’affirmais qu’une étoile est une richesse puisqu’elle concentre des atomes qu’elle fabrique et produit de la lumière. Je répondis de même à la question suivante de mon hôte : « Un diamant qui est enfoui dans une montagne et qu’on ne trouvera jamais est-il encore une richesse ? » par un oui aussi affirmatif que non justifié. « Alors, tout est richesse ? » objecta mon interlocuteur. Je soutenais aussi qu’un caillou est une richesse puisque les atomes qui le composent sont issus d’étoiles aujourd’hui disparues et puisqu’il sert à édifier des structures géologiques sur Terre ou des constructions humaines.

Or, cet essai n’a eu aucun retentissement malgré mes efforts pour le faire connaître et l’on peut compter sur les doigts d’une main ceux qui l’ont lu. Je n’ai donc pas eu d’objections qui m’auraient permis de progresser, à part celles de Lapouge. Mais il s’est trouvé que l’année dernière (2010), j’ai fait connaissance d’un homme cultivé et curieux, s’intéressant en amateur à l’économie politique au point de suivre des cours à la Faculté. Il n’a pas lu non plus mon essai, mais, à propos de Maurice Allais (prix Nobel d’économie), il m’a fait une objection à laquelle je n’ai pas su répondre d’une manière satisfaisante. « C’est l’échange qui crée la richesse et non la richesse qui crée l’échange. » Et il me donnait comme exemple l’ancien commerce trilatéral dans lequel « les navires occidentaux se rendaient sur les côtes africaines pour échanger des esclaves contre des marchandises ; puis transféraient des esclaves en Amérique et les échangeaient contre une lettre de change, du sucre, du café, du cacao, de l'indigo et du tabac; enfin acheminaient des produits américains vers les ports européens (Wikipédia) ». Chacun considérait sa thèse comme évidente. Moi disant que pour échanger, il fallait quelque chose à échanger, lui affirmant que seule l’utilité par l’échange faisait la richesse.

La solution de cette difficulté, c’est que chacun avait raison mais exagérait, plus ou moins consciemment, dans ses conclusions. Moi, après avoir défini la Richesse par un versant objectif, la concentration, et un versant subjectif, la productivité, j’oubliais complètement ce côté subjectif, cette productivité, l’utilité, ici et maintenant. Mon contradicteur, quant à lui, occultait le côté objectif de l’échange. Par un coup de baguette magique, l’échange crée la richesse, c’est l’histoire de la main invisible d’Adam Smith, qui transforme les petits méfaits de chaque particulier en un bienfait général. Mais la magie n’est qu’un leurre. Mon contradicteur esquivait complètement la duperie dans les échanges, par la publicité, les monopoles, les ententes, etc. ainsi que je l’ai détaillé dans La Richesse. Il ne voyait pas que « l’argent est la meilleure et la pire des choses », puisqu’il peut mesurer aussi bien l’apport de richesse réelle que le vide, la duperie, le vol, soit par le profit abusif d’un particulier, soit par la création de monnaie ex nihilo par l’État ou par les banques. Il omettait aussi de voir que la drogue, par exemple, est une richesse positive pour les économistes, puisqu'elle a un prix, alors qu’elle est en réalité une richesse négative, un appauvrissement. De même, le marché n’est pas le juge suprême de la richesse, soit parce qu’il est manipulé, soit parce que le regard humain ne peut aller au fond des choses. De même, quand une maffia réinvestit dans la corruption politique, la prostitution, la pornographie, elle appauvrit et dilapide le patrimoine collectif. Mon érudit contradicteur devenait à son insu le complice du spéculateur. Selon celui-ci, « l’argent fait des petits », par le pur échange, sans distinguer ce qui correspond à un véritable enrichissement, dû à un travail, et ce qui correspond seulement à une duperie, un vol. Cette thèse, grâce à la collaboration des économistes, fait le jeu du trader et le justifie ; mieux elle est sécrétée par lui ! Celui-ci crée cette mentalité où tout s’achète et se vend et la société mercantiliste invivable dont nous souffrons. Il s’ensuit une déréalisation, un vertige, un relativisme où rien n’a de valeur en soi et où tout dépend du regard humain, ce qui interdit une discussion véritable et une défense efficace contre les prévaricateurs, puisque tous les points de vue, tous les arguments se valent ! La mentalité du commerçant s’est imposée à toute la société : la chose qu’il vend n’a pas d’importance, mais seulement le prix, c’est-à-dire l’appréciation collective plus ou moins manipulée. Et il n’est pas étonnant que le spéculateur, qui est le véritable maître de notre société, et qui s’aide des pions que sont nos gouvernants ou nos économistes, se reflète dans les cours de Fac, où on ne prononce jamais le nom de Maurice Allais !

Je corrige donc ma thèse, grâce à mon bienveillant contradicteur. Tout n’est pas richesse. Pour qu’il y ait richesse, il faut que le regard humain balaie, comme un projecteur, la richesse insondable du réel et la fasse apparaître. Mais cependant, l’homme n’est pas créateur, notamment il ne crée pas la richesse par l’échange. C’est l’apport de toute ma philosophie, et croire le contraire est l’erreur fondamentale et létale de la modernité, que j’ai signalée tout au long de mes textes. Même un ordinateur qui semble fait uniquement de silice et de quelques métaux rares par le génie humain, utilise en fait des structures mathématiques préexistantes. Ce qui manque à l’économiste, c’est d’avoir réfléchi au problème du mal et de s’être renseigné en épistémologie. Autre exemple : dans l’art moderne, seule la signature compte, c’est-à-dire la cote, le point de vue collectif plus ou moins biaisé, l’échangeabilité, le mercantilisme et non le patient labeur de l’artiste qui fait apparaître l’aspect divin des choses. L’homme démiurge se retrouve face à son propre néant.