Regrets...

J'ai connu Félicie à la Fac de Nanterre en 1967. Nous suivions tous les deux un cours de grec à usage des "philosophes", dispensé par un helléniste, et nous traduisions des textes de Platon. Au début, j'allais plus vite qu'elle parce que j'avais beaucoup de vocabulaire. Mais le professeur s'en aperçut et il nous fournit le vocabulaire. Alors, elle traduisit plus vite que moi !

Nous retrouvions souvent à la librairie des PUF, boulevard Saint Michel. Elle furetait dans les rayons (où je voyais rarement mes autres condisciples) et moi aussi. Elle croyait par exemple à Freud et soutenait que "la science des rêves" ne se situait pas sur le même plan que la neurologie.

Elle avait une intelligence analytique remarquable. À tel point qu'elle se rendait compte qu'elle n'était pas philosophe. Elle disait : "Je n'ai aucune inventivité". Elle disait aussi : "Tu es un philosophe" à une époque où c'était loin d'être évident. Elle disait encore : "On pardonne tout à un philosophe."

En 1968 eut lieu un épisode curieux. Nous passions tous les deux l'agrégation, dans la grande salle de la bibliothèque Sainte-Geneviève (où était présent aussi François George, mais je ne le connaissais pas à l'époque). J'y allais en dilettante, mais elle s'était préparée depuis deux ans. Or un "collectif" avait décidé de boycotter les épreuves. Félicie était donc en train de quitter la salle. Je lui dis alors : "Moi, je suis venu ici en amateur, en touriste. Je m'en vais donc. Mais toi, tu t'es préparée sérieusement. Tu devrais rester." Elle resta, composa... et eut l'agrégation ! Je me rappelle qu'à l'oral, elle obtint 8 ou 9 sur 10 pour l'explication d'un texte de Spinoza. Elle disait : "Je ne vois pas ce qu'on pouvait dire de plus." Plus tard, elle affirma : "J'aurais eu l'agrégation de toute manière." Sans doute, mais je lui avais épargné pour le moins une année de préparation pénible. Je me rappelle encore que c'est la seule fois que j'ai eu sa mère au téléphone, pour lui annoncer que sa fille passait les épreuves.

Félicie était une assez belle femme, blonde aux yeux bleus, avec un je ne sais quoi de suranné. Naturellement, une idylle s'ébaucha entre nous. Juste après l'agrégation eut lieu une rencontre décisive. Nous flirtions sérieusement et je lui caressais les seins (que je croyais tombants, bien à tort !) Ce soir-là, je pouvais sans doute tout emporter : coucher avec la jeune fille et même l'épouser.
Au lieu de cela, je mis quinze jours à la revoir. Quand je la rencontrai à nouveau, elle s'était engagée avec son futur mari. C'était fini pour moi. Il faut dire que j'étais bizarre avec les femmes. J'avais un mélange de sensualité débridée et de peur de m'engager. Je poursuivais je ne sais quel idéal au nom duquel je condamnais toutes les femmes réelles.
La vraie raison, en tout cas la plus forte, de mon refus de la jeune fille, c'est l'agrégation ! En ce sens, on peut dire que la revanche de l'agrégation de tout le mal que j'ai pu dire de ce concours, c'est de m'avoir fait rater mon accord avec Félicie ! Je ne supportais pas les bas bleus et les cuistres, même si Félicie n'en était pas un. Mais elle s'imaginait sans doute que la situation de son père (il était inspecteur des finances) était un obstacle entre nous, car elle disait souvent : "Nous vivons très simplement." En quoi elle se trompait car j'avais décidé une fois pour toutes que les titres et distinctions ne comptaient pas pour moi.

Bien des années plus tard, je reçus une missive d'elle, puis une offre explicite de devenir ma maîtresse. Elle était en instance de divorce et elle reprochait à son mari, qui avait une maîtresse, d'avoir dit des abominations à celle-ci sur elle, Félicie, qu'elle surprit au téléphone. Je n'avais pas de raison de refuser cette offre (je pus à cette occasion vérifier qu'elle avait une très belle poitrine !), mais j'étais, pour ma part, ennemi du divorce et adepte de la stabilité. Puis le tourbillon de la vie nous emporta chacun de notre côté et je la perdis définitivement de vue.

Maintenant, je le regrette. À la fin de ma vie, je pense souvent à elle. Je n'ai pas éprouvé de passion pour elle, à proprement parler (elle apparaît sous le nom de Lise, page 288 de La Vierge aux cerises). D'ailleurs, elle n'a peut-être pas usé de toutes de ses armes de femme pour m'inspirer ce sentiment, car elle était trop franche ou trop intellectuelle pour cela. Mais je crois que c'est la femme qui me convenait. Peut-être que nous aurions eu des enfants géniaux (pas forcément plus heureux pour autant !) J'aurais évolué dans un milieu aisé, intellectuel, tolérant. Au lieu de cela, j'ai épousé une petite institutrice... qui m'a foutu dehors vingt-quatre ans plus tard ! Est-ce que j'aurais divorcé d'avec Félicie ? Est-ce que j'aurais quand même éprouvé une passion pour une autre femme ? Je ne sais. Mais j'ai le sentiment maintenant d'avoir manqué la femme de ma vie par mon immaturité et ma bêtise !