Quel rapport y a-t-il entre l’origine du langage, l’imitation du bourdon par l’orchidée, le comportement des poules devant le milan, la trouvaille des fonctions fuchsiennes par Poincaré ?

I. Voici d’abord une citation de Schopenhauer extraite de « Sur la parole et les mots » in Parerga et paralipomena, pages 865-866, trad. Jackson, éd. Coda, 2005 (« Ouvrage publié sans soutien public » !)
« L’origine du langage humain se trouve très certainement dans les interjections, vu qu’elles expriment non des idées, mais, comme les sons des animaux, des sentiments ou des mouvements de la volonté. [Il faut savoir ici que chez Schopenhauer la « volonté » signifie la force vitale inconnue qui anime le monde, à distinguer des idées comme activité intellectuelle personnelle.] Leurs différentes formes apparurent très tôt, et de leur diversité s’effectua la transition aux substantifs, verbes, pronoms personnels, etc. […]
Il est bien connu que les langues, [Schopenhauer en possédait plusieurs, outre le latin, le grec et probablement le sanscrit] surtout au point de vue grammatical, sont d’autant plus parfaites qu’elles sont plus anciennes ; et elles ne cessent de se détériorer graduellement, depuis le haut sanskrit jusqu’au bas jargon anglais, ce manteau d’idées composé de lambeaux d’étoffes hétérogènes cousus ensemble. [Je n’ai cessé, quant à moi, de proclamer la supériorité du grec ancien sur le français.] Cette dégradation, qui s’effectue peu à peu, représente un argument sérieux contre les théories chères à nos optimistes fats et ridicules, qui parlent du « progrès constant de l’humanité vers le mieux ». Ils voudraient, à l’appui de celles-ci, falsifier la déplorable histoire de l’espèce bipède ; ce qui est d’ailleurs un problème très difficile à résoudre. Nous ne pouvons cependant nous empêcher de nous représenter la première race humaine sortie n’importe comment du sein de la Nature, à l’état d’ignorance complète et infantile, et, par conséquent, rude et maladroite. Or, comment une telle espèce a-t-elle pu imaginer ces constructions linguistes d’un art si achevé, ces formes grammaticales compliquées et variées, même en admettant que le trésor lexicologique se soit progressivement accumulé ? D’autre part, nous voyons partout les descendants rester fidèles à la langue de leurs pères, et y introduire seulement peu à peu de petits changements. Mais l’expérience n’enseigne pas que, par la succession des générations, les langues se perfectionnent grammaticalement ; c’est exactement le contraire, comme nous l’avons dit. En effet, elles deviennent toujours plus simples et pires.
Devons-nous, malgré cela, admettre que la vie du langage ressemble à celle d’une plante, qui, sortie d’un simple germe, un rejeton insignifiant, se développe peu à peu, atteint son point culminant et, à partir de là, recommence à insensiblement décliner, parce qu’elle vieillit ; et que nous n’aurions connaissance que de ce déclin, non de la croissance antérieure ? Hypothèse simplement prise au figuré, et, de plus, tout à fait arbitraire ! Une métaphore pas un éclaircissement !
Maintenant, pour trouver une explication, le plus plausible me semble de supposer que l’homme a découvert le langage instinctivement, en vertu d’un instinct originel [la « volonté »] qui crée chez lui, sans réflexion et sans intention consciente, l’outil indispensable à l’emploi de sa raison et l’organe de celle-ci. Et cet instinct disparaît au cours des générations quand son rôle est terminé, le langage existant. Tous les ouvrages produits par le seul instinct, tels que les constructions des abeilles, des guêpes, des castors, les nids des oiseaux avec leurs formes si variées et toujours conformes au but, etc., ont une perfection qui leur est particulière répondant exactement aux exigences de leur but, en sorte que nous admirons la profonde sagesse qui y préside. De même, le premier langage spontané fut doté de la haute perfection des ouvrages de l’instinct. L’étudier pour l’amener à la lumière de la réflexion et de la claire conscience, c’est l’œuvre de la grammaire, qui n’apparut que des milliers d’années plus tard. »

II. Tout le monde sait à quel point l'orchidée, outre sa beauté intrinsèque, a la faculté de produire des figures variées à l’infini, comme si elles étaient le fruit d’une imagination inépuisable. Mais comment peut-elle imiter le corps du bourdon, lequel, trompé par cette apparence viendra butiner, parfois en vain, dans l’orchidée pour s’imprégner de pollen et servir à la reproduction de l’orchidée ? Il y a là comme une prescience de ce qui doit advenir. Darwin, paraît-il, déclarait inexplicable par sa théorie le problème des orchidées.

III. Quand j’étais enfant, il y avait encore des poules en grand nombre qui couraient et picoraient dans les champs. Or, il arrivait qu’elles soient prises de panique et courent se réfugier et se cacher dans les haies, nombreuses aussi à l’époque. Intrigué, je me demandais ce qui pouvait provoquer un tel affolement. Ma tante m’indiquait alors un point dans le ciel. C’était le milan qui planait très haut au-dessus de nos têtes et que je n’avais pas du tout remarqué. Comment donc les poules avaient-elles pu le voir, y compris celles qui ne l’avaient jamais vu auparavant, d’autant qu'elles ont les yeux sur le côté et ne peuvent en principe pas voir en haut, à moins de se tordre le cou ? Aujourd’hui, je n’ai pas d’explication rationnelle. Il semble qu'elles étaient averties par un je ne sais quoi, comme si elles étaient en symbiose avec le milan, et au courant comme lui-même de ses actes !

IV. On connaît le récit de la découverte des « fonctions fuchsiennes » par Poincaré. Il travaillait depuis longtemps sur un problème particulièrement difficile sans apercevoir la solution. Or, un jour où il prenait l’autobus à impériale, en mettant le pied sur la margelle, il aperçut subitement ce qui pouvait être la solution. Revenu chez lui, il prit le temps de vérifier la validité de cet éclair et de construire laborieusement la solution. Cette anecdote, chacun plus ou moins a eu l’occasion de la vivre, sinon de l’analyser. Le processus de la trouvaille est inexplicable. Je n’ai pas lu Malebranche, mais j’ai discuté avec un étudiant qui a fait une thèse sur cet auteur. Or, il paraît, d’après ce que j’ai compris, que Malebranche, à la suite d’une analyse serrée de l’acte d’intelligence, conclut que celui-ci est inexplicable… et suppose l’intervention du Saint-Esprit !

Conclusion. Comment expliquer l’harmonie des êtres et surtout cette espèce de prescience, s’il n’y a qu’une force aveugle ? Il est possible qu’une tendance générale vers l'ordre, complètement inexplicable, existe dans l’univers, mais sans but. En ce cas, l’origine du langage, la prescience des orchidées, la connaissance mystérieuse que les poules ont de leur prédateur, le travail inconscient de l’esprit ne seraient que diverses manifestations de cette tendance générale vers l’ordre croissant dans l’univers. Les choses ont tendance à s'organiser spontanément et cela nous apparaîtrait comme un but. Mais si Dieu existe, c’est un Dieu méchant, sadique qui aurait créé un monde où tous les êtres s’entredévorent, et où les hommes sont châtiés dès qu'ils essaient d'améliorer leur condition (par exemple par la pollution, corollaire nécessaire du progrès technique). Cela du moins paraît certain. D’ailleurs, qu’est-ce que Dieu, s’il existe ?