Préambule : Le mérite de ce texte est de poser correctement le problème (à partir d'une méditation de Plotin), mais il faudrait approfondir les réponses seulement esquissées ici. Tout le monde a sa petite idée sur la propriété : c'est le diable, la cause de tous les maux, ou bien le bon Dieu, le moteur du progrès, et autres fadaises. Mais quand il s'agit de définir la notion elle-même, il n'y a plus personne !...
Par exemple, pour actualiser ce qui peut paraître seulement une ratiocination philosophique, je pose la question :
A qui appartient la Palestine ? A qui appartient la France ? De quel droit ?

La propriété est fondée sur l'être et non sur l'avoir. Ce n'est ni un vol ni un droit de l'homme absolu.

Un autre concept intéressant de ce texte (Plotin Ennéade VI, 5e traité, ch.1) est celui de propriété (oikéion en grec) : "Le bien d'un être, c'est ce qui lui est propre oikéion; il ne doit pas le chercher hors de lui ." Voici ce qu'indique le dictionnaire grec Bailly: oikos veut dire la maison. Oikéion signifie : de la maison I 1 domestique, ressources domestiques, fortune, 2 qui appartient à la famille, parent, allié 3 familier, intime II qui concerne la possession, d'où : 1 propre, particulier, par exemple la terre propre, c'est-à-dire la terre natale, la patrie ; qu'on possède en propre ; oikéioi polémoi signifie : guerres intestines, civiles 2 propre à quelqu'un, privé, par opposition à commun, public, par exemple les intérêts particuliers, par opposition aux intérêts politiques, de l'Etat 3 propre à quelqu'un, inné, naturel 4 qu'on accomplit sur soi-même (meurtre) 5 propre à, qui convient à.

On voit que la propriété, l'avoir, c'est ce qui appartient à l'être, à la sphère de l'être, c'est ce qui est de la maison, considérée comme une extension limitée de l'être qui en est le centre. L'idée directrice, c'est qu'il y a des degrés de propriété, selon que la chose possédée est plus ou moins loin de l'être qui la possède, et que le fil qui la rattache à lui est plus ou moins ténu. Rigoureusement parlant, la propriété est ce qui appartient à un être et seulement à lui, c'est ce qui le caractérise, sa définition, par exemple tous les points qui appartiennent à un cercle sont dans un même plan et équidistants d'un point fixe de ce plan. Et encore cette propriété n'appartient pas à un cercle mais à tous les cercles. En toute rigueur, dans la perspective plotinienne, seul l'Un s'appartient à lui-même, puisqu'il est en soi et en entier dans tous les êtres et qu'il est seul. De même, dans la perspective de la physique moderne, la non-séparabilité s'impose universellement aux particules et ne peut être fragmentée ou dépossédée de son influence.

A partir de là, on peut esquisser des degrés de propriété, mais on voit déjà que la propriété n'est ni le vol, ni un droit absolu, inhérent à l'homme. Mon bras est à moi, néanmoins je peux le perdre sans cesser d'être moi et on peut greffer des organes. Ma pensée rejoint une pensée universelle et une réalité, si elle est véritablement une pensée, et je ne peux pas penser que 2 et 2 = 5. Comme on le verra, l'Etre n'est pas mon être, et je suis plutôt gérant que propriétaire de mon être. Par opposition à tous ces cas où la relation de propriété est forte, il arrive que cette relation soit un simple repère. Si je dis : un feu s'est déclaré à mon étage, cela indique la proximité par rapport à celui qui parle, la simple localisation. Entre ces cas extrêmes, on trouve des intermédiaires : si je parle de ma femme, celle-ci ne m'appartient pas pour autant, néanmoins j'ai des relations privilégiées avec elle. Quand je dis : ma place dans le train, j'évoque le droit du premier occupant, qui est bien un droit mais ténu. On peut en faire une sorte de démonstration par l'absurde : il vaut mieux que cette place soit occupée par le premier arrivant que par le dernier. Mais s'il s'agit du Transsibérien où le voyage dure plusieurs jours, on peut, on doit envisager un roulement, un partage. Pour les mêmes raisons, mon travail, les fruits de mon travail sont à moi plutôt qu'à un autre. Néanmoins, ce droit non plus n'est pas absolu et peut être contesté si, par exemple, il s'agit d'une production de drogue ou de choses polluantes ou nuisibles.

Il existe aussi des propriétés collectives, non limitées à un individu. Ainsi, mon pays, ce qu'on appelait naguère ma patrie, est à moi du droit du premier occupant et du droit de celui qui l'a mis en valeur, et aussi qui en a forgé le langage et les coutumes. Cependant, on ne peut exclure perpétuellement, du droit de propriété de cette Terre, l'éternel nomade, le "juif errant". Mon patrimoine génétique est à moi… dans une certaine mesure, car il comporte une partie qui appartient à tous les êtres vivants et une partie qui me caractérise et que je tiens à conserver et à transmettre. La Terre est à moi en ce sens que je dois pouvoir porter plainte contre un pétrolier par exemple qui ravagerait irrémédiablement une côte du Pérou où je ne mettrai jamais les pieds. L'affirmation : "Le soleil, l'air, la terre est à tout le monde" semble incontestable. Pourquoi? Dans le cas du soleil, il s'agit d'un bien en quantité illimitée. Chacun peut en prendre autant qu'il voudra sans nier la propriété d'autrui. Toutefois, cette propriété universelle peut être contournée subrepticement, soit par la pollution qui prive insidieusement les hommes de ce bien, soit en faisant payer, au bord de certaines plages, des emplacements ensoleillés. Il en va de même pour l'air ou pour l'eau et il paraît qu'on vend de l'air pur au Japon. Par contre, l'affirmation: "La terre est à tout le monde" contient un sophisme caché, parce que celle-ci est un bien limité, comme un gâteau à partager. D'un côté, il est vrai, on ne peut exclure les hommes d'un bien, d'une propriété au départ commune. Il est choquant par exemple que le promeneur soit de plus en plus obligé de circuler, circuler sans cesse, dans un labyrinthe cauchemardesque, parce que l'accumulation des propriétés privées ou publiques lui interdit de s'arrêter. Mais d'un autre côté, par cette formule on réaffirme diaboliquement un droit de propriété que l'on croyait exclure. La terre est à tout le monde signifie que n'importe qui pourra occuper mon jardin et pourquoi pas en manger les fruits, s'installer dans ma maison, que j'ai construite, lutiner ma femme…

On voit le sophisme diabolique : nier la propriété relative à un être, avec ses limites précaires, c'est réaffirmer la propriété absolue, dont on voulait se débarrasser. Paradoxalement, défendre la propriété, c'est en restreindre les limites… à la maison, au petit nombre de choses qui dépendent directement d'un être et dans lesquelles il est impliqué. En fait, la formule "La propriété, c'est le vol" rejoint bizarrement la formule: "La propriété est un droit inaliénable (c'est-à-dire absolu) de l'homme". En effet, on ne peut voler qu'à un propriétaire: ce sont donc les spoliés qui sont les propriétaires absolus de toute chose et qui ne vont pas manquer d'exclure à leur tour, du gâteau à partager, les non spoliés, c'est-à-dire en fait tous les autres, voire tous sauf un. (De plus, la proposition "La propriété, c'est le vol" contient un sophisme. En effet, étant donné qu'on ne peut exercer le vol qu'à l'encontre d'une propriété, la proposition revient à dire "La propriété, c'est le vol... d'une propriété" donc la propriété, c'est le vol d'un vol, et le vol d'un vol d'un vol, à l'infini...)

Paradoxalement encore, c'est à partir de l'absolutiste Plotin que l'on peut dégager une notion bien tempérée de la propriété. Si l'Un est seul absolu propriétaire, toute propriété humaine est relative, plus ou moins fondée, négociable. De toute manière, on ne pourra éviter ici le problème du mal (qui sera traité au chapitre 5 de Plotin aujourd'hui). Par leur surgissement même à l'existence, les êtres s'opposent, ils empiètent les uns sur les autres, ils pénètrent dans la sphère d'existence d'un autre être, dans sa maison. La solution pacifique est peut-être là : puisqu'il n'y a pas de droit absolu de propriété, mais seulement un droit relatif, il faudra étudier soigneusement, en chaque cas, les limites naturelles de ce droit et en exclure l'enflure, la spéculation, l'avidité, la tromperie, la violence, le profit. Un grand pragmatisme devra donc régner dans l'examen des droits des uns et des autres, et non de l'un seulement, qui ne doit pas se prendre pour l'Un.