MON PREMIER TESTAMENT PHILOSOPHIQUE

Spinoza disait : "Je suis content de Dieu, des hommes et du monde ", c'est-à-dire des choses. Eh bien, moi, je dis : "Je suis mécontent de Dieu, des hommes et des choses " !...
Dieu, tout d'abord, "premier servi". Dieu est le plus grand tortionnaire de tous les temps. Voici comment on peut expliquer les choses d'une manière philosophique et compréhensible.

Mon étude exhaustive de Plotin, le meilleur des philosophes, m'a amené à conclure que Dieu est mais n'existe pas, il a une essence mais pas d'existence. Qu'est-ce que cela veut dire ?
L'existence caractérise un individu, un être déterminé : chose, plante, homme, étoile... Cet être présente une certaine cohésion due à sa structure, à son plan d'organisation. Il s'oppose par là même aux autres êtres qui tendent à le détruire, dans le tohu-bohu des existences, il leur offre une certaine résistance.
L'essence, ce que Platon appelait Idée, c'est justement ce plan d'organisation, qui est généralement commun à toute une classe d'individus, malgré certaines particularités qui rendent un individu unique. Ce plan est décrit par la définition. Je donnerai trois exemples : un objet artificiel : table, un objet naturel : arbre, un concept : violence. Toutes les tables (à manger, à langer, à repasser, d'opération, et même la table de logarithmes qui n'est pas en bois !) ont une essence en commun qu'on pourrait définir ainsi : une surface sur laquelle on dispose des éléments en vue d'un certain travail. Tous les arbres, quelle que soit leur diversité, ont une structure commune qui est à peu près celle-ci : liaison rigide de la fonction chlorophyllienne aérienne et de la fonction minérale souterraine. Toute violence est une force qui fait effraction dans un être et seule une force qui fait effraction est violence.
On voit sur ces exemples qu'un être a une existence située dans l'espace et dans le temps, mais que son essence est hors du temps et de l'espace. (A noter qu’en français le mot être désigne aussi bien l'essence que l'existence.) Ainsi, le plan de la table subsisterait même si toutes les tables disparaissaient ainsi que l'homme qui pense ce plan. La structure arbre subsisterait même si tous les arbres et la Terre qui les porte disparaissaient, et elle se réaliserait probablement avec la réapparition des conditions nécessaires. Quant à la violence, c’est un phénomène cosmique qui dépasse largement l’homme.
On voit que les Idées ou essences de la table, de l’arbre ou de la violence subsisteraient au moins à titre d'ordre possible entre les éléments constitutifs de ces objets, parce que nous sommes dans un monde qui a de l'ordre, qui n'est pas un chaos. (Cette substantialité des Idées en dehors des hommes qui les pensent est contestée par certains philosophes d'obédience kantienne, mais leurs arguments ne me paraissent pas convaincants et je ne me suis pas attardé à les étudier.)

Or, Dieu a une essence mais pas d'existence. Ce n'est pas un vieillard à barbe blanche trônant au plus haut des cieux. Ce n'est pas non plus un être, si grand, si puissant soit-il, qui régirait nos existences, comme un père pour notre plus grand bien, même si parfois nous ne comprenons pas ses décisions à notre égard. Dieu n’est pas à la fois « père et architecte » selon le mot de Leibniz. En fait, il se moque de nous ! Cela s’explique par son essence.
« Dieu est en toutes choses, entièrement, en tout lieu, à tout instant. » On peut ajouter : de même que l’essence de la table est toute entière dans n’importe quelle table. Telle est la leçon de Plotin. Dieu est l’essence des essences, l’Idée des Idées, le principe d’organisation de toutes choses, la source d’ordre universelle. On peut avoir une bonne représentation de cette notion difficile grâce au principe de non-séparabilité que la physique la plus récente a découvert. Voici de quoi il s’agit : deux particules A et B issues d’une même particule restent liées quels que soient le temps et l’espace qui les séparent ensuite. Ainsi une perturbation subie par la particule A sera instantanément subie également par la particule B, quel que soit leur éloignement l’une de l’autre dans le temps et l’espace, alors que pour des objets quelconques composés d’un très grand nombre de particules, aucune influence ne peut se transmettre plus vite que la lumière. Cette non-séparabilité des éléments constitutifs de la matière, pressentie par Plotin au IIIe siècle après J.C., a été prouvée en 1983 par le physicien Aspect sous la direction de Bernard d’Espagnat.

On peut donc, sur ce modèle, se représenter Dieu comme une « force » organisatrice fondamentale qui maintient l’unité, la cohésion de tous les êtres en un cosmos, un tout ordonné, l’opposé d’un chaos. Nous avons une certaine notion de cette harmonie quand nous éprouvons le sentiment de la beauté : celui-ci résulte de la perception de la corrélation, de la correspondance entre des éléments et non de la perception d’un élément en particulier.
Nier Dieu serait nier le cosmos et affirmer qu’il n’y a aucune organisation dans l’univers. Une telle affirmation est contradictoire car un chaos ne saurait exprimer quoi que ce soit, et nous du moins ne sommes pas un chaos ! Les gens simples ressentent cette nécessité d’un Dieu, même s’ils ne pratiquent aucune religion. Ils disent : « Il doit bien y avoir quelque chose ! » Mais ce sont surtout les athées qui s’empêtrent dans cette contradiction radicale. Ou bien Dieu n’existe pas et ce serait nier l’ordre du monde, ou bien Dieu existe et comment expliquer les monstruosités que nous constatons partout ? Eh bien, la distinction entre l’essence et l’existence de Dieu permet de résoudre ce dilemme. Dieu est bien architecte grâce à son essence, mais il n’est pas père parce qu'il n'a pas d'existence. Il ne se soucie pas de nous. De plus, il n’est guère possible de savoir si c’est un bâtisseur fou qui construit n’importe quoi par une sorte de nécessité interne (par exemple, l’expansion de l’univers peut être une source d’ordre locale, créer des êtres) ou bien s’il se dirige vers un but hors de notre vue. Par contre, il est certain qu’il laisse beaucoup de cadavres sur le terrain, sans se soucier le moins du monde de leurs souffrances. C’est tout le problème du mal.

Plotin a essayé de résoudre le problème du mal (notamment dans l’Ennéade III, traités 2 et 3). A mon sens, il n’y est pas parvenu. Le mal, dit-il, serait une sorte d’illusion d’optique : de notre point de vue étriqué, nous n’apercevons pas que ce que nous croyons mauvais est en réalité une étape vers un plus grand bien. En somme, pour Dieu la fin justifie les moyens.
Eh bien, non ! Dieu est une « force » aveugle, stupide, sans conscience. Il ressemble à un enfant qui façonnerait des soldats de glaise pour les faire s’entretuer et les remettre dans leur boîte ensuite, puis qui les détruirait pour façonner d’autres créatures. La bonté de Dieu ? Je t’en foutrai… le plus grand salaud qu’on puisse imaginer !

Là aussi, la science moderne nous donne une idée de ce que peut être le processus de la création. Prigogine, prix Nobel de chimie 1977, a mis en évidence les « structures dissipatives ». Le principe en est simple. Si l’on chauffe une lame de liquide sur un feu, on peut s’attendre à ce que l’énergie calorique traverse le liquide dans le plus grand désordre et se dissipe dans l’atmosphère par en haut. Eh bien, non ; l’énergie calorique se diffuse dans le liquide en formant des cellules hexagonales, dites cellules de Bénard. De plus, on montre mathématiquement que l’énergie calorique se dissipe plus rapidement selon ces structures hexagonales qu’elle ne le ferait dans le plus grand désordre. La dissipation (du flux calorique) a créé une structure (hexagonale).
Or, la Terre reçoit de l’énergie du Soleil et en émet à son tour dans le vide. A sa surface, des structures se forment. Des êtres vivants apparaissent et se développent, puisqu’un être est une structure dans une matière, et ces êtres favorisent la dissipation calorique. Celle-ci est plus importante si ces êtres sont morcelés à l’infini, en combat perpétuel les uns contre les autres. La sexualité et la mort permettent un renouvellement rapide de la structure de ces êtres et donc une adaptation aux changements climatiques, cosmiques à la surface de la Terre. L’évolution aussi permet une complexification progressive de ces structures. Toutefois, il est probable que le darwinisme n’explique pas à lui tout seul l’évolution et que l’organisation des êtres vivants, leur communication, leurs instincts, etc. viennent d’un processus inconnu, proche de la non-séparabilité. L’intelligence elle-même est une structuration abstraite qui relève probablement du même processus naturel.

Quoi qu’il en soit, Dieu se désintéresse des individus, des êtres, en particulier des êtres humains. Il s’occupe des grands équilibres, de l’harmonie du monde que nous percevons sous forme de beauté. Par exemple, il semble pourvoir à la transmission du patrimoine génétique, mais il se désintéresse des êtres en chair et en os qui transportent celui-ci. Il nous abandonne avec désinvolture dès que nous avons servi ses plans. Non seulement il nous fait mourir, ce qui est un moindre mal, mais il n’abrège pas nos souffrances, il nous laisse tomber dès que nous avons effectué l’acte de reproduction. Dieu est un grand pervers. On le voit dans la manière dont il annule tous les efforts des hommes pour améliorer leur condition : par exemple, la chimie qui soigne les maladies en crée elle-même de plus graves encore ! On voit Dieu à l’œuvre également quand il nous met sans cesse dans des situations sans issue, où quoi que nous fassions nous avons tort et nous nous trompons ! Par exemple, il faudrait maîtriser l'explosion démographique, c'est une question de survie, et nos gouvernants ont bien tort de s'en désintéresser, mais est-ce possible, et comment faire ? Et la pollution ? Et le réchauffement climatique ? Dieu exige-t-il que nous revenions à l'âge de pierre ?
D’ailleurs, Dieu n’est pas tout-puissant, c’est un pauvre type, « un drôle d’oiseau » comme disait Georges Brassens. Songeons à la contradiction manifeste qui se trouve dans les écrits de Descartes : Dieu pouvait faire que 2 + 2 = 5, mais il ne pouvait pas empêcher que celui qui a été amputé d’un pied ne souffre de ce membre qu’il n’a plus, parce que le trajet du nerf au-dessus de l’amputation reste le même.

Bien entendu, ces propos souffrent d’une objection fondamentale. Après avoir dit que Dieu n’a pas d’existence, on le traite comme le voisin du dessus ou comme l’ivrogne du café du commerce. C’est que notre esprit est ainsi fait que nous ne pouvons nous représenter que des individus, des existences. On ne peut qu’insulter cette force imbécile qui nous a constitués et qui se joue de nous comme si elle était un individu malfaisant. De plus, il faut réagir contre les religions qui, par trouille, sanctifient Dieu, le remercient de tout le mal qu’il peut faire, l’appellent « le bon Dieu », alors que c’est le plus grand scélérat que la Terre n’a jamais porté. Les religions ressemblent à Gribouille qui se jette à l’eau par crainte que la pluie ne le mouille. Si la philosophie peut réellement faire quelque chose pour améliorer la condition humaine, elle doit déceler l’indifférence, l’hostilité de Dieu à notre égard, la dépendance, l’esclavage que nous subissons de sa part, car « un homme averti en vaut deux » !

Il se trouve que je peux illustrer cette relation de l’homme à Dieu grâce à l’œuvre d’une artiste que j’ai connue (et à l’époque, je pensais que la beauté justifiait Dieu et que l’homme pouvait être heureux en son sein). Voici quelques photographies de cette œuvre et le commentaire que j’ai écrit autrefois :
Il s'agit d'un gnome, une tête bouleversante de la grosseur d'une noix, modelée dans une sorte de pâte ou de glaise, et soutenue par un cou massif presque aussi grand qu'elle. Ce qui surprend tout d'abord, c'est la dimension de cette tête, facilement tenue entre le pouce et l'index, comme celle du voyageur Gulliver entre les mains du roi des géants. Mais cet être n'a ni jambes pour s'enfuir, ni bras pour se cacher ou se protéger. On peut le comparer plutôt à ces enterrés vifs du Satiricon dont la tête seule dépasse du sol et qu'une faucheuse va inexorablement couper dans quelques instants. Ce n'est pas un avorton, un « fœtus sorti avant terme du ventre de la mère [ici, de la terre], un être qui s'est trouvé arrêté dans son évolution ou qui n'a pas atteint le développement normal dans son espèce (dictionnaire Robert) ». Il fait plutôt penser à un bébé dont l'accouchement autrefois se faisait aux forceps. Ou encore à l'un de ces enfants que des saltimbanques ravissaient à leurs parents et déformaient intentionnellement en monstres, dit-on, afin de les montrer dans les foires.
Cet homoncule, ce Quasimodo est donc constitué d'une tête à l'ovale parfait et à la forte structure sur ce cou puissant, comme une fleur sur sa tige, avec une sorte de beauté et d'harmonie. Mais le détail des traits est atroce. Le crâne est tiré vers l'arrière et porte encore la trace des mains de celle qui le modela. Le nez puissant et même monstrueux, ainsi que les arcades, sont épatés et écrasés. Les oreilles sont comme rabotées et réduites à un orifice. De nombreuses piqûres, de profondes griffures entaillent la figure de ce martyr. La bouche se tord en un rictus de souffrance. Mais les yeux surtout sont deux excavations, plus précisément une grotte pour le gauche, une invagination pour le droit. A proprement parler, les yeux sont absents, cet être ne perçoit pas le monde, il le reçoit et le subit. Il n'est pas une personne, mais une chose, comme dans l'art nègre où la figure humaine surgit seulement de l'arrangement d'objets hétéroclites. Et pourtant, il souffre…
Cet être n'inspire donc pas l'horreur, comme la créature du docteur Frankenstein, parce qu'il ne nous menace en rien, fiché en terre et à la merci de celui qui tient entre ses doigts sa tête de glaise. Il ne suscite pas non plus la pitié, car il n'appelle pas notre aide comme celui qui se noie, puisqu'il ne coule pas mais émerge laborieusement. Il ne sollicite pas plus notre intervention qu'un malade sur la table d'opération. Il ne cherche pas à fuir la main à laquelle il s'abandonne, comme un rat sous la griffe du chat, mais qui ne tenterait pas de s'échapper. Il n'inspire pas non plus l'amour, le désir de le rejoindre, comme le Christ d'Auzon ou de Saint-Flour, qui sur la croix contemple avec sérénité et mélancolie la méchanceté des hommes, lui qui part retrouver le Père. Ce souffre-douleur, cet être grimaçant n'émet aucune plainte, n'a pas d'ostentation, mais il est l'expression de la pure souffrance. Il se tord comme un ver et aspire à sortir de terre et à tourner sa face vers le soleil, comme si un dieu cruel le faisait souffrir pour le faire surgir de la masse de la terre glaise. Il veux ex-sister, quel qu'en soit le prix, ou plutôt il y est condamné. Sa seule vengeance est de montrer son œuvre à son créateur, comme en un miroir, de lui faire honte peut-être, comme un supplicié de l'empereur Néron. Que ce dieu aveugle voie enfin son œuvre et qu'il soit révélé, selon la belle expression d'Hubert Reeves, que "Dieu est un sinistre plaisantin" !

Le mal, c’est donc l’existence, et Dieu en est le responsable. Il est l’auteur de tout le mal qui se produit dans le monde. Pour réaliser ses desseins abjects, il n’hésite pas à susciter des existences innombrables, à les faire s’entrechoquer et s’entretuer. Il doit bien rigoler quand ses créatures le remercient pour les sévices qu’elles endurent ! Dieu est le plus grand tortionnaire de tous les temps. Point n’est besoin ici d’écrire un énorme livre de toutes les saloperies qu’il nous fait, chacun les connaît suffisamment, hélas ! Dans le fond, c’est bien pratique d’avoir un bouc émissaire, un responsable de tous nos maux, même s’il est insaisissable. Et cette révélation devrait nous rendre bien indulgents les uns à l’égard des autres, parce que le pire des criminels, c’est Dieu qui l’a fait, qui lui a donné ses gènes. Le pire des imbéciles ou des méchants a reçu de Dieu la faiblesse de son cerveau, qui lui fait prendre des vessies pour des lanternes.

Justement, j’en arrive au deuxième point de mon « testament philosophique ». Je suis mécontent des hommes. Je les trouve abjects, j’ai envie de dégueuler quand j’en croise un. Leurs petites manières, leur exquise réserve, leur inertie bovine, leur avidité soudain dès qu’un morceau de gras se trouve à partager sur la table !... Selon les circonstances, ils bêlent avec les moutons ou ils hurlent avec les loups. De « drôles d’oiseaux », un vrai zoo, sauf que les bêtes, semble-t-il, ne sont pas si perverses ! Ils sont immondes, comme le Dieu qui les a fabriqués. Et je n’ai pas peur du ridicule parce que je conteste complètement leur avis. Arrivé à la fin de ma vie, j’ose leur dire mon dégoût, me venger de la lâche exclusion dont j’ai été victime parce que je n’étais sans doute pas politiquement correct. Déjà à l’âge de sept ans, mon père m’ayant confié en vacances à des paysans normands, je montai sur un tas de fumier qui se trouvait dans la cour de la ferme, et je criai aux bouseux : « Je vous enterrerai tous sous le fumier ! » Bien entendu, mon père fut prié instamment de venir me reprendre de toute urgence.
Louis-Ferdinand Céline a bien décrit aussi les petites manigances minables de ses semblables. Il dit à peu près : « La vie est courte, crevante, féroce… Pourquoi hors « peuth !... peuth !... » s’en faire…» L’Anglais Swift a bien stigmatisé, épinglé les hommes dans Les voyages de Gulliver (édition non édulcorée). Toutefois, il admet qu’il peut être ami avec Peter ou John, car les hommes, quand ils ne sont pas en troupeau, agrégés, sont plutôt pitoyables et dignes d’affection, comme le gnome représenté ici.

En fait, plutôt que le mal, c’est le bien qui serait difficile maintenant à définir. D’abord, il est très relatif. Quand Thérèse de Lisieux demandait qu’on lui apporte des objets d’art chinois récoltés par des missionnaires pour alimenter sa vente de charité, elle croyait certainement œuvrer pour le bien. Nous pensons au contraire qu’il était mal de dissiper des œuvres d’art de grande valeur. Quand des chimistes travaillent sur un nouveau médicament, un nouveau produit, ils pensent travailler utilement, alors que leur production se révélera peut-être cancérigène. Toutefois quand les méfaits gravissimes de la thalidomide ont été connus, les laboratoires ont continué à la produire aussi longtemps qu’ils ont pu ! Même chose dans l’affaire du sang contaminé ou de l’amiante. Quand un pays, un groupe entre en guerre, il croit le plus souvent éliminer l’auteur du mal et travailler à une paix future, mais il arrive que ce soit par un pur souci d’expansion, comme Louis XIV dans le Palatinat, lequel se souvient encore des exactions de nos troupes.
Pourquoi faisons-nous le bien ? Si je donne une pièce à un mendiant, si je défends la veuve et l’orphelin, si je sauve un hérisson qui traverse la route, il semble que ce soit par une espèce d’amour, par une répulsion pour la souffrance gratuite endurée par ces êtres. Il s’agit d’une sorte de santé mentale, l’attitude inverse s’apparentant à une restriction, un empêchement, une diminution vitale. On ne peut guère en dire plus. Notons en passant que l’ennemi de l’Homme est souvent l’ami de l’homme, comme moi, et inversement l’ami de l’Homme et de ses « droits » est souvent l’ennemi de l’homme en chair et en os, comme BHL !

Enfin, je suis aussi mécontent des choses, torturé par elles. Je retrouve bien en elles l’ignominie de leur créateur. D’ailleurs, les paysans du Rouergue ont raison contre les intellos, ils disent, dès qu’ils n’arrivent pas à réparer une chose ou bien à tout propos quand quelque chose ne tourne pas comme ils veulent : « Couqui dé Diou ! » « Coquin de Dieu ! ». Et ils ont raison, car Dieu est absolument responsable de tout le mal qu’il y a dans le monde. Le principe des stoïciens est ridicule : « Supporte et abstiens-toi ! » ainsi que celui de Descartes : « Changer mes désirs plutôt que l’ordre du monde », car enfin il y a des désirs qui sont légitimes et il me semble que nous aurions droit à un peu plus de considération de la part de notre créateur !
Une phrase de mon Plotin aujourd’hui (sous-titre : Plotin ou l’enchantement du monde ?) (page 54), écrite en passant, m’avait mis la puce à l’oreille : « Il est d’ailleurs à remarquer que, d’un certain point de vue, toutes les catégories du mal se rejoignent : que je sois torturé par un cancer, par un sadique, par la chute d’une météorite, ou même par moi-même lors d’une dépression nerveuse qui peut conduire au suicide, ou encore par l’indifférence de mes semblables qui me laissent mourir de faim ou crever de solitude, comme moi-même j’écrase probablement en marchant en forêt des bestioles qui n’en peuvent mais… où est la différence ? »
Oui, je suis écrasé par les choses, je me cogne contre leur inertie, leur être-là stupide et provocant. En moi-même, je suis presque persuadé qu’elles ont une âme maligne, sournoise, acharnée à nous nuire. De plus, je suis né maladroit, amnésique des cadres spatio-temporels, ce qui fait que je passe ma vie à chercher mes affaires. J’évite de réparer quoi que ce soit, car je sais que la chose que j’ai entre les mains va se déliter aussitôt, se répandre avec obscénité, et je crois entendre son ricanement abject. Oui, ma vie n’est pas facile…

C’est pourquoi j’aime tant l’art, celui de Jean-Sébastien Bach notamment. Là, tout est ordre, tout coule de source. On retrouve autant à la fin d’une pièce qu’au début, et entre les deux, quelle que soit la complexité du développement, il n’y a ni cacophonie, ni déperdition. Le temps n’existe pas, puisque cette musique est réversible et peut se rejouer indéfiniment…

D'ailleurs, ayant visité récemment l'Alhambra de Grenade (et séjourné en son Parador), j'ai retrouvé dans l'art arabe les mêmes principes de construction, la même poésie divine que chez Bach, ce qui prouve que l'art véritable est indépendant des cultures et des hommes. Voici ce que dit le commentateur, et cela pourrait parfaitement s'appliquer à Jean-Sébastien :
« Les principes de composition de base du système ornemental islamique sont principalement la répétition et la stylisation. Le rythme est un élément de base dans tous les arts de l'Islam, la poésie et la musique incluses. Dans l'art, les motifs ou les dessins ornementaux se succèdent suivant des rythmes répétitifs jusqu'à l'infini, telle une métaphore de l'éternité qui remplit l'espace ; il s'agit de formules élaborées à partir de la multiplication et de la division, par rotation et distribution géométrique. Il existe une véritable fascination pour la répétition, la symétrie et le renouvellement continuel des motifs. Il en résulte un effet dynamique mais à la fois immuable, dans lequel chaque motif faisant partie de l'ensemble de la décoration conserve son identité, sans se distinguer par rapport aux autres. Le détail ne domine jamais l'ensemble. C'est l'unité dans la multiplicité et la multiplicité dans l'unité. On obtient harmonie complète et tranquillité, un art du repos où les tensions disparaissent. (Borrás). »

Et j’ai retrouvé à Grenade une certaine notion du paradis. Le Généralife était la résidence secondaire du sultan. Le mot Généralife viendrait de deux mots arabes : djennat qui signifie jardin, potager, paradis, et al arif architecte, constructeur.
« En réalité, le potager n’est rien d’autre qu’un fragment de la nature, protégé par des murs qui séparent l’extérieur sec et désertique, toujours hostile à l’homme, de l’espace intérieur. Ce dernier est irrigué et ordonné de façon géométrique, planté d’arbres et de fleurs sélectionnés soigneusement afin de le rendre à l’image du djennat ou paradis sur terre. Dans le jardin musulman, le promeneur se sentait transporté par l’harmonie entre les fleurs, leur parfum, le son de l’eau et le goût des fruits cueillis au passage. (Manzano).»

Et voici encore cette description d’Ibn Luyun, dans son Traité d’agriculture et de jardinage, qui rappelle le jardin d’Eden et le Cantique des cantiques : « Une maison entourée de jardins devra être située sur un terrain en hauteur, plus facile à garder. Le bâtiment sera orienté au midi et, sur la partie la plus élevée du terrain, il y aura un puits ou un bassin, ou plutôt une rigole qui serpentera entre les arbres et les plantes. Il faudra y planter des massifs toujours verts de toutes sortes de plantes agréables à la vue, et, un peu à l’écart, des fleurs et des arbres à feuilles pérennes. Des pieds de vigne entoureront tout le jardin potager et, pour donner de l’ombre, des treilles couvriront les chemins séparant les parterres. Pour les heures de repos, il y aura un petit pavillon ouvert entouré de rosiers grimpants, de myrtes et d’autres sortes de plantes. Il sera plus long que large pour ne pas fatiguer la vue. Dans la partie du bas, il y aura une pièce pour les invités. Un bassin sera caché par la végétation pour ne pas être vu de loin. Il faudra également construire un pigeonnier et une petite tour habitable. La demeure aura deux portes pour être mieux protégée et pour le repos du propriétaire. »

Enfin, quand j’écoute Jean-Sébastien, je me dis que Dieu est bon, qu’il ne faut pas maltraiter les hommes, que le monde est une vaste aspiration vers l’Etre et que je dois m’y abandonner avec confiance…

Est-ce que j’ai un message à transmettre dans ce testament ? Oui, j'ose le dire, si tout le monde était comme moi, à la fois ferme, clément et généreux, je crois que le monde irait mieux ! Ou bien est-ce une utopie, une illusion ? De toute manière, je ne changerai pas le monde ni les hommes, car ils n’apprennent rien et l’histoire se répète. « La machine durera bien aussi longtemps que moi », et à défaut de « les enterrer tous sous le fumier », je leur aurai dit leur fait avant de disparaître, à Dieu, aux hommes et aux choses !

 

 

 

 

 

 

 



Impression des photos