Pourquoi apprendre le grec ancien aujourd'hui plus que jamais ?

Thèse : Le grec ancien donne le sens véritable, le sens unique d'un mot. Il rend difficile la tromperie qui joue sur l'apparent double sens du mot. Démonstration.

Un mot est comme un arbre. Il a un tronc, plusieurs branches maîtresses et une ramure innombrable. Cela n’apparaît pas du tout dans le dictionnaire français Larousse, où un mot semble avoir plusieurs sens, ni dans le dictionnaire latin Gaffiot, mais beaucoup plus dans le grand Robert, qui est fait sur le modèle d’un dictionnaire grec. Or, si un mot avait plusieurs sens, il n’aurait pas de sens du tout. Si le mot table désignait tantôt l’objet sur lequel on travaille, tantôt l’objet sur lequel on s’assoit, il n’aurait pas de sens du tout. Certes, il y a une infinité de tables : table à manger, à langer, de dessin, d’opération… et même de logarithmes, qui n’est pas en bois ! Mais toutes répondent à la définition suivante : une surface sur laquelle on rassemble des éléments en vue d’un certain travail. C’est le sens unique (etymon), le sens véritable de ce mot.

Voici quelques exemples de définitions de mots, qui amènent généralement à corriger le faux sens ou la tromperie où on l’a fourvoyé. Le mot méthode vient de deux mots grecs meta qui marque la progression et hodos le chemin. La méthode, c’est le cheminement par lequel on va d’un point A à un point N en passant par les points B, C, etc. Les mots grecs sont des définitions.

Le mot critique vient du grec krinein qui signifie trier, d’où juger. Autrefois, dans les campagnes, il y avait des cribles (mot apparenté à critique). C’était des longs cylindres de fer, tournant sur eux-mêmes, percés de trous de différents calibres et dans lesquels on versait la moisson. Le blé passait par certains trous et l’ivraie par d’autres. C’était l’image même de la critique.

Parfois, le retour aux sources est amusant. Un collègue, qui voulait me prouver qu’un mot a plusieurs sens, me disait : « Si je dis : j’ai mangé du lapin à midi, ce mot n’a évidemment pas le même sens que si je dis : elle m’a tendu un lapin ! » Eh si ! Autrefois, au temps des diligences, les gamins s’amusaient à confectionner un lapin qu’ils mettaient sur le chemin. Quand les voyageurs s’approchaient, attirés par sa chair délectable, les gamins cachés dans les fourrés tiraient sur la ficelle qui les reliait au lapin et celui-ci disparaissait !

Par contre, le petit mot à a trois sens... et c'est un monstre, comme souvent en français ! Il remplace trois mots latins : ab, marquant la séparation, comme dans l'expression à partir de ; apud chez (sans mouvement), comme dans l'expression j'habite à Paris ; ad marquant la direction, comme dans l'expression je vais à Paris. Or, le même mot ne peut pas signifier avec et sans le mouvement, c'est contraire au principe d'identité ! Remarque : l'erreur est déjà en latin (non en grec), où apud régit l'accusatif qui est le régime du mouvement !

Les guillemets doivent être réservés aux citations. C'est leur sens propre et unique. Souvent, certains les emploient dans un sens affaibli et faux, même à l'oral où ils font le double signe de marquer quelque chose ! Ils font cela par pauvreté de vocabulaire ou par malhonnêteté. Exemple : "tarte maison", avec guillemets, qu'on voit au menu de certains restaurants. Si le contrôleur passe, le restaurateur peut répondre que c'est une manière de dire, que c'est un autre qui l'a dit, que ce n'est pas vraiment une tarte faite à la cuisine du restaurant, mais, en face du client, il peut se prévaloir d'un produit fait à la main. "Je suis oiseau voyez : mes ailes ; je suis souris vivent les rats." D'ailleurs, l'État donne le mauvais exemple. Il admet que le produit soit fabriqué à l'étranger, mais assemblé en France, puis, de fil en aiguille, qu'un des éléments soit fabriqué en France, puis que l'étiquette seulement soit fabriquée en France, ce qui pour le coup est un mensonge caractérisé !

Les tirets marquent les changements d'interlocuteur. C'est probablement leur sens unique, même au sein d'une phrase, où ils signifient une remarque d'un autre interlocuteur, ou du même à une autre époque, etc. Certains les emploient abusivement pour n'importe quelle remarque, et ils s'embrouillent dans des phrases trop longues en mettant plusieurs remarques les unes à la suite des autres ! D'une manière générale, il faut éviter les tirets dans la phrase ou même ne pas les employer du tout, car ils nuisent à la fluidité et la lisibilité de l'expression.

Plus gravement, le mot publicité signifie rendre public (quelque chose qui intéresse tout le monde). Le sens véritable du mot publicité est employé dans l’expression : la publicité des bans notariaux ou des bans de mariage. Qu’en est-il du mot publicité dans l’acception de réclame ? Bleustein-Blanchet a inventé cette acception en 1934 dans le livre La rage de convaincre, par un abus de terme. En effet, la « publicité » ne rend pas publics les caractéristiques d’un objet, avantages et inconvénients. (C’est plutôt les mouvements de consommateurs qui le font, dans d’étroites limites.) Elle ne dit pas ce qui est, par exemple que le sucre fait grossir et dit ce qui n’est pas, par exemple que conduire un bolide en ville n’est pas sans danger. La « publicité » n’est pas de la publicité, c’est-à-dire que ce qu’on appelle publicité n’en est pas. Et ce mensonge a des conséquences graves : par le fait de tenir tous les journaux par la « publicité », par l’argent, elle crée la pensée unique et des désirs insatiables et ruine l’environnement en consommant pour jeter. Alors que la « foule sentimentale a envie d’autre chose... (Souchon) ».

Le mot racisme signifie proprement : accorder de l’importance à la race, c’est-à-dire vouloir que nos enfants ressemblent à nos parents, désirer retrouver dans l’enfant les traits et le caractère de l’aïeul, aimer ses parents et vouloir qu’ils reparaissent. C’est un sentiment très honorable… qui a été dévoyé par les gauchistes, car enfin le mot raciste ne comporte pas en lui-même la signification d’écraser les autres races, à la différence, par exemple, du mot esclavagiste. De sorte que celui qui veut discuter avec un « antiraciste » se trouve piégé car il a accepté le faux sens infamant de ce mot…

Souvent, le mot aide à comprendre la chose. Soit, par exemple, le mot catholique qui signifie en grec universel (cat' holou). L'étymologie permet de comprendre que nos modernes gauchistes, ces internationalistes, développent une version laïque du catholicisme et que l'autre est une resucée du prochain. Autre exemple : j'ai commencé à comprendre quelque chose à la théorie des catastrophes du mathématicien et helléniste René Thom lorsque j'ai saisi que l'une des acceptions du mot grec catastrophe signifiait : l'évolution complète par laquelle un système bascule dans un autre. Même pour un simple mot comme encore, il est avantageux de se souvenir de l'étymologie hanc horam (accusatif). Ainsi, la phrase "Dans cette discipline, X est encore le meilleur" veut dire "En parcourant les aptitudes des candidats, X est le meilleur, mais cela ne veut pas dire qu'à l'avenir on en trouvera un qui soit meilleur que lui."

Le dissident russe Vladimir Boukovsky a été confronté à ce problème de l’unicité du sens d’un mot. Il raconte sa vie de prisonnier sous Brejnev dans Et le vent reprend ses tours. Il s’est trouvé en prison avec un logicien et celui-ci prétendait que les conflits, les guerres entre les hommes venaient de ce qu’ils ne donnaient pas le même sens aux mots. Même son de cloche chez Tocqueville qui dit quelque part : « Un mot abstrait est comme une boîte à double fond. On en tire ce qu’on veut, selon les circonstances. »

Autre raison d’adopter cette thèse. Le philosophe Schopenhauer fait valoir, dans une hypothèse non darwinienne de l’origine du langage, que les langues se sont dégradées depuis leur apparition, surtout au point de vue grammatical. J’ajoute que le sens authentique des mots et leur relation entre eux apparaît mieux dans les langues anciennes comme le grec. Objection : et la diversité des langues ? La réponse vient de chez René Thom : « Les bouchers en Amérique coupent différemment la viande de bœuf, mais c’est la même bête. » On peut lire le texte de Schopenhauer ici :
http://www.rene-garrigues.fr/fr/textesrecents/quel_rapport_entre.htm

Reste une objection : à ce compte, les professeurs de grec seraient les plus intelligents et les plus sensés des hommes ? Il n’en est rien. Platon s’est trouvé confronté au même problème. Après avoir dit : « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre », il pensait que l’apprentissage des mathématiques était la propédeutique nécessaire et suffisante pour faire un honnête homme. Hélas ! les mathématiciens sont des hommes comme les autres et le cerveau humain est loin d’avoir livré tous ses secrets.

Conclusion. En notre époque sous-cultivée et déboussolée, si facile à duper, il est fondamental de revenir au sens véritable des mots comme repère. Au lieu de cela, notre époque croit qu’un mot n’a de sens que par rapport à l’ensemble de la phrase, comme elle pense que la valeur économique d’un objet est déterminée seulement par l’échange. Notre accès à la réalité se fait à travers le langage et la philosophie est une explication de mots. L’apprentissage du grec est le meilleur moyen, sinon le seul, d’y parvenir.


PS. Je sais bien que, contrairement à la pensée grecque qui recherche la substance, la chose, donc le concept, la moderne physique atomique découvre un monde d'interactions, d'échanges. Mais nous vivons dans un monde de choses et non d'atomes, bien qu'ils nous constituent...

2e PS. J'ai donné à lire ce texte à un professeur de grec. Elle m'a répondu ceci : "J'ai lu évidemment avec beaucoup d'intérêt (et de conviction partagée) votre plaidoyer pour l'étude du grec, indispensable pour comprendre l'étymologie de notre langue et surtout pour goûter "en v.o." les textes fondateurs de notre pensée et de notre civilisation. J'ai lu aussi avec amusement vos mésaventures lors du service militaire [elle fait allusion au texte "Mes souvenirs de régiment" où j'avais commencé à apprendre le grec], et j'adhère également enthousiasme à votre éloge du thème grec, un exercice que j'ai toujours trouvé nécessaire à la formation de bons hellénistes... et très amusant à faire ! Pour répondre à vos souvenirs par les miens, lors de la préparation de l'agrégation je suivais les cours du professeur [...] et je l'avais entendu, avec étonnement, me dire qu'il n'avait trouvé dans mon thème qu'une faute d'accent, et que si j'évitais de récidiver je pourrais "caciquer en thème grec" lors du concours ! Je ne me souviens pas si j'ai répondu à cette attente, mais j'étais très surprise de cet éloge que, dans ma modestie (!), je n'avais pas imaginé mériter."
Je lui ai répondu ceci : "L'étude du grec va bien au-delà de l'apprentissage de la langue : je ne conçois pas la philosophie, donc l'équilibre de vie, sans le grec."