Quelques portraits humoristiques et sarcastiques

Le premier débute par une fable d'Esope dont je tire ensuite un apologue pédagogique à ma manière (le mot "pédagogique" est un mot joker qui peut être mis à toutes les sauces !)
Voici d'abord la fable d'Esope. "Le castor est un quadrupède qui vit dans les étangs. Ses parties honteuses servent, dit-on, à guérir certaines maladies. Aussi, quand on le découvre et qu'on le poursuit pour les lui couper, comme il sait pourquoi on le poursuit, il fuit jusqu'à une certaine distance, et il use de la vitesse de ses pieds pour se conserver intact. Mais quand il se voit en prise, il se coupe les parties, les jette, et sauve ainsi sa vie."
Le castor, c'est évidemment moi. Ceux qui le poursuivent sont mes élèves. Les parties honteuses sont ma faculté créatrice. Par un malentendu regrettable, les élèves croient que cette faculté, en tant que savoir, peut les guérir de la maladie du chômage, en leur permettant de passer le baccalauréat. Ne pouvant éviter la castration intellectuelle qu'est l'enseignement (ne serait-ce que sous forme de perte de temps), je suis obligé souvent, trop souvent d'accepter la prostitution, la castration intellectuelle. Mais je crains fort que ce dont ils me privent ne leur profite guère à eux.

Autre bonne histoire, tirée de L'île du docteur Moreau de H.G. Wells, mon écrivain favori. Le docteur Moreau est un biologiste cruel, retiré dans une île déserte du Pacifique, qui transforme par vivisection des bêtes féroces en hommes. Pour parfaire son œuvre, il apprend à ces bêtes humaines, grâce à son fouet, un rudiment de code moral, de culture. Mais un jour, elles se révoltent et, avançant sur un front impressionnant, elles obligent le docteur Moreau à reculer jusqu'à la grille de sa villa, "la maison de la souffrance", et avant qu'il ait pu ouvrir la serrure, elles le mettent en pièces.
Le docteur Moreau, c'est moi dans mon entreprise insensée de sortir mes élèves de l'animalité primitive, par l'éducation, contraint il est vrai par un système plus fou que moi. Et si je persiste, voilà le résultat à prévoir et le sort qui m'attend ! Un détail important est encore à signaler. À la fin du roman, après la mort du docteur Moreau, son hôte enfin libéré revient à Londres et là, il lui semble qu'il n'a pas quitté l'île et qu'il discerne dans les paisibles promeneurs la nature porcine, féline, ou bien ovine ou bovine, ou encore la trace mal dissimulée de la louve ou de la hyène ! Eh bien, moi aussi, j'ai souvent l'impression que je n'ai pas quitté l'île du docteur Moreau, ou plutôt que j'y suis né, et quand j'y pense, j'en attrape des sueurs froides !

Le portrait suivant est extrait... du règlement du parc de Versailles. J'ai pris la peine de le lire, ce que personne ne fait, et j'ai vu mon effort bien récompensé, car c'est un chef-d'œuvre comique et on peut y lire, en filigrane, le portrait du promeneur type, tel que l'administration se le représente !
Il grimpe aux arbres et y installe des pièges. Il se baigne dans les bassins, pêche les poissons et y fait sa lessive. Il manœuvre des engins à voile ou à moteur, coupe les branches des arbres, en fait du feu, y rôtit ses viandes ou le produit de sa chasse qu'il dévore ensuite sur les bancs en abandonnant les reliefs de son festin. Il installe sa tente dans les parcs, attache ou cloue des fils aux arbres, y fait sécher son linge. Il fait pétarader de petits engins à moteur dans les bosquets et organise avec ses pareils des gymkhanas. Il répare son véhicule à l'ombre des arbres et suspend sa salopette au nez des statues, etc."

Ce dernier texte est de François George, mon ex-ami de l'intelligentsia parisienne. Il est adressé à un autre membre de la même corporation.
"Cher Monsieur,
Longtemps, je vous ai pris pour un parfait salaud.
Aujourd'hui, après mûre réflexion, j'en suis arrivé à la conviction que vous êtes simplement un con.
Je vous prie donc de croire que je regrette sincèrement les termes déplacés dont, par ignorance, j'ai pu user à votre encontre.
Bien à vous.
PS. Ceci est une lettre d'excuse. Je tiens à vous le préciser, car, tel que vous êtes, vous risqueriez de ne pas vous en rendre compte."