Réponse à un jeune et éminent mathématicien qui m'avait demandé ce que je pensais des arguments d'un contradicteur de Platon

J’ai lu complètement le contenu du site de Willeime que vous m’avez suggéré :
http://www.willeime.com/Democrite-Platon.htm
Essentiellement, il traite de l’opposition de Platon à Démocrite et à l’atomisme, et du totalitarisme de Platon.

En ce qui concerne le premier point, je vous dirai que je suis un disciple (non autorisé !) de Bernard d’Espagnat. Celui-ci a monté, avec Aspect, au laboratoire d’Orsay, en 1983, une expérience qui prouve la non-séparabilité de deux particules ayant été en contact et qui restent solidaires ensuite quels que soit le temps et l’espace qui les séparent, de sorte que si l’on fait subir une perturbation à l’une, elle se répercute immédiatement sur l’autre. Cette découverte aurait mérité le prix Nobel ! Elle est incompatible avec la théorie de la relativité qui stipule qu’aucune influence ne peut se transmettre plus vite que la vitesse de la lumière. Le fait lui-même est prouvé, mais personne n’a une explication de ce phénomène. Ajoutons que, d’après la cosmologie actuelle, toutes les particules de l’univers ont été en contact au moment du Big-Bang.

Cette expérience, à elle seule, ruine l’atomisme qui stipule que les atomes agissent les uns sur les autres par la relation de cause à effet. Il est remarquable que Willeime ne cite pas la découverte de la non-séparabilité. Il semble aussi qu’en mécanique quantique tous les atomes de l’univers agissent sur ceux impliqués dans une expérience donnée. Il est notable aussi que la mécanique quantique a été découverte par Heisenberg, au dire de Max Born, lorsqu’il a renoncé à la notion de trajectoire, et que devient l’électron entre deux points d’impact ? Il semble donc que l’atomisme est une approximation géniale de la réalité, mais dépassée par les connaissances actuelles. Et je sais bien qu’on a photographié les atomes, par le microscope à effet tunnel, mais il s’agit probablement d’un effet d’optique.

Abordons maintenant l’aspect philosophique. Je vous dirai que je suis un disciple de Plotin (205-270), lui-même disciple de Platon. Ce n’est pas contradictoire avec le fait d’être disciple de Bernard d’Espagnat, au contraire. Voici comment les choses se sont passées. J’avais déjà lu et étudié plusieurs chapitres de l'œuvre de Plotin, en traduction bilingue, lorsque les hasards de la vie m’ont fait rencontrer Bernard d’Espagnat qui venait de découvrir la non-séparabilité. J’ai appris qu’il se référait explicitement à Plotin. Or, quel est la phrase-clé qui résume tout Plotin ? « Dieu est tout entier, en tout temps, en tout lieu, en toute chose. » Bien entendu, il ne s’agit pas du Dieu chrétien, même si les chrétiens ont essayé de récupérer Plotin et même Platon, mais plutôt d’une entité inconnaissable, à l’origine de tout, une « force » fondamentale de la nature.

Il faut reconnaître que cette assertion est profondément paradoxale et elle a souvent été qualifiée d’absurde. Elle suppose l’ubiquité d’un principe qui est à l’origine de tous les êtres, mais qui n’est pas lui-même un être. Elle ressemblerait, par certains côtés, à la force de gravitation. Mais, pour la préciser, il faut remonter à l’origine de l’idée de Plotin. Elle se trouve chez Platon, dans la « première hypothèse » du dialogue Parménide (137c-142a). Cette hypothèse est tellement étrange que beaucoup de commentateurs l’ont considérée comme un simple jeu verbal et Platon lui-même l’a repoussée. Par contre, Plotin la prend au pied de la lettre et en fait la base de toute sa philosophie. Je recopie ci-dessous un fragment de mon Plotin aujourd’hui, page 3. La version intégrale du livre se trouve sur :
http://r.garrigues.pagesperso-orange.fr/fr/02/plotin_aujourdhui.pdf

La « première hypothèse » du Parménide de Platon conduit à affirmer que l'Être, ou Un, ou Dieu est distinct d'un être déterminé, n'a pas d'identité et est impensable. Montrons d'abord que si l'Être ou « Un qui est tout entier partout en même temps » est séparé, n’appartient à aucun être en particulier, en ce sens, il n'existe pas. En grec, le mot être, comme le mot un est toujours écrit avec une minuscule, que ce soit chez Parménide, chez Platon ou chez Plotin, ou même dans la traduction de Bréhier. Personnellement, j’écris le mot Être au sens de l’Un, qui a une essence mais pas d’existence, avec une majuscule pour le distinguer de l’être déterminé qui a une existence. En ce sens, l’Être n’a pas d’être. C'est la notion de Dieu ou Un selon la « première hypothèse » du Parménide de Platon (137c à 142a). On prend le mot Un absolument, sans relation à autre chose, et l'on demande : « Si l'Un est Un » et rien d'autre, quelles conséquences en découlent ? D'abord, l'Un n'a point de parties, sinon il serait plusieurs. N'ayant point de parties, il n'a ni commencement, ni fin, ni limite. Il est sans figure. L'Un n'est nulle part, ni en soi ni en autre que soi, car alors il se dédoublerait en un Deuxième. Il est donc étranger au mouvement et au repos, comme à l'altération et au devenir, car sinon il deviendrait autre que l'Un. L'Un n'a pas non plus de différence ou d'identité. L’identité, en effet, suppose que l'on rentre dans une catégorie, il faut être id, cela, par opposition à autre chose. L'Un qui est Un ne supporte aucune affection, attribution ou participation, car il n'est ni semblable ni dissemblable à quoi que ce soit. L'Un n'est ni égal, ni inégal, ni plus vieux, ni plus jeune que soi ou qu'autre que soi. Il est étranger au temps (éternel). Étant étranger au temps, il n'a même pas d'être (déterminé, ou existence). « L'Un [ou Être] ne participe donc d'aucune façon à l'être » individuel. « L'Un n'est donc en aucune façon. » « Il n'a donc même pas assez d'être pour être un [quelque chose]. » L'Un est une pure essence, un néant d'être (déterminé). L'Un n'est pas un, il en est séparé et l'Un n'est pas. A ce qui n'est pas, rien n'appartient : à l'Un n'appartient aucun nom (qui est une détermination), on ne peut former de lui aucune phrase. C'est donc par abus de terme et faute de mieux qu'on l'appelle Dieu, ou l’Être, parce qu'il a tout de même quelque rapport avec l'être individuel, ou plus exactement celui-ci a quelque rapport avec celui-là, comme on le verra dans la seconde hypothèse. De l'Un, il n'y a ni définition, ni science, ni sensation, ni opinion. Il n'est donc personne qui le nomme, qui l'exprime, qui le conjecture ou le connaisse.

Cette hypothèse, refusée par Platon, est admise par Plotin, qui en fait le fondement de toute la philosophie. L’explication de ces paradoxes, c'est que la source de l'être (individuel) n'est pas elle-même un être individuel. Le principe n'est rien de ce dont il est le principe et l'essence n'est pas l'existence. Tout nom est une détermination, une relation, et désigne un être identifié. Il est normal que si l'on prend Un dans un sens absolu, indéterminé, non relatif, on arrive à la contradiction : Un n'est pas un (quelque chose). La faculté de connaissance, la raison, seule employée ici, reconnaît elle-même sa limite. L'Un est impensable, mais ce serait réduire l'homme à la raison, ou plutôt la totalité du réel à ce que nous en percevons, que de s'en désintéresser pour autant. La conclusion de Platon est donc la suivante : il est impossible qu'il en soit ainsi de l'Un, c'est-à-dire qu'il n'ait pas d'être et que l'on ne puisse rien penser ni affirmer de lui. Il va donc examiner une deuxième hypothèse : si l'Un est. Mais Plotin, au contraire, prend au pied de la lettre cette première méditation de Platon sur l'Un et en fait la base de toute sa philosophie : l'Un ou l’Être subsiste séparément de tout être individuel (c'est l'ab-solu, au sens étymologique de : ce qui présente une solution de continuité par rapport au relatif). Mais aucun être individuel n'est séparé de l'Un, qu'il accueille dans son intégralité, ainsi que va le montrer la seconde hypothèse.

Platon a donc raison de s’opposer à l’atomisme de Démocrite. Qu'en est-il maintenant de l'accusation de totalitarisme ? Elle est parfaitement justifiée. Le texte des Lois notamment est particulièrement odieux et fastidieux, à part quelques beaux morceaux, et j'évite de le relire quand je me replonge dans Platon. La peine de mort ou l'exil y sont prononcés pour un oui ou pour un non. C'est l'œuvre d'un vieillard atrabilaire, mais Platon n'a pas toujours été comme cela. Comparez par exemple le petit dialogue de jeunesse Ion où Platon, en quelques pages, donne l'essence même de l'œuvre d'art : « Les poètes sont les messagers des dieux. Ils sont reliés à une divinité par la chaîne de Magnésie [l'aimant] » et les pesantes et un peu ridicules dissertations des Lois ou même de la République pour prouver que l'art est une copie inutile de la réalité. Vous voyez que je puise dans les philosophes comme je vais au marché : j'en prends et j'en laisse !

Platon excelle aussi à nous tendre des pièges, grâce au prestige de l'image. Prenez l'image du navire qui représente l'État (République, livre VI, 488a – 489a) sur lequel un patron (= le peuple) est séduit par des matelots ivres et incompétents (= les démagogues, les politiciens) qui veulent prendre le gouvernail et qui précipitent le navire sur les récifs. C'est l'image de la démocratie. J'ai mis longtemps à déjouer le piège : un navire navigue vers un port déterminé, selon une carte précise, et il y a effectivement un art de la navigation, alors que l'État navigue à vue, sans carte ni boussole, vers un port indéterminé puisqu'il est dans le futur, alors que le port du navire existe déjà au moment où le navire prend la mer.

Mais il n'y a pas que cela. Willeime a parfaitement raison d'accuser Platon de totalitarisme et de citer Karl Popper et son livre La société ouverte et ses ennemis. Je me rappelle que, dans les années quatre-vingt, nous passions des heures, avec un élève du lycée nommé Sacco, à discuter admirativement de ce livre. Mais tous les philosophes, plus ou moins, ne sont-ils pas totalitaires ? Prenez par exemple Spinoza qui passe pour un libéral et est le favori de Willeime, lequel a écrit L'amour de la raison universelle, au titre spinoziste. Je cite au hasard une phrase de son Tractatus theologico-politicus : « La justice est relative au vouloir de la souveraine Puissance. De sorte que nul ne saurait être juste sans se conformer aux décisions incontestables de celle-ci (éd. Pléiade, p. 900). » Quelle différence y a-t-il avec le Philosophe-Roi de la République, si ce n'est que dans un cas il s'agit d'un homme et dans l'autre de l'assemblée des hommes ou plutôt de leurs représentants ? Peut-on dire vox populi, vox dei ?

La démocratie elle-même recèle un germe de totalitarisme. C'est ce qui résulte de la célèbre étude de Tocqueville De la démocratie en Amérique, écrite dès 1841 :
Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux, qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils remplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres, ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine. Quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point. Il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.
Au-dessus de ceux-là, s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leurs jouissances et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle, si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur, mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre. Il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?
C’est ainsi que tous les jours, il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre, qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.
Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule. Il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.
J’ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible dont je viens de faire le tableau, pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques-unes des formes extérieures de la liberté, et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir à l’ombre même de la souveraineté du peuple.

Enfin, la thèse de l'universalité du totalitarisme chez les philosophes — et, j'ajoute, chez les hommes en général — trouve son point culminant chez un ancien professeur de philosophie, Maurice Maschino, dans Oubliez les philosophes :
« J'espérais, dans ma jeunesse, que la philosophie me permettrait d'accéder à quelques vérités fondamentales : elle en est incapable. Quand ma foi vacilla, je pensai qu'elle m'aiderait, du moins, à poser correctement quelques questions essentielles (sur le sens de la vie, de la mort, sur l'histoire, le bonheur) : il n'en est rien. [...] Il n'est pas de philosophe qui ne s'estime d'une autre qualité que le commun des mortels, même s'il feint l'humilité. Il est celui qui sait, qui sait plus, mieux et autrement, sa pensée survole le monde et le domine, quand les autres s'y engluent et s'y perdent, il est le grand explicateur, le grand concepteur… Ce qui est une façon de se prendre pour le Créateur et de signer son délire. L'idée même de construire un système total, de parvenir à une saisie pleine et entière de l'être, d'expliquer d'un même élan et d'englober dans une même aperception toutes ses manifestations, cette idée-là est une idée de fou. L'idée d'un homme qui se prend pour Dieu. Comme, dans les asiles, d'autres se prennent pour Napoléon ou Genghis Kahn. [...] Totaliser : à quelque niveau qu'il se manifeste, ce projet n'est pas seulement fou, il est dangereux : dans son principe même, il est totalitaire. [...] La philosophie n'a aucun pouvoir, elle ne donne pas de recettes, elle ne fait pas d'un angoissé un homme serein, d'un dépressif un être joyeux, d'un obsessionnel un décontracté, d'un homme moyennement vicieux un parangon de vertu, et l'on ne découvre pas le bonheur en s'abîmant dans la lecture de l'Ethique ou de la Phénoménologie de l'Esprit. La philosophie ne rend pas meilleur, comme elle est impuissante à vaincre le malheur. »

Que répondre à ce terrible réquisitoire ? Au moins, Plotin ne se prend pas pour Dieu et ne croit pas que Dieu est connaissable (à noter tout de même que Julien Benda, qui m'a fait connaître Plotin dans Les sentiments de Critias, estime que celui-ci est responsable du totalitarisme moderne).
Voici la modeste réponse que j'ai faite au texte ci-dessus, un an après avoir écrit mon Plotin aujourd'hui (2001) : « Chacun d'entre nous aperçoit une portion du réel, selon son point de vue. [...] Cette étude Plotin aujourd'hui a donc le mérite de montrer l'échec de la tentative de Plotin, sans doute la plus rationnelle et la plus approfondie qui ait jamais été faite, de toucher l'absolu et de s'en rassasier. Elle entraîne le rejet de tous les fanatismes, quels qu'ils soient, y compris celui des droits de l'homme, de la dictature du prolétariat, du scientisme, de la technocratie, et même le fanatisme de la raison. » En chaque chose, il faut faire une critique de la raison pure, c'est-à-dire un tri de ce qu'elle peut faire et de ce qu'elle ne peut pas faire.

Il y aurait donc de l'irrationnel et de l'inconnaissable. Peut-être que l'utilité des philosophes est de nous signaler certaines impasses où ils se sont engagés et qu'il nous faut éviter ? En tout cas, je terminerai par où j'ai commencé : une citation de Bernard d'Espagnat, extraite de son Traité de physique et de philosophie, page 521 : « Pour quiconque aspire à une vie intérieure équilibrée, autrement dit à une certaine "complétude" de l’esprit, il serait bien satisfaisant de pouvoir raccorder la conception du monde à laquelle ses connaissances le conduisent avec telle ou telle des grandes traditions philosophiques et religieuses dont le mûrissement a "donné chair" à notre relation à ce même monde. »

 

PS. À l'appui de cette dernière thèse, je citerai René Thom : « Il y a des îlots d'ordre dans un océan de désordre. » Et aussi Norbert Wiener : « Un pont ne peut pas tenir s'il ne comporte pas des zones-tampons. Les équations mathématiques montrent que les tensions vont s'accumuler en des points précis et aucune structure ne pourrait y résister. »

2e PS. Le darwinisme me paraît relever d'une mentalité atomistique, de la relation de cause à effet, et pour tout dire, d'un scientisme qui bloque la recherche. Le principal argument contre lui serait qu'il ne suffit pas qu'un organe se modifie par la sélection naturelle. Il faut aussi que tous les autres organes, et même tout l'environnement, se modifie en fonction de celui-ci. Autrement dit, il faudrait un temps infini. Je cite ici un spécialiste, Jean-Marie Pelt, L'évolution vue par un botaniste, page 289 : « La sélection naturelle, théorie certes recevable, n'explique pas tout. D'autres mécanismes interviennent en parallèle, comme nous avons essayé de le montrer ; et il est probable que certains d'entre eux nous échappent encore totalement. À la recherche de poursuivre avec audace et ambition sa tâche exaltante. »

3e PS. Voici une autre illustration de la non-séparabilité. Peut-être y a t-il un rapport avec votre idée de « liens insoupçonnés » ?
Qu'est-ce que la beauté ? Ce n'est pas un objet en particulier, c'est une relation entre des éléments, des aspects d'un objet, c'est une harmonie. Ainsi, une coupe, un cheval, une femme peuvent être beaux si tous leurs constituants répondent à une même idée, fonction, finalité. La laideur, c'est la disproportion, le n'importe quoi. Pourtant, les différents éléments ont chacun leur constitution propre, voire opposée. Ainsi, un pied et un œil ont des qualités différentes, mais concourantes. « Bon pied, bon œil » dit l'adage.
La beauté, ce n'est donc pas un objet en particulier, mais la structure, l'agencement, la construction d'un objet ou d'un groupe d'objets. C'est l'Idée platonicienne, insaisissable en tel point particulier, mais qui vole comme un rêve ou un voile sur les objets eux-mêmes. C'est pourquoi la poésie (mot grec qui signifie arrangement et non création) utilise essentiellement la méta-phore (autre mot grec qui signifie trans-port), le rythme et la rime, qui marquent la permanence, l'universalité et l'Unité dans la Multiplicité. La poésie souligne, révèle, fait apparaître le rapport, l'analogie, la parenté profonde entre des éléments qui nous paraissent disparates, esseulés.
La beauté n'est pas subjective, ce n'est pas une illusion ou un fantasme. Certains ne la perçoivent pas, non parce qu'elle n'existe pas, mais parce qu'ils n'ont pas la vue assez bonne ou que celle-ci est mal éduquée. De même, un œnologue ou plusieurs œnologues, vont percevoir dans un vin des qualités qui ne seront pas aperçues par le commun des mortels. Cela ne veut pas dire que ces qualités n'existent pas et que « des goûts et des couleurs, il ne faut pas discuter ».
La beauté, c'est donc quelque chose d'extérieur à l'homme et qui traduit le mystère du monde. L'homme ne peut que s'incliner devant la beauté, elle s'impose à lui. Il a le sentiment d'une présence divine, inconnue, qui le dépasse.
Dans cette contemplation, l'homme s'oublie lui-même, oublie ses désirs, se guérit de son appétit de domination sur le monde, il se désengage.
Or, ce pauvre monde, en proie à toutes les guerres et turpitudes, souffre de l'engagement tête baissée de l'homme avide, qui fonce comme un taureau sur un illusoire symbole rouge.
La beauté pourrait donc sauver le monde en ramenant l'homme à l'humilité de sa condition.
Néanmoins, on peut en douter quand on constate la démesure, le déséquilibre, la fureur qui animent le monde et étouffent la contemplation.

4e PS. Certaines critiques de la démocratie sont plus virulentes que celle de Tocqueville. Ainsi, d'un auteur inconnu : « Une personne sérieuse ne peut plus désormais croire que la démocratie soit synonyme de liberté et de souveraineté. De tout temps, elle n'a été que la tyrannie des masses abruties par la propagande sur les minorités lucides, le paravent des puissances d'argent qui tiennent dans leurs mains tous les média et autres officines de propagande que sont les boîtes de communication et de publicité. Aujourd'hui, c'est sous le couvert de l'idéologie des droits de l'homme que s'accomplit la forfaiture. Idéologie ou plutôt théologie qui n'est, selon René Samuel Cassin qui en a écrit la Déclaration universelle en 1948, que la "laïcisation des principes du judaïsme" et l'habillage idéologique de la marchandisation libérale planétaire. » De fait, nous voyons que l'Europe de Bruxelles vire à la technocratie. Quoi de plus rationnel que de vouloir moderniser les équipements ? Résultat : des fermes, des hôtels ferment, et le chômage augmente, parce que ces établissements ne peuvent se mettre aux normes exigées, victimes « d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes », victimes aussi de la mentalité atomistique qui ne voit qu'un aspect des choses, car il y a plusieurs sortes d'intelligence. Autre exemple : quoi de plus louable que l'égalité entre les hommes ? Résultat : la ruine de l'école qui ne peut supporter le mélange d'élèves surdoués et d'élèves en retard, d'où une frustration et une perturbation générales.

5e PS. Vous qui êtes un spécialiste de l'équation de Boltzmann, que pensez-vous de ces affirmations de Prigogine : « La vie échapperait certes au principe d'ordre de Boltzmann, mais elle entrerait dans l'ordre des possibilités impliquées par la thermodynamique loin de l'équilibre (La Nouvelle Alliance, p. 156) » et « Le vivant fonctionne loin de l'équilibre, dans un domaine où les conséquences de la croissance de l'entropie ne peuvent plus être interprétées selon le principe d'ordre de Boltzmann (p. 193) » ?
Bien entendu, vous n'êtes pas tenu de répondre à toutes ces questions ! D'ailleurs, comprendrais-je votre réponse ?
Vale !