Les femmes aiment les monstres : à propos du roman Le parfum de Patrick Süskind


Je viens de lire Le parfum, histoire d’un meurtrier, publié en 1986 par Patrick Süskind. L'action se passe au XVIIIe siècle. C’est l’histoire d’un pauvre garçon, né dans le ruisseau, plus ou moins contrefait, mais qui a un don : un nez extraordinaire. Il se dirige dans la vie, non pas avec la vue, comme tout le monde, mais grâce à l’odorat car il peut percevoir êtres et choses à des distances considérables. Grâce à ce don, il est embauché par plusieurs parfumeurs et devient un maître hors pair en la matière. Il peut alors réaliser son rêve : fabriquer des parfums tellement subtils qu’ils peuvent le rendre indifférent à son entourage ou bien au contraire le faire aimer par tous d’une manière incoercible mais inconsciente.
Grâce à son don encore, Grenouille – tel est son nom – devient un serial killer, comme on dit aujourd’hui, insaisissable. Il tue des jeunes filles, non pour abuser d’elles mais pour leur voler leur odeur et fabriquer ses parfums. Après une série impressionnante de meurtres, il est pris mais il peut s’échapper grâce à l’un de ses parfums qui persuade ses bourreaux qu’il est innocent. Finalement, il décide de mourir et se laisse mettre en pièces par des bandits.

Ce roman m’intéresse à plus d’un titre. Déjà, dans mon roman La Vierge aux cerises, j’ai magnifié le rôle des parfums dans la vie amoureuse, ou même ordinaire. Mais je vois dans l'œuvre de Süskind l’explication, au moins métaphorique, de l’éloignement que les jeunes filles, les femmes m’ont toujours marqué, je comprends pourquoi « les femmes me fuient comme un seul homme », alors que je les vois souvent s’accoupler avec des monstres. Certes, il peut y avoir des explications plus intellectuelles, comme celle que j'ai donnée dans le « Mythe d'Aphrodite et d'Athéna » ou comme celle que me fournit, quand j’étais jeune, une jeune fille qui vint à notre premier et dernier rendez-vous. Elle m’expliqua que « la philosophie et tout ça », ça n’allait pas avec elle, elle n’en voulait pas, elle ne voulait pas continuer avec moi. Honnêteté rarissime, mais je crois maintenant que ce n’est point par sottise ou perversité que les femmes ne donnent jamais les raisons de leurs diktats. C’est qu’elles en sont bien incapables, elles les subissent elles-mêmes, comme elles subiraient un parfum insaisissable, et assez souvent contre leur volonté. J'ai connu un séducteur obèse qui affirmait : « Toute femme peut être séduite, on peut avoir n'importe quelle femme. Mais il y en a de plus difficiles que d'autres à attraper. C'est une question de temps. » Et il avait raison, selon mes lectures et mes observations. « Même Pénélope, si tu persistes, tu la vaincras avec le temps » disait déjà Ovide.
Même des femmes au-dessus de tout soupçon et qu'on connaît bien, on s'aperçoit un beau jour qu'elles sont prêtes à défaillir, qu'elles ne sont plus les mêmes, comme si elles avaient changé d'identité ! C'est ce qui arrive, entre autres, à Belle de jour dans le film de Bunuel ou dans le roman de Joseph Kessel. Belle de jour se refuse à son mari, un homme paré de toutes les qualités possibles, et se donne gratuitement, malgré ses résistances intimes, à des monstres, des pervers, dans une maison de passe. Finalement, elle rencontre
« une petite frappe » qui tombe amoureux d'elle, tire sur son mari et réduit celui-ci à l'état de légume sur une chaise roulante...
Dieu n'est vraiment pas élégant de les avoir constituées ainsi, les pauvres bougresses ! Dans un éclair de lucidité, les femmes se reprochent parfois leurs prétendus choix, elles en voient l’absurdité et font vainement effort pour y échapper, même si elles présentent ces choix comme issus de raisons souveraines, impénétrables au commun des mortels.
Bon, d’accord, les femmes sont pitoyables, mais on comprendra qu’affligé d’une aura négative qui a empoisonné mon existence, je n’aime guère mes sœurs et que j'aie balancé toute ma vie entre l’admiration pour leur beauté et la détestation de leur caractère !