Le navire de la démocratie


« Imagine-toi donc une scène comme celle-ci sur une flotte ou sur un vaisseau unique : un patron plus grand et plus fort que tout le reste de l’équipage, mais un peu sourd et qui a la vue basse et des connaissances nautiques aussi courtes que sa vue, puis des matelots en discorde qui se disputent le gouvernail, chacun prétendant que c’est à lui de le tenir, bien qu’il n’ait jamais appris l’art du pilote et qu’il ne puisse indiquer sous quel maître et dans quel temps il l’a étudié, qui vont même jusqu’à déclarer que ce n’est pas un art qu’on puisse apprendre et sont prêts à mettre en pièces quiconque oserait avancer qu’on peut l’enseigner. Pour eux, ils se pressent toujours autour du patron, le priant, l’obsédant de toutes manières pour qu’il leur confie le gouvernail ; et il arrive, s’ils ne parviennent pas à le gagner, et que d’autres y réussissent, qu’ils les tuent ou les jettent par-dessus bord. Quant au brave patron, ils l’entravent au moyen de la mandragore, de l’ivresse ou de tout autre expédient ; après quoi, maîtres du vaisseau, ils font main basse sur la cargaison, se gorgent de vin et de bonne chère, et naviguent comme peuvent naviguer de pareils marins. En outre, ils comblent d’éloges et traitent de grands marins, d’habiles pilotes, de maîtres en l’art nautique tous ceux qui savent les aider à obtenir le commandement, soit en persuadant, soit en violentant le patron, tandis qu’ils blâment comme inutile quiconque ne les aide pas. Ils ne se doutent même pas que le vrai pilote doit étudier les temps, les saisons, le ciel, les astres, les vents et tout ce qui se rapporte à son art, s’il veut réellement savoir commander un vaisseau. Quant à la manière de gouverner, avec ou sans l’assentiment de telle ou telle partie de l’équipage, ils ne croient pas qu’il soit possible de l’apprendre ni par la théorie ni par l’expérience, et en même temps l’art du pilotage. Quand de pareils désordres ont lieu dans les vaisseaux, comment traite-t-on le véritable pilote ? Ne crois-tu pas que l’équipage de vaisseaux ainsi montés ne voit en lui qu’un bayeur aux nuées, un bavard, un propre à rien ? »

Platon, La République, livre VI, 488a – 489a

 

Explication

Le patron représente le peuple; l'équipage et les matelots, c'est l'équipe gouvernementale; le gouvernail, c'est le gouvernement, la direction imprimée au navire, c'est-à-dire à l'Etat. L'art du pilote, c'est l'art de gouverner. La cargaison, ce sont les biens de l'Etat. En démocratie, le patron, le peuple a le pouvoir, il est le plus fort. Mais il n'a pas de compétence politique, il est brave, mais pas très malin, il se laisse berner facilement. Il cède aux démagogues, il se laisse circonvenir par les éloges, ou sinon il cède à la violence. Entre eux, les démagogues, les politiciens qui ont gagné la confiance du patron, se livrent une guerre sans merci, pour profiter des biens de l'Etat. Sous couleur de travailler à l'intérêt général, ils n'ont comme devise que leur intérêt personnel, d'ailleurs plus ou moins bien compris. En fait, ces méchants matelots n'ont aucune notion de l'intérêt général qui n'est pour eux qu'un slogan, et ils mènent l'Etat à la catastrophe, soit par une gestion désastreuse, soit par la guerre, intérieure ou extérieure, soit en droguant le peuple par des discours fallacieux et pernicieux. Sur un tel navire, le vrai pilote, l'homme compétent et désintéressé, qui pour Platon est le philosophe, est forcément écarté et déclaré inutile en tant qu'"ami politique", et s'il insiste on lui fait boire la ciguë !

Commentaire

L'actualité de ce texte est évidente. Par exemple, la mandragore - cette "plante stupéfiante ou soporifique" (dictionnaire grec Bailly), "dont la racine généralement fourchue offre une vague ressemblance avec une petite poupée et dont le fruit jaunâtre a une odeur et une saveur désagréables" (dictionnaire Robert) - c'est aujourd'hui la télévision, que j'appelle le "distributeur automatique de tranquillisant culturel".
Toutefois, l'allégorie du navire est contestable. Il est évident que sur un navire il vaut mieux confier le gouvernail à un bon marin qu'à un matelot ivrogne et hâbleur, et si l'on accepte la comparaison de Platon, on ne peut qu'être d'accord avec lui en ce qui concerne les méfaits de la démocratie. Mais un Etat diffère d'un navire, notamment en ce que celui-ci a généralement un port déterminé vers lequel il se dirige et une carte pour indiquer le chemin au pilote. Mais quel est le port pour un Etat et ne navigue-t-il pas à vue dans une certaine mesure ?
Non seulement je n'ai pas trouvé de réponse à cette question mais je crois qu'il n'y en a pas ! Les hommes sont peut-être condamnés à errer sans fin sur l'océan de la vie, mais même dans cette hypothèse, il serait souhaitable que le peuple se choisisse un honnête pilote plutôt qu'un bonimenteur sans foi ni loi !