Morale et géométrie d’après le dialogue Gorgias de Platon
(503e à 508a)

Dans ce dialogue, Platon met en scène Socrate et son contradicteur Calliclès. Celui-ci prétend que le bonheur consiste à étendre indéfiniment (hybris = démesure, violence en grec, ou pleonexia = accroissement, enflure) la somme de plaisirs que l’on est capable de se procurer, sans se soucier de rien ni personne (cf. la grenouille de la fable qui veut se faire aussi grosse que le boeuf... et qui en crève !) Voici la réponse de Socrate (extraits du Gorgias, p. 503e à 508a) :
Considère, Calliclès, les peintres, les architectes, les constructeurs de navires et tous les autres artisans, prends celui que tu voudras, tu verras avec quel ordre rigoureux chacun dispose les divers éléments de son œuvre, les forçant à s’ajuster harmonieusement les uns aux autres, jusqu’à ce qu’enfin tout l’ensemble se tienne et s’ordonne avec beauté. De même que les autres artisans, ceux qui s’occupent du corps, les médecins et les maîtres de gymnastique, s’attachent à mettre dans leur ouvrage, qui est le corps, la beauté des justes proportions. […]
Je dis donc que l’ordre, dans le corps, s’appelle le sain, qui produit dans le corps la santé, avec toutes les autres qualités physiques. […] Dans l’âme, l’ordre et l’harmonie s’appellent la discipline et la loi, qui font les bons citoyens et les honnêtes gens, et c’est cela qui constitue la justice et la sagesse. […] A quoi bon, en effet, Calliclès, offrir à un corps malade et misérable des aliments en abondance, des boissons délicieuses et ce qu’il y a de plus agréable en tout genre, s’il doit n’en tirer souvent aucun profit ou même, vraisemblablement, s’en trouver au contraire plus mal ? N’est-ce pas ainsi que les médecins permettent en général à un homme bien portant de satisfaire ses désirs, par exemple quand il a soif ou faim de manger autant qu’il lui plaît, tandis qu’au malade, au contraire, ils défendent à peu près tout ce dont il a envie ? Quand il s’agit de l’âme, la règle n’est-elle pas la même ? Aussi longtemps qu’elle est mauvaise, par ignorance, intempérance, injustice ou impiété, il faut la priver de ce qu’elle désire et ne lui laisser faire que ce qui peut la rendre meilleure. […]
L’homme sage, qu’il s’agisse de choses ou de personnes, de plaisirs ou de peines, ne poursuit et n’évite que ce qu’il faut, et il sait supporter ce que son devoir lui ordonne de supporter. Si bien qu’il est de toute nécessité, Calliclès, que l’homme sage, étant, comme nous l’avons montré, juste, courageux et pieux, soit aussi l’homme parfaitement bon ; que l’homme bon fasse, en tout, ce qui est bien et beau ; et qu’agissant bien et comme il faut, il ne puisse manquer d’obtenir le succès et le bonheur, tandis que le méchant, agissant mal, est misérable. Or ce méchant [en français, méchant vient de mé-chéant : qui choit mal, qui est en déséquilibre, qui ne repose pas sur son centre de gravité], c’est précisément l’opposé du sage, du tempérant, c’est l’homme intempérant et déréglé, dont tu vantais le bonheur. [D’où l’explication de la phrase célèbre et mal comprise de Platon : « Nul n’est méchant volontairement ». En effet, le méchant ne connaît pas son véritable intérêt, sinon il agirait autrement. Il s’agit d’une morale aristocratique : le sage n’agit pas, en premier lieu, par respect d’autrui mais par respect de soi-même.]
Tel est selon moi le but qu’il faut avoir sans cesse devant les yeux pour diriger sa vie. Il faut que chacun tende toutes ses forces, toutes celles de l’Etat, vers cette fin, l’acquisition de la justice et de la tempérance comme condition du bonheur, et y rapporte tous ses actes ; qu’on ne permette pas aux passions de régner sans mesure et qu’on ne consente pas, pour satisfaire leur avidité insatiable, à mener une vie de brigand.
Un tel homme ne peut être aimé ni des autres hommes ni des dieux. C’est un être insociable; et sans association, point d’amitié. Les savants, Calliclès, affirment que le ciel et la terre, les dieux et les hommes, sont liés ensemble par l’amitié, le respect de l’ordre, la modération et la justice et pour cette raison ils appellent l’univers l’ordre [en grec : kosmos] des choses, non le désordre ni le dérèglement. Tu n’y fais pas attention, je crois, malgré toute ta science, et tu oublies que l’égalité géométrique est toute-puissante parmi les dieux comme parmi les hommes. Tu es d’avis qu’il faut travailler à l’emporter sur les autres : c’est que tu négliges la géométrie.