Mon chien, Bonnan et moi

Quand j’étais jeune, j’avais un chien nommé Mannix. Tous les deux, nous faisions de folles courses et parties de cache-cache dans la vallée de Bonnan. Nous allions jusqu’à la cascade, à trois kilomètres de la maison, sans rencontrer personne. Je trônais sur ma mobylette jaune et lui suivait au galop. Une fois à la cascade, mon grand jeu consistait à perdre Mannix. C’était très difficile car le chien me repérait la plupart du temps à l’odorat et seulement ensuite à la vue. J’y arrivais pourtant, rarement, soit en faisant un large saut par-dessus le ruisseau du Bonnan, pendant qu’il faisait de vastes cercles autour de moi, soit en me cachant dans les anfractuosités des grottes de la cascade. Mannix passait alors plusieurs fois à un ou deux mètres de moi en suivant ma piste à l’odorat, sans me voir. Alors je l’appelais, il redressait la tête, me voyait enfin et venait me faire la fête, d’autant plus chaleureusement que je l’avais fait attendre plus longtemps.

Mais la vie du chien est moins longue que celle de l’homme. Au bout de quelques années, Mannix commença à traîner la patte. Je devais ralentir pour l’attendre durant les trois kilomètres qui nous séparaient de la cascade. Puis, bientôt, il ne sortit plus du tout. Il restait allongé sur sa paillasse, l’air grave et philosophe. Enfin, il se traîna misérablement d’une pièce à l’autre.

Je pris alors une décision conviviale, amicale envers mon compagnon de jeu. Je le menai chez le vétérinaire et le fis piquer. La bête était allongée sur la table d’auscultation. Elle eut juste un petit sursaut au moment de la piqûre, puis se relâcha complètement. Je l’enterrai profondément dans le jardin. Ah ! si seulement un geste amical pouvait, dans quelques années, me soulager moi aussi d’une vie devenue pénible et harassante, ou du moins me laisser mourir en paix sur ma couche !

Mais quelques jours plus tard, miracle ! revoilà Mannix, sous un autre nom, même taille, même pelage, même caractère, le Mannix des beaux jours, rajeuni, régénéré. Un voisin nous l’avait donné pour remplacer le disparu, et il tirait déjà sur sa laisse pour partir au Bonnan gambader avec son maître !...