Ma conception du monde

Avertissement. Cet article suppose la lecture préalable de mon étude sur Plotin. En fait, je l'écris pour moi-même, par nécessité intérieure, pour faire prendre corps à mes idées.

Je pars du postulat que Dieu a un autre but que l’homme, s'il en a. Qu’est-ce que Dieu ? On ne sait pas. Mon étude de Plotin m’a convaincu que non seulement Dieu n’est pas connu actuellement, mais qu’il est inconnaissable, parce qu’il ne respecte pas le principe d’identité nécessaire à toute pensée humaine. Il est comparable à la gravité qui est partout et nulle part. En d’autres termes, il est mais n’existe pas, il a une essence mais pas d’existence. En particulier, il n’est pas localisable, comme une pierre.

Qu'est le but de Dieu, s'il en a ? Schopenhauer croit qu'il n'en a pas, que c'est une force aveugle, un "vouloir vivre" inconnaissable en lui-même. En tout cas, il semble avoir un but : perpétuer la vie, accroître son degré d'ordre, peut-être par l'expansion de l'univers qui est créatrice d'ordre. La mort des animaux et des hommes, leur instinct de conservation et leur agressivité sont peut-être nécessaires pour adapter leur survie à une planète en perpétuel changement et pour la "lutte pour la vie".

L'homme, lui, a ses buts propres, grâce à la conscience : vivre longtemps et heureux, chercher un sens à sa vie, laisser une trace derrière soi. Hélas ! son but ne coïncide pas avec celui de son créateur : Dieu est architecte, oui, mais père, non. Certains pensent que l'homme est le lieu où l'univers prend conscience de lui-même. Je penche pour l'hypothèse inverse. La conscience est une erreur de la nature, un essai avorté qui mènera l'homme à sa perte. La liberté est une illusion, le progrès aussi.

On n'a pas assez remarqué une expérience décrite par Jacques Monod dans Le hasard et la nécessité. On met dans un tube de Pétri une bactérie avec tout ce qui est nécessaire à sa subsistance. Au bout de trente-six heures, il y a un milliard de bactéries dans le tube. Puis elles crèvent toutes en même temps. Que s'est-il passé ? Les bactéries produisent du gaz carbonique. Comme il n'y a pas d'organismes pour recycler ce gaz, elles s'asphyxient. L'analogie avec la situation de l'homme moderne est évidente : les hommes, par le progrès, accroissent la pollution, en même temps qu'ils accroissent leur nombre. Ce n'est pas vraiment la quantité de nourriture qui leur manque, mais ils sont asphyxiés par la pollution, d'autant que les espèces qui pourraient la recycler disparaissent les unes après les autres. De même, il n'est pas difficile de prévoir que les insectes gagneront la guerre contre les hommes : à chaque génération, les insectes se renforcent, tandis que les hommes attrapent des maladies inconnues dues aux traitements des plantes. Hélas ! C'est, semble-t-il, une loi générale : tout progrès entraîne de la pollution en quantité plus importante qu'il ne la guérit, si bien que les hommes n'ont d'autre choix que de revenir à l'âge de pierre ou de disparaître ! C'est la version moderne L'ecclésiaste : "Qui accroît sa science accroît sa douleur".

Malgré tout cela, pour prendre mon exemple, je suis heureux, autant qu'on puisse l'être. Pourtant, j'ai soixante-quinze ans, une grave maladie neurologique dégénérative : j'ai des troubles de l'équilibre, de la parole, je ne peux plus écrire, mais je peux encore taper les lettres sur mon ordinateur et je ne souffre de nulle part. J'ai une femme qui m'aime et me délivre des corvées quotidiennes. Mais surtout je n'ai pas peur de la mort. La mort est la cessation de ma vie, mais la vie continue. Ce sont les religions qui ont inventé ce mot effrayant pour désigner, contre toute évidence, le passage dans autre chose. (Voir Épicure, particulièrement la Lettre à Ménécée.) D'autant qu'il n'y a pas à regretter un monde sans Dieu-Père !

PS. J'ai lu, depuis que j'ai écrit ce texte, Le moment est venu de dire ce que j'ai vu de Philippe de Villiers. Je suis d'acccord avec lui, pour l'essentiel, notamment avec le chapitre 29.