EXTRAITS DES OUVRAGES CENSURÉS DE LOUIS-FERDINAND CÉLINE.

Je crois être utile à mes semblables – c'est mon paradoxe : malgré toute l'animosité que j'ai pour eux, je cherche quand même à leur être utile ! – en publiant ici des extraits des ouvrages censurés et introuvables de Louis-Ferdinand Céline :
– Mea culpa
– Bagatelles pour un massacre
L'école des cadavres
– Les beaux draps
Ils ont, à mon avis, un grand intérêt philosophique. Toutefois, je censure moi aussi les passages antisémites. En effet, je ne tiens pas à aller en prison et de plus je crois que c'est l'homme en général qui est nocif et méprisable, selon son degré d'intelligence et l'opportunité qu'il a de nuire, et non le Bourgeois, le Juif, le Nègre, l'Auvergnat ou toute autre catégorie.

Extraits de Mea culpa (1936)

Pages 22, 23. Même l'exploité 600 pour 100, il a gardé ses distractions !... Comme il aime jaillir du boulot dans un smoking tout neuf (location), jouer les millionnaires whisky ! Se régaler de cinéma ! Il est bourgeois jusqu'aux fibres ! Il a le goût des fausses valeurs. Il est singe. Il est corrompu... Il est fainéant d'âme... Il n'aime que ce qui coûte cher ! ou à défaut, ce qui lui semble tel ! Il vénère la force. Il méprise le faible. Il est crâneur, il est vain ! Il soutient toujours le « faisan ». Visuel avant tout, faut que ça se voye ! Il va au néon comme la mouche. Il y peut rien. Il est clinquant. Il s'arrête tout juste à côté de ce qui pourrait le rendre heureux, l'adoucir. Il souffre, se mutile, saigne, crève et n'apprend rien. Le sens organique lui manque. Il s'en détourne, il le redoute, il rend la vie de plus en plus âpre. Il se précipite vers la mort à grands coups de matière, jamais assez... Le plus rusé, le plus cruel, celui qui gagne à ce jeu, ne possède en définitive que plus d'armes en main, pour tuer encore davantage, et se tuer. Ainsi sans limite, sans fin, les jeux sont faits !... C'est joué ! C'est gagné !...

Page 25. [Voici maintenant l'une des phrases-clés de Céline, celle que j'ai prise comme idée directrice de ma morale et politique.]
Un aveu pas possible, une pilule qu'est pas avalable : que l'Homme est la pire des engeances !... qu'il fabrique lui-même sa torture dans n'importe quelles conditions, comme la vérole son tabès... C'est ça la vraie mécanique, la profondeur du système !... Il faudrait buter les flatteurs, c'est ça le grand opium du peuple. [...] On cesse d'être si profond fumier que sur le coup d'une catastrophe. [C'est vrai : l'homme qui souffre redevient humain et estimable.] Quand tout se tasse à peu près, le naturel reprend le galop. Pour ça même, une Révolution faut la juger vingt ans plus tard. « Je suis ! tu es ! nous sommes des ravageurs, des fourbes, des salopes ! » Jamais on dira ces choses-là. Jamais ! Jamais ! Pourtant la vraie Révolution ça serait bien celle des Aveux, la grande purification !

Extraits de Bagatelles pour un massacre (1937)

Page 11. Un raffiné valable, raffiné de droit, de coutume, officiel, d'habitude doit écrire au moins comme M. Gide, M. Vanderem, M. Benda, M. Duhamel, Mme Colette, Mme Fémina, Mme Valéry, les « Théâtres Français »... pâmer sur la nuance... Mallarmé, Bergson, Alain... troufignoliser l'adjectif... goncourtiser... merde ! enculagailler la moumouche, frénétiser l'Insignifiance, babiller ténu dans la pompe, plastroniser, cocoriquer dans les micros... Révéler mes « disques favoris »... mes projets de conférences... Je pourrais bien devenir aussi moi, un styliste véritable, un académique « pertinent ». C'est une affaire de travail, une application de mois... peut-être d'années... On arrive à tout... comme dit le proverbe espagnol : « Beaucoup de vaseline, encore plus de patience, Éléphant encugule fourmi ». Mais je suis quand même trop vieux, trop avancé, trop salope sur la route maudite du raffinement spontané... après une dure carrière « de dur dans les durs » pour rebrousser maintenant chemin ! et puis venir me présenter à l'agrégation des dentelles !...

Page 54. Comment se fabriquent, je vous demande, les idoles dont se peuplent tous les rêves des générations d'aujourd'hui ? Comment le plus infime crétin, le canard le plus rebutant, la plus désespérante donzelle, peuvent-ils se muer en dieux ?... déesse ? recueillir plus d'âmes en un jour que Jésus-Christ en deux mille ans ? ... Publicité ! que demande toute la foule moderne ? Elle demande à se mettre à genoux devant l'or et devant la merde !... Elle a le goût du faux, du bidon, de la farcie connerie, comme aucune foule n'eut jamais dans toutes les pires antiquités... Du coup, on la gave, elle en crève... Et plus nulle, plus insignifiante est l'idole choisie au départ, plus elle a de chances de triompher dans le coeur des foules... mieux la publicité s'accroche à sa nullité, pénètre, entraîne toute l'idolâtrie... Ce sont les surfaces les plus lisses qui prennent le mieux la peinture. On fabrique un Joseph Staline comme une Joan Crawford, même procédé, même culot, même escroquerie. Les malheurs du pauvre exploité, du calicot de chez Bader, du forçat de chez Citroën, Chaplin comme il peut s'en foutre, lui, plein de milliards... Vive l'excellente jérémiade ! Vivent les temps modernes !

Page 68. [Le Français] tout ce qui est simple, direct, comme sa propre nature occidentale, le porte à la suspicion, à la haine immédiatement... Il s'insurge, il se met en boule, il n'a de cesse qu'on ait fait disparaître ces évocations de sa vue... ces fantômes qui l'agacent. La vérité, la simplicité l'insultent... Une totale inversion des instincts esthétiques... L'on est parvenu par propagande et publicité à lui faire renier à présent son propre rythme... Ce qu'il recherche à présent le plus au cinéma, dans les livres, la musique, la peinture, c'est la grimace, l'artificieux, l'alambiqué, la contorsion...

Page 169. La très minusculisante analyse d'enculage à la Proust-Proust, « montée-nuance » en demi-dard de quart de mouche.

Page 174. [Je ne suis pas d'accord avec l'opinion suivante. Toutefois, l'honnêteté m'oblige à la citer. Cependant, il doit être possible de concilier ma propre admiration et le mépris de Céline pour le grec ancien. En effet, si les langues anciennes ne sont qu'un savoir mort qui encombre la mémoire, si la guerre du Péloponnèse racontée par Thucydide n'est pas une ktêma eis aei, une « acquisition pour toujours » qui éclaire les deux guerres mondiales modernes, si l'annonce de la fin de la Grèce par Démosthène, sous l'offensive sournoise de Philippe de Macédoine, n'est pas une leçon pour nous, si les mots grecs ne nous aident pas à cerner le sens véritable, étymologique, unique des mots français, alors l'apprentissage du grec est inutile. Je me rappelle avoir moi-même dit, à l'âge de dix-sept ans, à un petit maître qui vantait les études grecques : « Ils sont puants, les Grecs ! » En fait, n'ayant jamais étudié le grec, je confondais le cuistre et le véritable amoureux de la Grèce, le philosophe ! Après cette mise au point, voici donc le texte de Céline.]
Puisque tous nos grands auteurs, ceux qui donnent le ton, la loi du bon genre, sortent tous du lycée des langues mortes, qu'ils ont appris dès le biberon à s'engraisser de la bonne alimentation mixte, stérilisante parfaitement, racines grecques, parchemins, maniérismes, mandarinades, examinines et plutacrottes de Dictionnaires, ils ne sont plus du tout à craindre, émasculés pour la vie. Rien d'imprévu, de déroutant, ne peut plus jamais jaillir de ces eunuques en papillottes humanitaires. C'est fini, soigneusement ratiboisé. Ce ne seront pour toujours qu'autant de bébés prétentieux, voués aux choses défuntes, strictement amoureux, passionnés de substances momifiées. Ils prendront toute leur expérience dans les traités académiques, les cendres psychologiques, salonnières, médicamenteuses, les « préparations ». Ils sont voués dès la nourrice à l'existence par ouï-dire, aux émotions supposées, aux fines embuscades pour tricheurs passionnés, aux couveuses en cénacles, bibliothèques, Bourses, Instituts ou Députations, enfin toutes les planques étonnamment diverses, qui vont des Gobelins aux Maisons de Culture, des Mines aux Tabacs, et de la Transat aux Finances, planques, où toutes les viandes douillettes, infiniment préservées, enveloppées de leurs « versions », retrouveront à longueur d'existence tout le confort et la sécurité du berceau familial. Ils se préservent ainsi une bonne fois pour toutes, anxieusement de tous les chocs du dehors, de la vie véritable, pleurésie, séisme de la canaille, toutes les catastrophes qui peuvent disséminer, vaporiser en un instant tous les grands bébés d'Art et d'Administration, dès qu'ils se risquent au grand jour... au grand vent du monde.


Page 177. La dictature des larves est la plus étouffante, la plus soupçonneuse de toutes. Du moment où elles gouvernent tout peut se violer, s'engluer, se travestir, se trafiquer, se détruire, se prostituer... N'importe quelle croulante charognerie peut devenir à l'instant l'objet d'un culte, déclencher des typhons d'enthousiasme, ce n'est plus qu'une banale question de publicité, faible ou forte, de presse, de radio, c'est-à-dire en définitive, de politique et d'or. [...]

Page 186. Les auteurs de faux, de camelote, de factice, de bigophoneries modernes, tout l'art moderne, en truquages sur-réalisés, fignolés, sauce drame, humour ou rigolade, ne seront jamais redoutables. [...] Strictement dénués de toute émotion directe, chantante, ces clowns ne peuvent rien réveiller, déclencher de dangereux dans les masses. Ce ne sont jamais que des employés, des larbins de pouvoir, lèche-culs, esclaves. [...]

Page 188. Les temps ne sont pas si éloignés où les Français rougiront de Couperin. La musique moderne n'est qu'un tam-tam en transition.

Page 195. N'importe quel trou du cul peut devenir, bien enculé de publicité, un immense n'importe quoi, l'objet d'un culte, une suprêmissime vedette, un criminel horriblissime, une léviathane catastrophe, un film dantesque, une pâte à rasoir cosmique, un transatlantique qui fait déborder la mer, un apéritif qui fait tourner la terre, le plus grand Lépidaure des Âges, le Président du conseil qui bouffe les casquettes vivantes. Plus c'est cul et creux, mieux ça porte.

Extraits de L'école des cadavres (1938)

Vous aurez beau regorger d’or, de cuivre, de blé, de laine, de pétrole, posséder toutes les mécaniques les plus mirobolantes du monde, toutes les richesses, tous les trésors imaginables, si la démagogie travaille vos masses, vous n’arriverez quand même à rien, vous serez pourris au fur et à mesure, vous crèverez de matérialisme, de surenchère. Rien ne vous sauvera. Vous n’aurez le temps de rien faire, sauf des guerres et des révolutions. Vos masses ne vous laisseront aucun répit. Vous ne rencontrerez jamais devant vous que des gueules ouvertes, des langues pendantes. Vous ne construirez, vous n’achèverez jamais rien. Vous n’aurez jamais le temps de rien édifier, vous serez sapés par les ouvriers mêmes de votre œuvre. Vous vous effondrerez dans votre propre chantier, vous n’élèverez que des ruines. Vos masses envieuses, muflisées, rationalisées, prosaïsées, enragées de matérialisme, exigeront toujours plus de matière que toutes vos mécaniques, les plus productrices, les mieux tourbillonnantes vous permettront jamais de leur distribuer, surtout égalitairement. Vous êtes frits. Rien ne vous sauvera. Vous n’arriverez jamais à joindre les deux bouts. Vous aurez beau promettre, surpromettre, et promettre encore, vous faire éclater de promesses, vous ne contenterez jamais personne. Vous serez toujours distanciés par cent mille autres nouveaux bobards. La rage, le chantage, le délire matérialiste surpasseront toujours et comment ! de cent mille coudées vos pires mirages, vos pires engagements, les plus éhontés, les plus culottés, les plus faribolants. Même l’armature de votre boutique sera saccagée en fin de compte. Votre propre système à produire les richesses, l’usine, la mine, les coopératives s’écrouleront, comme tout le reste, sous les assauts du peuple, dans la boulimie délirante populaire. L’imagination matérialiste nous condamne à l’infini dans la destruction ; la philosophie matérialiste, la poésie matérialiste nous mènent au suicide par la matière, dans la matière. Tous ces acharnements prosaïques ne sont qu’autant de trucs de la matière pour nous dissoudre, nous rattraper. Les hommes épris de matière sont maudits. Lorsque l’homme divinise la matière il se tue. Les masses déspiritualisées, dépoétisées, (marteau-faucille et boyau) sont maudites. Monstrueuses cafouilleries, virulentes anarchies cellulaires, vouées dès le chromosome à toutes les cancérisations précoces, leur destin ne peut être qu’une décomposition plus ou moins lente, plus ou moins grotesque, plus ou moins atroce. [...] Éperdus de matérialisme, passionnés de “choses”, de luxe, de pondérable, de raisonnable, de bouffable, de roulable, de vendable, de ventrable, la matière nous a muflisés, avilis, banalisés, ahuris, affadis, asservis à en dégueuler de nous connaître. Spirituellement, nous sommes retombés à zéro, atterrants, ennuyeux à périr. Tous nos Arts le prouvent. Depuis la Renaissance, si mécanisante, nous rabâchons à peu près, avec quelques futiles variantes, les mêmes éculeries sentimentales (nos dites éternelles valeurs sentimentales !) [...] Le petit chat mutin, lutin, tout bondissant devant la porte, s’y reconnaît bien mieux que nous dans les dix mille secrets du monde. Nous sommes devenus les plus stupides, les plus emmerdants de tous les animaux créés. Pesanteur matérialiste, ankylose dogmatique pontifiante à fins utilitaires. Tout nous condamne. Nous ne jouons plus avec rien, nous utilisons tout pour plus vite tout détruire.

Je propose un décret : Le Travail est inhumain pendant la digestion. Prolétaires, ouvriers, paysans, cessez donc un petit peu de vous gratter, de vous tripoter, de vous distendre, de prétendre que vous êtes partageux jusqu’aux fibres, socialistes, communistes, égalitaristes fanatiques, vous n’êtes rien de tout ceci. Pas plus que Monsieur Jouhaux, pas plus que Blum, pas plus que Staline, pas plus que M. Lebrun, pas plus que M. Bader, moins que le charbonnier du coin. Vous êtes tous, un pour chacun, férocement personnels, hypocrites, ravageurs, envieux. Vous n’attendez que le signal des journées émancipatrices pour foncer sur le bazar et vous servir personnellement, vous régaler personnellement, tout en réglant au passage quelques petits comptes personnels, sur des ennemis très personnels. Jamais les révolutions n’ont servi à autre chose, celle-ci, la prochaine, la marxiste, sera encore pire que toutes les autres, perfectionnée. [...] Vous m’en direz des nouvelles. Butés, jobards, sceptiques, présomptueux et cocus vous voici enfin prêts, affranchis pour les plus mirifiques réformes ! Ça va être propre ! Le progrès vous attend ! Progrès nous voici ! Frais comme l’œil ! Saouls comme trente-six papes ! Sanglants comme la Villette ! Cons comme une affiche ! comme trente-six millions d’affiches électorales ! Rationnels comme les chiots ! Ça ira ! Ça ira très bien ! C’est l’évacuation qui commence ! Sus aux bourgeois ! Allons-y ! Le bourgeois ? mais lui aussi c’est un chiot ! Et comment ! « L’homme chie… il a faim, c’est tout ! » Il est frère du peuple, le bourgeois ! sang par sang, bourgeois maudit ! Le frère envié ! trop jalousé ! Le frère qui a réussi ! Quelle situation dans le monde ! La plus adorable de toutes : Bourgeois ! Votre idole rationnelle Peuple ! Votre Dieu fait Bourgeois ! Vous ne rêvez que d’être lui, à sa place, rien d’autre, être lui, le Bourgeois ! encore plus que lui ! toujours plus bourgeois ! C’est tout ! L’idéal ouvrier c’est deux fois plus de jouissances bourgeoises pour soi tout seul. Deux fois plus de boyaux, deux fois plus gros, deux fois plus long pour soi tout seul (22 mètres au lieu de 11). Deux, trois autos plutôt qu’une, quatre forts repas par jour, huit apéritifs, et pas d’enfants du tout, donc trois fois plus d’économie. Une super bourgeoisie encore bien plus tripailleuse, plus motorisée, beaucoup plus avantageuse, plus dédaigneuse, plus conservatrice, plus idiote, plus hypocrite, plus stérile que l’espèce actuelle : qui ne pensera plus à rien, qui ne rêvera plus à rien, sauf au menu du prochain gueuleton, aux bouteilles qu’on pourrait boire, avec trois ou quatre gosiers, bedaines en plus. Et puis alors « vivent les gendarmes ! » Un coup ! vivent tous les gendarmes ! et les gardes-mobiles ! et les Propriétés Foncières. Boyaux avides prolétaires contre boyaux contractés bourgeois. C’est toute la mystique démocratique. C’est consistant, mais ça rampe, c’est lourd, ça fatigue, ça pue. Pensez-vous que cette farce, cette gangrènerie poussive puisse durer encore très longtemps ? Salut ! Nenni mes beaux sires ! Nous y sommes ! La chandelle est morte. Je n’ai plus de feu ! Ouvrez-moi la porte, crapauds rouges ! Entrez Merveilleux ! Têtes d’épingles, vous n’avez compris dans le communisme que l’admirable instantanée façon d’assouvir immédiatement, en férocité, au nom d’une nouvelle pureté, vertu prolétarienne, inexistante, toutes vos rancunes de rentiers ratés, de chacals déçus. Votre planing-time, personnel, ne va pas plus loin. Je vous connais assez bien. Évidemment, l’Humanité parle pas comme ça. Tout flatteur vit aux dépens… et dans la terreur des masses. 93 ! 71 ! 36 ! grandes masses démocratiques à la gloire du Peuple-Dieu ! du Peuple-Bétail ! Peuple-Dieu dans les paroles, Peuple-Bétail dans les faits. Peuple pour tous les Abattoirs. Mais qu’avez-vous donc fait de votre fienterie personnelle ? de votre égoïsme de pourceaux sournois ? de votre fainéantise spirituelle ? de votre mesquinerie ragoteuse ? De votre rage éternellement dénigrante ? De votre paresse vinassière ? Où les avez-vous cachés tous ces trésors prolétariens, Masse de masse ? pendant la grande Élévation ? Le grand service divinatoire populiste ? La sublimation du peuple ? Peuple-Roi ? Peuple-Dieu ? Peuple-Tartufe ? Un système social quelconque livré aux instincts magnifiques du peuple (Humanité dixit), système de n’importe quelle formule, la plus ingénieuse, la plus méticuleuse, la plus astucieuse, la mieux équilibrée, ne peut aboutir après huit jours, quinze jours de tentative qu’aux gigoteries sadiques, aux cirques de décapités, aux pitreries infernales genre Russie, genre Bela Khun, genre Barcelone, c’est écrit. C’est gagné d’avance. À table ! peuple ! aux aveux marrants ! Sournois martyrs ! Damnés coquins ! Vous vous cognez éperdument tout un chacun du sort de votre classe ! C’est le dernier de vos soucis prolétaires, le sort de votre classe ! Qu’ils y restent donc tous dans la merde, les frères de classe ! pourvu que vous, personnellement, vous trouviez le filon d’en sortir. Vous faites tous, toutes les grimaces du communisme. Vos convictions ne dépassent pas la grimace, le beuglement. Les voix ne coûtent rien. Les bulletins non plus. La conscience de classe est une foutaise, une démagogique convention. Chaque ouvrier ne demande qu’à sortir de sa classe ouvrière, qu’à devenir bourgeois, le plus individuellement possible, bourgeois avec tous les privilèges, les plus exécrables, les mêmes égoïsmes implacables, les mêmes préjugés, renforcés, les mêmes singeries, toutes les tares, la même avarice et puis alors une de ces haines pour la classe ouvrière ! Le prolétaire, le militant le plus ardent, il a envie de partager avec son frère damné de classe, à peu près comme le gagnant à la loterie nationale, il a envie de partager avec tous ceux qui ont perdu. Il veut bien partager la merde ce prolétaire, mais pas le gâteau. Il donnerait même bien à ses frères de classe toute la merde pour avoir lui tout seul tout le gâteau. [...] Nos sociétés croulent sous les richesses matérielles, mais elles crèvent de pauvreté spirituelle.

Vous n’avez jamais respecté, vénéré, les uns comme les autres que la trique, d’où qu’elle vous tombe. Dans chaque Révolution, vous n’avez jamais compris, admiré les uns comme les autres qu’un genre de Tombola terrible, fantastique, à la vinasse et au sang, où les plus fauves, les plus sournois, les plus vicieux, les plus tueurs, gagnaient à coup sûr.

[L'homme] se joue la comédie du Progrès, du Relèvement par les phrases. Il n’est pas dupe, il est fixé parfaitement. Dans les entr’actes du boyau, gavé, on ne trouve pas pire masochiste que l’homme. Pour le désir de punition il a pas son pareil l’homme dans toute la série animale. La preuve encore : les guerres. C’est un avide de martyre, des cent mille tortures.

S’il fait des révolutions, le peuple, c’est pas pour se libérer, c’est pour réclamer des Tyrannies plus solides. S’il y a une chose qu’il déteste le peuple, c’est la Liberté. Il l’a en horreur, il peut pas la voir. Le Peuple c’est un vrai Musée de toutes les conneries des Âges, il avale tout, il admire tout, il conserve tout, il défend tout, il comprend rien.

De tous les côtés l’on m’annonce que j’ai touché des sommes formidables d’Hitler. C’est le canard classique, si j’ose dire. Je m’en fous énormément que l’on m’accuse des pires horreurs. J’ai l’habitude. C’est la bêtise de la supposition qui me blesse. Je me sens tout déprécié. Vous êtes trop cons, suppositeurs, pour inventer autre chose ? Réfléchissez un petit peu que je gagne avec mes livres, mes romans, tout simplement dix fois plus d’argent qu’il ne m’en faut pour vivre. Je connais le monde trop bien, ses façons, je l’ai pratiqué trop longtemps pour ne pas être mithridatisé en long et en large, contre les plus minimes, les plus furtives illusions, les plus fugitives faiblesses. Renoncez. Rien. Aucune prise. J’ai mis de côté un petit paquesson pour les jours périlleux. J’ai planqué suffisamment pour n’avoir plus jamais besoin, devrais-je vivre encore cent ans, des secours de personne. Peau de vache absolue – Est-ce que je suis renseigné sur les conditions humaines ? – Pendant 35 ans j’ai travaillé à la tâche, bouclant ma lourde pour ne pas être viré de partout. À présent, c’est fini, bien fini, je l’ouvre comme je veux, où je veux, ma grande gueule, quand je veux. Ne vous cassez pas le haricot. Ce que j’écris, je le pense, tout seul, et nul ne me paye pour le penser, ne me stimule. Personne, ou presque personne ne peut se vanter d’en faire autant, de se payer ce luxe. Moi je peux. C’est mon luxe. Mon seul luxe. Et ce n’est pas terminé ! Je n’ai pas fini de travailler. Ma mère, à 71 ans, insiste encore pour ne dépendre de personne. Elle continue à travailler, elle gagne sa vie. Je suis pareil. Je ferai de même. Pas de fainéants dans la famille. À 71 ans j’emmerderai encore les Juifs, et les maçons, et les éditeurs, et Hitler par dessus le marché, s’il me provoque. Qu’on se le dise. Je dois être, je crois bien, l’homme le moins achetable du monde. Orgueilleux comme trente-six paons je ne traverserais pas la rue pour ramasser un million à la traîne dans le ruisseau d’en face. Voilà Ferdinand, au poil. Il faudra le tuer. Je ne vois pas d’autre moyen. Le malheur, c’est que les gens vous jugent toujours d’après leurs propres tendances, et qu’ils sont presque tous à vendre, n’importe quel jour, par tous les temps.
Même les plus riches, les plus superbes. Ils arrêtent pas de s’offrir. En fait, leur vie n’est qu’un putanat perpétuel plus ou moins chichiteux, somptueux, prétentieux.

Extraits de Les beaux draps (1941)

Page 59. La vie est courte, crevante, féroce, pourquoi hors peutt-peutt s'emmerder ? [Peutt-peutt est un symbole célinien signifiant : flatterie arriviste.]

Page 76. La vérité personne n'en veut.

Page 89. Les damnés de la Terre d'un côté, les bourgeois de l'autre, ils ont, au fond, qu'une seule idée, devenir riches ou le demeurer, c'est pareil au même, l'envers vaut l'endroit, la même monnaie, la même pièce, dans les coeurs aucune différence. C'est tout tripe et compagnie. Tout pour le buffet. [Dostoïevski avait déjà dit, dans Le bourgeois de Paris : « l'ouvrier n'a qu'un désir : devenir bourgeois à son tour ! » et aussi : « Quand vous entrez dans un magasin à Paris, vous n'avez qu'une envie, acheter au plus vite et vous enfuir, écrasé par tant d'inexprimable noblesse ! »] Seulement y en a des plus avides, des plus agiles, des plus coriaces, des plus fainéants, des plus sots, ceux qu'ont la veine, ceux qui l'ont pas. Question de hasard, de naissance. Mais c'est tout le même sentiment, la même maladie, même horreur. L'idéal « boa », des digestions de quinze jours. Tout ça roule en pelote, reptiles. Tout ça roule, roule tout venin, tiédasse, dépasse pas 39°, c'est un malheur pire que tout, l'enfer médiocre, l'enfer sans flamme. Y a des guerres qu'arrivent heureusement, de plus en plus longues, c'est fatal. La terre se réchauffe. [Écrit en 1941 !]

Page 166. Je vois l'homme d'autant plus inquiet qu'il a perdu le goût des fables, du fabuleux, des Légendes, inquiet à hurler, qu'il adule, vénère le précis, le prosaïque, le chronomètre, le pondérable. Ça va pas avec sa nature. Il devient fou, il reste aussi con. [...] On l'éberlue de mécanique autant que les moines de mômeries nos pères les crasseux, il fonce le moderne, il charge, du moment qu'on lui cause atomes, réfractions cosmiques ou « quanta », il croit que c'est arrivé dur comme fer. Il est en or pour tous panneaux. Il donne dans le prestige des savants comme autrefois aux astrologues, il s'est pas encore rendu compte que d'additionner des pommes ou de mettre en colonnes des atomes, c'est exactement semblable, c'est pas plus sorcier, c'est pas plus transcendant l'un que l'autre, ça demande pas plus d'intelligence. [Il y a du vrai dans cette affirmation paradoxale. Il n'y a en effet qu'une différence de degré et non de nature dans ces deux activités. Par contre, l'intelligence du coeur, l'esprit de finesse dont parlait Pascal, c'est tout autre chose, et l'on voit des savants n'énoncer que des banalités, par exemple en politique, ou même se livrer à des forfaitures qui marquent une grande pauvreté morale. Par cette affirmation paradoxale, Céline veut donc délivrer l'homme, faire en sorte qu'il ne soit plus abusé par le prestige de la science et des savants.]

Tout ça c'est de la vaste escroquerie pour bluffer le bonhomme, l'appauvrir, le dégoûter de son âme, de sa petite chanson, qu'il aye honte, lui couper son plaisir de rêve, l'ensorceler de manigances, dans le genre Mesmer, le tripoter, le conditionner trépied de machine, qu'il renonce à son coeur, à ses goûts, muet d'usine, moment de fabrication, la seule bête au monde qu'ose plus du tout sauter de joie, à son caprice, d'une patte sur l'autre, d'une espièglerie qui lui passe, d'un petit rythme de son espèce, d'une fredaine des ondes.

Pages 159 à 163. [J'ai découvert autrefois avec enthousiasme les pages suivantes. Maintenant, l'école donne à l'enfant beaucoup plus de liberté que du temps de Céline... et c'est bien pire ! Alors, je ne sais plus que penser. Néanmoins, je cite en entier ce beau texte très célinien.]
Où que le peuple aurait pris son bon goût ? Pas à l'école, on l'apprend pas. On se désintéresse du goût, de l'enthousiasme, de la passion, des seules choses utiles dans la vie... On apprend rien à l'école que des sottises raisonnantes, anémiantes, médiocrisantes, l'air de tourner con rabâcheur. Regardez les petits enfants, les premières années... ils sont tout charme, tout poésie, tout espiègle guilleretterie... A partir de dix, douze ans, finie la magie de primesaut ! mués louches sournois butés cancres, petits drôles plus approchables, assommants, pervers grimaciers, garçons et filles, ragoteux, crispés, stupides, comme papa maman. Une faillite ! Presque déjà parfaits vieillards à l'âge de douze ans ! Une culbute des étoiles en nos décombres et nos fanges ! Un désastre de féerie.
Quelle raison ? La puberté ? Elle a bon dos ! Non ! Parce que dressés tout de suite en force, sonnés d'emblée dès l'école, la grande mutilante de jeunesse, l'école leur aura coupé les ailes au lieu de leur ouvrir toutes grandes et plus grandes encore ! L'école n'élève personne aux nues, elle mutile, elle châtre. Elle ne crée pas des hommes ailés, des âmes qui dansent, elle fabrique des sous-hommes rampants qui s'intéressent plus qu'à quatre pattes, de bouftiffes en égouts secrets, de boîtes à ordures en eaux grasses.
Ah ! C'est vraiment le plus grand crime d'enfermer les enfants comme ça pendant des cinq et dix années pour leur apprendre que des choses viles, des règles pour mieux s'ahurir, se trivialiser à toutes forces, s'utiliser l'enthousiasme aux choses qui s'achètent, se vendent, se mangent, se combinent, s'installent, dilatent, jubilent Capital, qu'on roule avec, qu'on trafique, qu'on goupille chignole, lamine, brase, en cent enfers mécanisés, qu'on accumule dans des dépôts pour les refiler à bénéfices... à la grouillerie des brutes d'achat.
Quelle atroce farce ! Saisir les enfants à leurs jeux, les empêtrer minutieusement par examens impeccables de notions toujours plus utiles, tourner en plomb leur vif argent, leur river après les quatre pattes, que la bête gambade plus jamais, qu'elle reste prosaïque à toujours, fardée à hurler à mort, sous chape effroyable, à désirer toutes les guerres pour se dépêtrer comme elle peut d'une existence qui n'en est plus, qu'est une espèce de survie d'une joie trépassée depuis longtemps, enterrée toute vive à l'école.
Parce que si ça doit continuer notre existence pareille et même, telle qu'elle se déroule aujourd'hui, sur cette boue ronde, je vois pas beaucoup à quoi ça rime... Des catastrophes comme distractions... des hécatombes comme dessert... ça peut encourager personne... On pourrait peut-être aviser, varier un peu nos usages... se demander par où ça pèche... A moins qu'on aime l'atrocité... les grands Beaux-Arts de catastrophe...
C'est important, les Beaux-Arts, c'est pas moi qu'en dirais du mal... C'est la manière de s'en servir, c'est là qu'est le hic... Ça serait peut-être même une façon de rénover de fond en comble l'Europe et ses tristes vilains penchants, de lui retrouver un petit peu une âme, une raison d'être, un enchantement, une gaîté surtout, c'est ça qui lui manque le plus, une gaîté pour commencer, puis une mélodie bien à elle, une ivresse, un enthousiasme, un racisme d'âme et de corps, qui serait l'ornement de la Terre, la fontaine des plus hautes féeries ! Ah nom de Dieu y en a besoin ! Pas un racisme de chicane, d'orgueil à vide, de ragots, mais un racisme d'exaltation, de perfection, de grandeur.

Nous crevons d'être sans légende, sans mystère, sans grandeur. Les cieux nous vomissent. Nous périssons d'arrière-boutique.
Vous voulez retrouver l'entrain ? La force créatrice ? alors première condition : Rénovez l'école ! recréez l'école ! pas qu'un petit peu... sens dessus dessous !...
Tout doit reprendre par l'école, rien ne peut se faire sans l'école, hors l'école. Ordonner, choyer, faire éclore une école heureuse, agréable, joyeuse, fructueuse à l'âme enfin, non point morne et ratatinière, constipante, gercée, maléfique.
L'école est un monde nouveau qui ne demande qu'à paraître, parfaitement féerique, tous nos soins envers ce miracle ne consistent encore à ce jour qu'en brutalités méthodiques, en avortements acharnés.
Le goût du public est tout faux, résolument faux, il va vers le faux, le truqué, aussi droit, aussi certainement que le cochon va vers la truffe, d'instinct inverti, infaillible, vers la fausse grandeur, la fausse force, la fausse grâce, la fausse vertu, la fausse pudeur, le faux bonhomme, le faux chef-d'oeuvre, le tout faux, sans se fatiguer.
D'où lui vient ce goût-catastrophe ? avant tout, surtout de l'école, de l'éducation première, du sabotage de l'enthousiasme, des joies primitives créatrices, par l'empesé déclamatoire, la cartonnerie moralistique.
L'école des bourrages ressassages, des entonnages de fatras secs nous conduit au pire, nous discrédite à jamais devant la nature et les ondes...
Plus d'entreprises de cuistreries ! d'usine à rogner les coeurs ! à raplatir l'enthousiasme ! à déconcerter la jeunesse ! qu'il n'en réchappe plus que noyaux, petits grumeleux rebuts d'empaillage, parcheminés façon licence, qui ne peuvent plus s'éprendre de rien sauf des broyeuses-scieuses-concassières à 80.000 tours minute. Ô pions fabricants de Déserts !

Pages 172, 173. [Le texte suivant semble répondre au précédent. En tout cas, il semble contenir déjà mon ancien projet de construire « une morale et une politique sur la poétique de Jean-Sébastien Bach et Brueghel l'Ancien » !]
Au lieu d'apprendre les participes et tant que ça de géométrie et de physique pas amusante, y a qu'à bouleverser les notions, donner la prime à la musique, aux chants en choeur, à la peinture, à la composition surtout, aux trouvailles des danses personnelles, aux rigodons particuliers, tout ce qui donne parfum à la vie, guilleretterie jolie, porte l'esprit à fleurir, enjolive nos heures, nos tristesses, nous assure un peu de bonheur, d'enthousiasme, de chaleur qui nous élève, nous fait traverser l'existence, en somme sur un nuage.
C'est ça le Bon Dieu à l'école, s'enticher d'un joli Bel-Art, l'emporter tout chaud dans la vie. Le vrai crucifix c'est d'apprendre la magie du gentil secret, le sortilège qui nous donne la clef de la beauté des choses, des petites, des laides, des minables, des grandes, des splendides, des ratées, et l'oubli de toutes les vacheries.
C'est de ça dont nous avons besoin, autant, bien autant que de pain bis, que de beurres en branches ou de pneumatiques. Et comment on apprend tout ça ? En allant longtemps à l'école, au moins jusqu'à 15-16 ans... qu'on en sorte tout imprégné de musique et de jolis rythmes, d'exemples exaltants, tout ensorcelé de grandeur, tout en ferveur pour le gratuit. La ferveur pour le gratuit, ce qui manque le plus aujourd'hui, effroyablement. Le gratuit seul est divin.

Interview de L'express de juin 1957
« Pour qui écrivez-vous ? » : « Je n'écris pas pour quelqu'un. C'est la dernière des choses, s'abaisser à ça. On écrit pour la chose en elle-même. »

Interview du 18 juillet 1961, publiée dans l'Almanach de RTL en 1962
L'homme est un gorille destructeur et lubrique.

Interview du 5 juillet 1961 pour le journal La Meuse (Liège)
« Je leur ai bien craché dans la gueule [aux hommes] et j'y crache encore, et qu'ils me foutent la paix ! »