Qu'est-ce que la liberté ? Suivi de :
Quelle vision du monde : structures dissipatives ou non-séparabilité ?

J'avais projeté d'écrire un article sur la liberté, car je me doutais que celle-ci n'existait pas, au sens fort et philosophique du terme. J'aurais montré que les trois définitions qu'on en trouve chez Descartes ne sont pas compatibles : liberté d'indifférence, c'est-à-dire de choisir ceci plutôt que cela, sans raison suffisante, liberté d'agir selon les raisons qu'on aperçoit, liberté de choisir contre ces raisons et d’échapper à la chaîne du déterminisme (ce qui explique le péché et justifie la sanction).
Déjà Spinoza avait fait remarquer qu'il n'est pas possible d'agir contre les raisons qui nous déterminent, que celles-ci soient fausses ou justes.
Mais en réfléchissant à la question, je me suis ressouvenu que Schopenhauer niait la liberté au nom de son postulat fondamental selon lequel la vie et l'homme sont poussés, avec plus ou moins de conscience, par un vouloir-vivre aveugle, qui n'a rien à voir avec la volonté humaine faussement libre. Ce postulat de Schopenhauer correspondait tout à fait aux « structures dissipatives » dont je parlerai plus bas et les descriptions du philosophe me convenaient parfaitement. Du coup, ma recherche sur la liberté devenait inutile puisqu'un autre avait déjà dit l'essentiel sur la question, dans un style magnifique.
Il faut remarquer que chez Platon la liberté n'existait pas vraiment, puisque « nul n'est méchant volontairement ». On la voit apparaître chez Plotin, mais celui-ci échoue dans sa tentative de nier le mal ou d’en rendre l’homme responsable. (Il faut en effet affirmer la liberté pour rendre l’homme responsable du mal.) Mais à partir de Descartes, créateur de la modernité, elle est la possibilité pour un homme d’être cause première de ses actes et d’échapper ainsi à la chaîne du déterminisme. Elle devient un attribut divin qui rend l’homme sur-naturel, semblable à Dieu, puisqu’elle est « comme la marque de l'ouvrier sur son ouvrage ». Chez Kant aussi, elle est issue du monde nouménal et plus ou moins divine. Enfin, chez Hegel ou Marx, elle devient la possibilité pour l'homme de se créer lui-même, et toute la modernité vit encore dans cette idolâtrie de soi (qui paradoxalement entraîne une haine de soi !) comme je l'ai montré ailleurs.

Autre texte sur la liberté, extrait de : Des différents moyens modernes de rendre un peuple esclave
http://pagesperso-orange.fr/r.garrigues/fr/textesrecents/peuple_esclave.htm
La liberté et l'individualisme. Quel est le sens premier, concret, unique du mot liberté, le sens qu’on doit retrouver dans toutes les acceptions du mot liberté, avec seulement des variations selon les contextes ? Libre signifie toujours indépendant de quel que soit le contexte. Le sens premier se trouve par exemple dans la phrase : descendre à bicyclette en roue libre. Cela signifie que la roue n’est pas mue par l’entraînement du pignon, lui-même actionné par les pédales poussées par la force des jambes. Le mot liberté a toujours, ou devrait toujours avoir, un sens négatif : on est libre, ou on se croit libre, par rapport à l’esclavage, à ses passions, à la coutume, etc. Cela étant, le mot liberté a pris à l’époque moderne, qu’on peut faire remonter à Descartes, un sens positif, à mon avis abusif. Libre signifierait non seulement indépendant de telle ou telle chose, mais encore indépendant absolument de quoi que ce soit. Je vois même une contradiction logique dans cette utilisation du mot libre. Si la liberté est définie par la non-dépendance, elle a donc un rapport avec la dépendance. Or, dans le sens moderne, la liberté n’a aucun rapport avec la dépendance. D’ailleurs, lorsqu’on dit que la bicyclette descend en roue libre, on sous-entend qu’elle est mue par la force d’inertie et par la force de gravité. Libre signifierait donc aujourd'hui créateur. On retrouve la conception moderne selon laquelle l’Homme est Dieu. A noter que les Grecs classiques n’avaient pas de mot pour désigner cette liberté-la. Ils disposaient seulement du mot éleutheros qui désigne la liberté politique, le fait de ne pas être en esclavage.
Loin de ces hauteurs métaphysiques, l’homme moderne se considère comme libre dans la mesure où il reste dans son coin et à distance de celui du voisin. Il est individualiste. Il ne s’aperçoit pas qu’ainsi il est enserré dans les mailles d’un filet invisible. Je ne peux ici que renvoyer au merveilleux texte d’Alexis de Tocqueville, écrit en 1840 ! On peut le lire à l’adresse suivante :
http://pagesperso-orange.fr/r.garrigues/fr/textesrecents/alexis_de_tocqueville.htm
Le petit malin qui se croit libre, qui célèbre son individualisme, c'est-à-dire son indépendance par rapport à ce qui se passe autour de lui, qui ferme les yeux, qui néglige la réalité en disant « I don't care » ou « No future » obéit finalement à ce qu’on attend de lui, comme un animal qui croit échapper à la baguette du maître et qui se rue en fait dans l’étable où on l’attend !


Quelle vision du monde : structures dissipatives ou non-séparabilité ?

J’ai donc préféré me pencher sur une question plus actuelle, moins rebattue. Quelle vision du monde nous suggère la science moderne, notamment à travers les structures dissipatives de Prigogine et la non-séparabilité de Bernard d’Espagnat, telles que je les ai exposées dans plusieurs textes et en particulier dans
http://pagesperso-orange.fr/r.garrigues/fr/textesrecents/premier_testament_philosophique.htm
Ces deux théories scientifiques, étayées par des preuves, mènent chacune à une vision du monde dans son ensemble. Selon la première, les êtres se structurent spontanément dans le flux d’énergie qui les traverse. Cela expliquerait par exemple l’évolution, bien mieux que le darwinisme. Et qu'est-ce que l'intelligence, sinon la structuration symbolique spontanée des éléments d'un problème ?
Selon la seconde, toutes les particules de l’univers seraient en corrélation, depuis l’origine des temps. Cela expliquerait peut-être, bien mieux que le darwinisme, la merveilleuse adaptation des êtres les uns aux autres. Ce serait peut-être aussi la solution du vieux problème philosophique : comment se fait-il que les mathématiques qui ne doivent rien à l’expérience sont si bien adaptées à l’expérience, et aussi comment l’intelligence humaine est-elle si bien adaptée à la compréhension du monde qui l’entoure… jusqu’à un certain point ?
Seulement, si ces théories ne sont pas incompatibles, elles ne convergent pas non plus, on ne peut les réunir en un corps cohérent de doctrine. Je dirai même qu’elles semblent s’ignorer l’une l’autre ! Il en va de même pour la relativité et la mécanique quantique qui régissent deux domaines différents de la réalité : l’infiniment grand et l’infiniment petit, et les contorsions des savants pour constituer une théorie unique ne semblent pas pouvoir venir à bout de cette dualité. La théorie des cordes qui essaie de les réunir devient de plus en plus compliquée, au point de dépasser les possibilités de l’esprit humain. L’homme est comme un voyageur qui voit s’éloigner l’horizon au fur et à mesure qu’il avance ! Ajoutons à cela que l’esprit humain étant vraisemblablement une partie du cosmos ne pourra probablement jamais penser celui-ci dans son intégralité. Certes, c’est sa gloire de l’essayer. Mais il y a plus dans le monde que dans l’esprit qui le pense…
Cela étant, les structures dissipatives sont une théorie plutôt matérialiste, qui ne fait intervenir aucun organisateur extérieur. Par contre, la non-séparabilité se prête davantage à une interprétation spiritualiste, au point que Bernard d’Espagnat a pu rapprocher celle-ci de la doctrine de Plotin, selon laquelle « Dieu est tout entier, en toute chose, en tout lieu, à tout instant », un peu comme la gravité qui habite le moindre objet de l’univers.

Quelle conséquence ces constatations ont-elles pour la philosophie ? Celle-ci est toujours l’extrapolation d’une théorie scientifique bien établie à la vie humaine dans son ensemble. Ainsi Platon, réfléchissant sur la géométrie et l'astronomie naissante, a-t-il étendu à la vie humaine la vision d’un cosmos régi par un ordre divin. Il a admis l'existence, derrière les apparences, de relations stables, immuables et il a voulu ordonner la vie humaine sur ce modèle, au point que « la morale est de la géométrie ». Kant a médité sur la physique de Newton et en a tiré la conclusion que notre esprit est constitué de telle sorte qu’il perçoit le monde sous la forme de lois, et donc n’appréhende que des phénomènes, ce qui laisse une place à la croyance et à la liberté.
Plus récemment, Jacques Monod, adoptant sans réserve le darwinisme et la conception du XIXe siècle du deuxième principe de la thermodynamique, a dépeint, d'une manière pessimiste, un monde qui ne peut aller que vers le désordre et le néant et où des structures s'élaborent par hasard pour un certain temps. (Il a aussi prédit que la connaissance du cerveau bouleverserait notre vision du monde.) Heureusement, Prigogine, inaugurant une conception du XXe siècle du deuxième principe, montre que le monde évolue et que l’homme est dans le sens de l'histoire. Pour plus amples détails, voir par exemple :
http://pagesperso-orange.fr/r.garrigues/fr/01/livre01_27.html
Cependant, il faut bien noter que ces deux conceptions ne s’excluent pas, puisque l’une, celle de Jacques Monod, étudie des systèmes fermés, et l’autre, celle de Prigogine, des systèmes ouverts. La science ne s’est encore jamais contredite.

Dès lors, quelle attitude adopter aujourd’hui devant la pluralité des systèmes, qui sont solides en eux-mêmes, qui ne s’excluent pas puisqu’ils traitent de domaines différents de la réalité, mais qui relativisent la philosophie qui s’appuie sur eux ? Il faut être ouvert aux informations nouvelles, bien sûr, tolérant aux opinions contraires, y compris religieuses, savoir que l’on peut à tout moment changer de philosophie, non comme une girouette, mais selon les informations disponibles. Il y a lieu aussi de récuser, et c'est peut-être le principal mérite de la philosophie, les interprétations scientistes comme le darwinisme, ou utopistes comme le marxisme, à cause de leur dogmatisme dominateur et totalitaire.
Il semble que nous connaissions assez solidement quelques parcelles du réel, mais que nous en ignorions un domaine autrement grand. Newton disait qu’il avait découvert un galet dans l'océan de la vérité. Je dirai plutôt un élément d’un puzzle infini. Et bien d'autres conceptions du monde semblent nous attendre.
Déjà le fait qu'un même homme, moi, ait pu, dans sa courte vie passer, heureusement, du pessimisme de Jacques Monod à l'optimisme de Prigogine, donne à réfléchir et incite à l'humilité. Et antérieurement, Julien Benda, le chantre de la raison humaine, m’avait sauvé du scepticisme de Louis Rougier, l’auteur des « Paralogismes du rationalisme ».

Pour finir, quelle est ma vision du monde, en principe provisoire mais vraisemblablement définitive, car il est peu probable maintenant que des informations nouvelles viennent la bouleverser ? Il me semble qu'il y a un Dieu, une force organisatrice qui ignore l'homme mais cela n'est pas certain. Hubert Reeves, entre autres, a pu soutenir la conception anthropique, non entropique, selon laquelle les constantes physiques de l’univers, comme la vitesse de la lumière, sont ajustées de telle manière que la vie et l’homme puissent apparaître dans l’univers. Je crois plutôt avec Schopenhauer que l'évolution est aveugle, les constantes de l'univers pouvant résulter d'une nécessité plus fondamentale, par exemple celle d'assurer les structures dissipatives dans les échanges thermodynamiques.
Il me semble qu'un Dieu pervers, aveugle et sourd, indifférent à la souffrance joue avec les mondes. Si je me trompe, je lui présente mes excuses. Si je l'ai diffamé, c'est « de bonne foi », comme disent les tribunaux humains, qui admettent cette excuse ; or, nous sommes sur terre et le délit doit être jugé dans la juridiction du lieu !...

J'ajouterai une autre spéculation (2009). Il se peut que plus un être est structuré, plus il favorise le grand courant d'énergie qui traverse la planète. Cela expliquerait l'apparition de la vie sur terre et l'évolution vers des êtres de plus en plus complexes. Il se peut aussi que les « structures dissipatives » de Prigogine se forment davantage dans des êtres distincts que dans un continuum vital unique. Ces êtres sont amenés à la fois à lutter les uns contre les autres pour se conserver, à s'entre-dévorer, à se reproduire et à disparaître, à mourir pour permettre la nécessaire adaptation aux perturbations de la planète et le renouvellement des vivants. Les « structures dissipatives » expliqueraient donc à la fois l'existence des êtres, leur évolution, leur guerre et leur disparition. C'est du moins ce que je crois actuellement mais je n'en ai aucune certitude. Je crois plutôt que personne ne sait quel est le moteur de l'évolution, s'il y en a une, et que la solution religieuse n'est qu'un cache-misère.