Monsieur,

J'ai lu votre article Science of chaos or chaos in science ?

D'une part, j'approuve absolument le piège, libérateur pour nous, que vous et Sokal avez tendu, dans Les impostures intellectuelles, à ces charlatans que sont les Derrida, Deleuze, Lacan, Serres, Baudrillard, Kristeva et la quasi-totalité de l'intelligentsia française.
D'autre part, je n'ai pas été convaincu, pour ce que j'en ai compris, par votre article Science of chaos or chaos in science ? dirigé contre Prigogine et présentant le darwinisme comme incontestable.
Ma vie intellectuelle a été réglée par le conflit de Prigogine dans La nouvelle alliance contre Jacques Monod dans Le hasard et la nécessité, et je me suis laissé convaincre par Prigogine.
Quelle que soit mon admiration pour Monod, je dois reconnaître qu'il s'est trompé, par exemple quand il affirme que « chimères de science-fiction mises à part, on ne pourra jamais modifier le génome ». De la même manière, Auguste Comte affirmait qu'on ne pourrait jamais connaître la température des étoiles. Et Jacques Monod (comme vous-même) affirme le darwinisme comme un dogme intangible, triomphateur, je serais tenté de dire politiquement correct.
Vous connaissez, mieux que moi sans doute, les objections contre le darwinisme : chaînons manquants, inutilité sélective des étapes intermédiaires pour fabriquer l'aile ou l'oeil, variabilité à l'intérieur de l'espèce seulement, etc.
De même qu'il faut faire une « révolution culturelle » contre le charlatanisme désolant et si nocif des pseudo-intellectuels régnants, de même il me semble qu'il faut éviter le scientisme qui consiste à croire qu'à défaut d'autre explication le monde se réduit à ce que nous en percevons. Souvenez-vous qu'à la fin du XIXe siècle, on croyait la physique achevée; seuls quelques petits détails restaient encore à régler. Et puis on a découvert le rayonnement du corps noir et la physique quantique...
Ne refaisons pas la même erreur pour le darwinisme. D'ailleurs, que je sache, Darwin n'était pas darwinien, au sens absolu où l'était Jacques Monod.
De plus, la critique de Darwin n'implique pas du tout le créationnisme. Elle implique seulement que peut-être nous ne connaissons pas encore (et peut-être jamais ?) le principe scientifique qui régit l'évolution. Personnellement, je le rapprocherais de la non-séparabilité de la mécanique quantique qui a été prouvée à Orsay en 1983 par Aspect et Bernard d'Espagnat. Mais c'est pure spéculation de ma part...
Enfin, vous dites joliment et plaisamment : « If non-equilibrium thermodynamics makes poets happier, so be it.
» Ainsi soit-il !
Cordialement vôtre,

René Garrigues = Ruiner agrégés* = Guérir enragés (anagramme double avec acrostiche)
*agrégé : du latin ad = entrer dans, et gregem = le troupeau de moutons
http://perso.wanadoo.fr/r.garrigues/

M. Jean Bricmont a répondu brièvement à cette lettre :
à propos du darwinisme : « Je ne vois pas où j'affirme cela - je pense simplement que Prigogine n'apporte rien au débat. »
à propos du scientisme : « Je ne pense pas cela. »

PS. (2011). Depuis l'envoi de cette lettre, j'ai lu le livre de Jean-Marie Pelt L'évolution vue par un botaniste. Pelt écrit : « La sélection naturelle, théorie certes recevable, n'explique pas tout. D'autre mécanismes interviennent en parallèle, comme nous avons essayé de le montrer ; et il est probable que certains d'entre eux nous échappent encore totalement. » Il cite aussi S.J. Gould « Les étapes importantes de l'évolution, la construction du "Bauplan" (plan de construction) lui-même, et la transition entre les "bauplans", doivent impliquer certains mécanismes inconnus et peut-être internes. » Mais s'agit-il vraiment de « mécanismes » ? Je crois de plus en plus que la non-séparabilité de Bernard d'Espagnat a un rapport avec l'évolution...