LETTRE À LUC FERRY, le 18 mai 2006, au sujet de son livre Apprendre à vivre, suivie d'un commentaire sur son deuxième livre Vaincre les peurs.

Monsieur,

J’ai lu avec beaucoup de plaisir votre dernier livre Apprendre à vivre.
Vous avez réussi votre pari : exprimer de façon simple, correcte et profonde l’histoire des idées philosophiques occidentales. Surtout, vous avez évité l’écueil sur lequel butent tous les manuels de philosophie : l’émiettement des doctrines, qui fait que le lecteur déçu a l’impression qu’elles se détruisent les unes les autres et qu’il est bien inutile de continuer à s’intéresser à elles. A cet égard, je recommande autour de moi la lecture de votre livre, surtout auprès des gens qui voudraient comprendre la philosophie et ne savent pas par où commencer.
Le fil d’Ariane que vous avez su dégager dans le labyrinthe des doctrines, c’est la rupture introduite dans le monde grec et latin par l’avènement du christianisme, dont on retrouve l’inspiration jusque dans la moderne théorie des droits de l’homme. Je suis absolument d’accord avec vous… sauf que j’en tire des conclusions diamétralement opposées !
Je fais partie de ceux qui estiment que le christianisme est une religion débile, absurde (« credo quia absurdum »), une religion d’esclaves, de revanchards, d’illuminés, de traîtres. C’est une patricienne romaine convertie au catholicisme qui aurait fait ouvrir de nuit, en l'an 410, les portes de Rome, permettant ainsi le sac de la ville. Le christianisme est le cancer qui a rongé le monde antique.
Aujourd’hui encore, la religion des droits de l’homme est une resucée laïque du judéo-christianisme. Un homme en vaut un autre : Guy George et Einstein, c’est pareil. Sous couvert d’égalitarisme, cette religion de l’humanité dissout peu à peu toutes les structures d’une société, permet le nivellement par le bas, abolit toute culture, tout enracinement et sera cause de la disparition de la France comme elle le fut de la disparition de Rome.
Quant à la peur de la mort, qui semble être pour vous le moteur du questionnement philosophique, c’est aussi un méfait de ce christianisme que vous avez bu au biberon. En effet, comment ne pas être angoissé à la perspective d’un jugement qui vous plongera pour l’éternité dans les délices ou dans les tortures, sans appel, sans avocat, et même parfois sans savoir au juste ce que l’on vous reproche ? Je vous avoue que je n’ai pas peur de la mort. J’ai peur du vieillissement, de l’acharnement thérapeutique, de la souffrance, mais aucunement de la mort. La perspective de ne pas me réveiller demain matin ne m’effraie en aucune manière. D’ailleurs, n’y a-t-il pas une contradiction à dire que la vie ne vaut rien et à s’accrocher à elle avec indécence ?
Sur le plan philosophique, vous situez avec une grande justesse le moment crucial de l’évolution des idées dans la « révolution copernicienne » de Kant. Mais là aussi, j’en tire des conclusions diamétralement opposées. D’abord, la révolution copernicienne consiste à faire du soleil et non de la terre le centre du monde. Si l’on compare la révolution de Kant, comme il le fait lui-même, à celle de Copernic, alors l’homme cesse d’être le centre du monde et devient un satellite du réel autour duquel il tourne sans jamais en épuiser la connaissance. Or, Kant a bien l’air de dire le contraire dans sa deuxième préface à la Critique de la raison pure, d’où un véritable « imbroglio philosophique », comme le dit un commentateur. Que s’est-il passé ?
D’abord, Kant a peur de perdre sa place, comme le dit excellemment Schopenhauer. Il est attiré malgré lui dans l’orbite de la modernité qui s’épanouira avec Hegel. Il faut en revenir à la première édition de la Critique et en faire une lecture vraiment révolutionnaire qui n’aurait peut-être pas été agréée par Kant lui-même mais qu’importe, nous ne sommes pas au concours d’agrégation !
Je vais tâcher, comme vous, de dire les choses simplement. Il faut distinguer d’une part le « sujet transcendantal », c’est-à-dire la constitution fondamentale de notre esprit, de notre cerveau, qui est la même pour toute l’espèce humaine, dont nous n’avons pas conscience, et qui permet notamment (condition nécessaire mais non suffisante) une connaissance scientifique sur laquelle tous les hommes tomberont d’accord pour peu qu’ils se servent correctement de leurs facultés. D’autre part, le « sujet empirique », Pierre ou Paul, qui alimente en quelque sorte de ses expériences particulières cette faculté universelle du « sujet transcendantal ». Ajoutons que nous ne connaissons pas, selon Kant, la « chose en soi », le fond du réel, mais seulement le « phénomène », c’est-à-dire ce qui apparaît au sujet empirique comme étant le résultat de l’action du sujet transcendantal sur la chose en soi. En conclusion, c’est le sujet transcendantal qui est en contact direct avec la chose en soi, mais le sujet empirique, vous ou moi, tourne sans fin autour du réel en en multipliant les points de vue, sans jamais en épuiser la profondeur. C’est cela la révolution copernicienne !
Si vous voulez de plus amples renseignements sur cette interprétation de Kant, fidèle au mot à mot du texte, vous pouvez vous reporter à :
http://pagesperso-orange.fr/r.garrigues/fr/05/livre05_01.html et à :
http://pagesperso-orange.fr/r.garrigues/fr/05/livre05_02.html
Il résulte de mon analyse que Kant, dans la Critique de la raison pure, revient au point de vue grec où l’homme n’est pas le centre du monde mais une partie du monde, où il a sa place certes, mais modeste et équilibrée. Mais je conçois que l’interprétation régnante que vous représentez bénéficie du poids énorme de la modernité et de la propension de l’humanité à s’adorer elle-même… tout en se sabordant !
Vous écrivez en effet, page 159 : « La philosophie moderne est une philosophie du « sujet », un humanisme, et même, un anthropocentrisme, c’est-à-dire, au sens étymologique, une vision du monde qui place l’homme (anthropos, en grec) – et non plus le cosmos ou la divinité – au centre de tout. »
Or, l’homme est une calamité, une bête nuisible qui va peut-être parvenir à éteindre toute vie sur terre ! Et je vous fais grâce de toutes les guerres, invasions, ignominies, tortures dont il est l’auteur. C’est seulement quand il souffre qu’il devient « humain ». Mais, à mon sens, de toutes ces horreurs, la plus répugnante est peut-être celle qui consiste à « tendre la joue gauche quand on vous a frappé sur la joue droite ». Ce précepte chrétien autodestructeur nous l’appliquons aujourd’hui au nom de l’égalitarisme et des « droits de l’homme », et l’on verra bientôt ce qui va en résulter…
J’ai lu en son temps votre livre Le nouvel ordre écologique et j’ai admiré la clarté et la richesse de votre exposé. Vous m’avez beaucoup appris sur l’écologie profonde, qui est une « révolution copernicienne », car vous citez de nombreux textes anglo-saxons auxquels je n’ai pas accès. Mais bien entendu, je n’ai pas souscrit à votre « humanisme » cartésien.
Évidemment, vous n’avez pas répondu à la lettre élogieuse mais critique que je vous ai envoyée à cette époque, pas plus que vous ne répondrez à celle-ci. Cela pose tout de même un problème philosophique. Comment se fait-il qu’un philosophe humaniste et universaliste (catholique vient du grec catholou qui signifie universel) refuse le dialogue avec un philosophe non agrégé (du latin ad entrer dans et gregem le troupeau de moutons) qui n’a pas les mêmes convictions ? Imagine-t-on l’empereur stoïcien Marc-Aurèle ne répondant pas à une lettre de l’esclave stoïcien Épictète ? En fait, vous êtes un « bobo », un bourgeois parisien, bohème et cultivé. Vous êtes universaliste avec ceux du boulevard Saint-Germain ou de la rue de Verneuil, et humaniste avec ceux de votre caste mais non avec les parias, qui sont à peine des hommes. J’imagine que la patricienne qui a fait ouvrir les portes de Rome devait être aussi très cultivée…
Vous parlez également de votre ami Comte-Sponville. Je l’ai rencontré autrefois, et j’ai gardé l’impression d’un homme arrogant et dominateur, on aurait dit jadis : un mandarin. Et, entre nous, sa philosophie prêchi-prêcha ne vaut pas grand-chose. Elle ne vaut pas la vôtre. Aussi, je ne lui écrirai pas !
Une dernière remarque. Votre immense culture présente une faille importante : l’épistémologie. Ce n’est pas étonnant car, je le sais pour l’avoir vécu, à l’université on connaît surtout la science à travers ce songe-creux de Bachelard. Apparemment, vous ignorez tout de Prigogine et des structures dissipatives, de la non-séparabilité et de l’expérience d’Aspect, des critiques faites au darwinisme et même au déterminisme laplacien. C’est ennuyeux, car comment parler du cosmos et le récuser tout en ignorant les remarquables avancées de la modernité qui, pour le coup et dans ce domaine, a incontestablement accompli des progrès, lesquels malheureusement ne sont pas encore passés dans le grand public ?
Bon vent, cher Luc Ferry, et continuez à nous instruire ! Et « souffrez, Monsieur, que pour l’amour du grec on vous embrasse », même si la bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe de la philosophie !

 

Décembre 2006
Je viens de lire Vaincre les peurs, un second livre où Luc Ferry répond aux objections qui lui ont été faites concernant Apprendre à vivre. Je constate que ce deuxième ouvrage confirme abondamment ce que j'exprime dans la lettre précédente, à savoir que Luc Ferry l'universaliste et le chantre de l'égalité des hommes vit en vase clos. Voici en effet la liste des correspondants qui lui ont adressé des objections et auxquels il répond : André Comte-Sponville, son ami, Hippolyte Simon, évêque de Clermont-Ferrand, Michel Quesnel, recteur de l'université catholique de Lyon, Damien Le Guay, éditeur de Communio et quelques autres ici et là dont le nom n'est pas donné.
On dira peut-être que Luc Ferry n'a pas répondu à ma lettre parce qu'elle ne vaut rien, comme le reste de mon oeuvre, et qu'elle est injurieuse. Soit. Le problème, c'est que Ferry ne fait allusion en aucune manière à une quantité d'auteurs qui ont traité avec talent de la question des rapports du christianisme avec la civilisation antique et avec la civilisation moderne. Certains de ces auteurs sont vivants, comme Alain de Benoist, dont j'ai relayé certains arguments dans la lettre ci-dessus. Celui-ci a traité la question d'une manière géniale, à tel point que je me suis donné la peine de recopier son texte et qu'on peut le lire sur mon site à l'adresse suivante :

http://perso.orange.fr/r.garrigues/fr/textesrecents/christianisme.htm
Alain de Benoist est peut-être inconnu du lecteur, et cependant il est lu et étudié à l'étranger, comme Jacques Ellul et tant d'autres. Le public devrait savoir qu'il y a en France une censure énorme. Essayez donc de trouver à la FNAC ou dans n'importe quelle grande librairie un ouvrage d'un homme politique même très connu mais ostracisé. Croyez-vous qu'il n'a rien écrit ?

J'en viens à me demander si Luc Ferry ne s'est pas inspiré précisément de tous ces auteurs qu'il a passés à la trappe. Car enfin Luc Ferry est un excellent professeur, cultivé, pédagogue, à l'esprit clair, mais comme philosophe il ne vaut pas grand-chose. De plus, c'est un salonnard. Je maintiens l'éloge ci-dessus concernant Le nouvel ordre écologique, mais qu'est-ce, sinon l'exposé utile de thèses écologiques anglo-saxonnes peu connues en France ? Apprendre à vivre est surtout intéressant par le débat sur le christianisme, qui ressemble tellement (en le contredisant) à ce qu'a écrit de Benoist que je me demande s'il ne s'en est pas inspiré... Quand Luc Ferry parle en tant que philosophe, comme dans Qu'est-ce qu'une vie réussie ? ou bien Sur le beau, ce sont des ratiocinations sans intérêt, comme celles de son ami Comte-Sponville. Et dans Vaincre les peurs je n'ai trouvé qu'un bon exposé, très pédagogique, de la doctrine de Sartre (pages 223 à 232).
Pour le coup, je lui envoie encore cette lettre, mais je le dispense de me répondre.