LETTRE À LAURENT SCHWARTZ AU SUJET DE SON LIVRE UN MATHÉMATICIEN AUX PRISES AVEC LE SIÈCLE (1997)

 

Monsieur,


Rendre compte de votre magnifique livre Un mathématicien aux prises avec le siècle et éventuellement le critiquer n'est pas une petite affaire, tant la substance en est riche et les raisonnements et preuves impeccables. Sachez toutefois que j'ai mis deux mois à le lire, ligne à ligne, en marquant des annotations, et que mon plaisir ne s'est jamais relâché. Cependant, des questions subsistent. Votre style dense et précis, évitant l'enflure, le néologisme, la langue de bois montre bien que vous êtes un helléniste, pour qui un mot a un sens et désigne une réalité. Votre humour est merveilleux et inattendu, par exemple quand vous passez en short et à bicyclette devant les officiers qui attendent le général, ou lorsque votre collègue s'excuse de ne pas comprendre le russe, alors que son hôte russe vient de lui souhaiter la bienvenue en français !

Vos propos sur les mathématiques ont bouleversé mes certitudes. (Je ne suis pas mathématicien, mais philosophe.) Pour avoir lu Poincaré, Thom, Mendelbrot, j'étais persuadé que l'aptitude mathématique était liée à la représentation des lieux. Or, vous affirmez être totalement dépourvu de cette faculté. D'ailleurs, je souffre moi-même d'une véritable débilité en ce domaine. Je vis sans cesse ce qui vous est arrivé : ne pas pouvoir indiquer à autrui le chemin pour aller à Antouillet où vous vous étiez rendu des centaines de fois en taxi ! Votre analyse m'aide à faire le point et montre qu'on peut être intelligent dans un domaine et non dans un autre. Il m'est arrivé la même chose qu'à vous : démonter le fusil, mais ne pas savoir le remonter. Vous m'avez fait comprendre que c'était dû à une mauvaise représentation de l'espace.

J'étais aussi réticent à qualifier de belles les mathématiques, à proprement parler, car je pense que la beauté résulte d'une union de l'esprit et de la réalité extérieure. Un édifice seulement logique pourrait-il être beau ? D'ailleurs, je ne crois toujours pas que les mathématiques se réduisent à la logique. Mais puisque vous dites que vous avez édifié un « palais intérieur » de toute beauté, je suis bien obligé de vous croire et d'admettre le côté artistique des mathématiques. Je connais d'ailleurs cette activité gratuite, que ne sanctionne aucun examen, exercée aristocratiquement, pour le plaisir. À vingt-cinq ans, (j'en ai maintenant cinquante-sept) j'ai fait en cinq mois, à raison de cinq heures par jour, six jours par semaine, seul, tout le Cours de thème grec de Bizios. Or, cette activité gratuite, qui m'a appris qu'un mot a un sens et un seul (et s'il en avait plusieurs, il n'en aurait aucun !) a été pour moi plus tard la chose la plus utile que j'aie faite de toute mon existence ! Vous distinguez d'ailleurs ce vagabondage, cette extravagance intellectuelle indispensable à la création, et le sérieux universitaire qui la paralyse. Cette distinction est particulièrement nette en philosophie et elle est à la base d'innombrables pamphlets que j'ai écrits contre l'université, où manque la scholê, le loisir studieux, mot qui a donné : école. Votre démonstration culmine dans le rapprochement que vous faites, page 346, entre la création intellectuelle et l'émoi amoureux. J'ai parfois eu les larmes aux yeux en vous lisant et je trouve géniale votre théorie de la percolation.

À ce propos, j'ai trouvé beau, humain, audacieux, original votre amour absolu pour Marie-Hélène Lévy : les rougeurs et balbutiements d'un adolescent, le choix qui ne se démentira pas, le soutien indéfectible dans une situation désespérée, la vie heureuse enfin. Vous décelez, avec raison, la protection d'Aphrodite, voire d'Athéna, c'est-à-dire de forces qui dépassent notre volonté. J'ai moi-même écrit un roman de quatre cent cinquante-sept pages, La Vierge aux cerises, histoire d'un amour constamment conduit, à l'insu des héros, par la Nécessité et par les dieux, parfois défaillants. Cependant, vous posez, page 92, une question terrible, que ne n'ai jamais résolue : « Même le mariage le plus heureux n'empêche pas les sentiments et amours extraconjugaux. » (Je regrette un peu que, dans la suite du livre, vous ne développiez pas ce point...) Dieu ne devrait-il pas avoir pitié des amants et leur permettre l'éternité amoureuse à laquelle ils aspirent ?


La partie politique de vos mémoires appelle par contre mes réserves, mais vos raisonnements sont trop bien construits pour qu'on puisse y porter la contradiction. J'insisterai donc plutôt sur ce que vous ne dites pas. Mais je soulignerai d'abord l'exceptionnelle honnêteté avec laquelle vous faites généralement votre mea culpa. Parti d'un autre bord que le vôtre, on ne peut que vous rencontrer, et cela justifie cette lettre et cette discussion. Donc, pour prendre les choses au début, vous arrivez à l'École Normale et, alors que vous êtes issu d'un milieu conservateur, vous devenez brusquement gauchiste et vous le resterez toute votre vie, avec d'importantes variations, il est vrai. Sans user d'une psychologie de bazar oedipienne, on a l'impression que vous contractez ce gauchisme comme un virus, comme Marie-Hélène la tuberculose, ou d'autres la foi. Chez vous, pas de longues lectures préparatoires, pas d'observation directe de la misère du monde ; non, l'immersion parmi les Normaliens vous infuse une Vérité immédiate. Du moins est-ce ainsi que le ressent le lecteur que je suis.

Est-ce que l'auteur pense que l'élite intellectuelle a nécessairement un meilleur jugement politique ? Oui et non. Si l'on peut lire, page 528, que « les mathématiciens transportent leur rigueur de raisonnement scientifique dans la vie courante », on apprend, par exemple page 434, que Jean-Pierre Kahane est d'une objectivité scientifique totale, mais un « suiviste » en politique. (J'en profite pour vous rappeler l'étymologie d'agrégé : celui qui est entré ad-gregem, dans le troupeau de moutons.) De plus, je conteste la citation précédente, même si elle est valable pour vous. Le profond René Thom a écrit, dans Le débat, des imbécillités sur les oeuvres d'art modernes (que vous évitez à juste titre). Il a dit aussi : « Les mathématiques ne peuvent suffire à remplir une vie. » Feynman expliquait à Von Neumann, dans Vous voulez rire, M. Feynman, que les savants n'avaient pas à s'occuper des répercussions politiques de leurs découvertes. Norbert Wiener ne dit que des pauvretés biographiques dans I am a mathematician, en dehors de l'épistémologie des mathématiques. David Ruelle, dans Le hasard, a une bien piètre opinion de l'intelligence générale des mathématiciens. Le cerveau humain est certes bien compliqué et il y a une infinité de formes d'intelligence.

Je piocherai ensuite dans la liste indéfinie de vos omissions. Certes, j'essaie, comme vous, de ne parler que de ce que je connais. Votre livre fait déjà 528 pages, on ne peut exiger qu'il en contienne cinq mille ou cinquante mille. D'ailleurs, vous avez promis, page 38 : « Je tâcherai de faire mieux dans une autre vie » ! Mais pourtant ! L'une des omissions de votre pensée est celle de la philosophie. Vous vous appuyez sur des postulats que vous ne précisez pas, ce que vous ne feriez pas en mathématiques. Ainsi, page 378, ligne 6, vous parlez de « solution progressiste », page 405, d'« étudiants aux idées avancées ». Pour affirmer pro-gredior : je fais un pas en avant, il faut définir un avant et un après, un but et un sens. S'il est incontestable qu'il y a un progrès en mathématiques, on ne peut dire qu'un fou conduisant à deux cent à l'heure pro-gresse vraiment, ni qu'une armée progresse si elle avance sur son front et se laisse encercler sur ses ailes. Peut-on parler d'un progrès de la qualité de la vie ? Les gens de Tchernobyl auraient sans doute préféré ne jamais prendre une douche chaude de toute leur vie. La pollution et le bruit font regretter à certains Parisiens les rudesses de la vie à la campagne.

Contrairement à ce qui se dit, Marx est faible philosophiquement. Ne parlons pas de son anti-écologisme (avant la lettre) et de son anthropocentrisme exacerbé des Manuscrits de 1844. Mais il se réfère constamment à Hegel que je considère comme une catastrophe philosophique pour plusieurs raisons. Celui-ci croit que la technique libérera l'homme, que la guerre est bonne et accouche l'histoire, que la politique prime la morale et que « Dieu s'incarne dans l'Etat prussien ». Ici se trouve selon moi la racine commune du fascisme et du communisme : un messianisme, une resucée de l'idée d'apocalypse, une perversion du christianisme (lequel est lui-même selon moi une perversion de l'idée de religion).

Vous direz sans doute que vous ne cherchez pas si loin et que vous avez seulement lutté, toute votre vie, pour la liberté, l'indépendance des peuples ou des individus opprimés, et pour la reconnaissance des droits de l'homme, en quelque endroit de la planète qu'il se trouve. Soit. Mais, tout d'abord les droits de l'homme sont relatifs. La liberté d'expression, qui permettrait par exemple de dire : il faut tuer Schwartz ou Garrigues est limitée par le droit à la sûreté. Ensuite, vous signalez vous-même, page 441, avec une rare honnêteté, à quel délire peut pousser une idée pure, exacerbée : « Pour sauver les Noirs américains, [il faut] tuer les bébés blancs » ; ou encore la contradiction (qui semble vous tracasser) entre les droits des Palestiniens et ceux d'Israël. S'il est vrai que l'on ne peut obliger une femme à garder l'enfant issu d'un viol ou handicapé avant la naissance, le droit absolu à l'avortement est-il compatible avec celui de l'embryon ou même avec celui d'une nation en voie de disparition démographique ?

Mais le plus grave c'est votre défense des Sans-Papiers et votre soutien à Stéphane Hessel qui, quels que soient ses mérites antérieurs, veut ouvrir les portes de la France à la terre entière. Alors là, je vois une vraie contradiction : vous avez tout fait pour chasser les Français d'Algérie et vous voulez maintenant que les Algériens ou les Noirs s'installent librement en France ! Vous rétorquerez que les Français étaient oppressifs et que les immigrés sont pacifistes. Alors là, je vous arrête ! Ce n'est pas vous qui allez vous payer de mots et pratiquer la langue de bois. Les colonies étrangères qui s'installent en France en trop grand nombre ne s'assimilent pas et restent animées non d'un esprit de reconnaissance ou de coopération envers le pays qui les reçoit, mais d'un esprit de haine et de revanche. Cette animosité est excitée par une religion guerrière, fanatique, obscurantiste, ennemie précisément des droits de l'homme, et qui ne prêche pas la conciliation, mais la domination. Et que l'intelligentsia n'avance pas l'argument tartuffe de la compassion, car on la voit souverainement indifférente par exemple aux souffrances des SDF qui mendient dans nos rues. De plus, un homme n'est pas une pure raison, il tient à ses moeurs, ses traditions (chez les Juifs notamment), à son style qui n'est peut-être pas meilleur que celui du voisin, mais qui est le sien. Il peut ne pas apprécier l'excision, la polygamie, le tam-tam. J'avoue que je commencerai à être convaincu de l'innocuité de l'immigration sans frein lorsque je vous verrai accueillir dans votre délicieuse propriété d'Antouillet une famille polygame de quatre femmes et vingt enfants et que vous ne verrez pas d'inconvénients à ce que ceux-ci fassent joujou avec votre collection de papillons !

Vous direz peut-être, en tout cas certains diront, que le métissage généralisé des races et des cultures, le nivellement de l'humanité apaisera les conflits et établira enfin la paix sur terre. Si c'était possible, je serais d'accord, mais c'est une utopie. Voyez la guerre impitoyable que se font, chez Swift, les Grosboutistes et les Petitsboutistes parce qu'ils ne sont pas d'accord sur la manière de casser les oeufs. Dans Les voyages de Gulliver, on peut lire cette phrase terrible du roi des géants : « Les gens de votre espèce humaine forment, dans leur ensemble, la plus odieuse petite vermine à qui la Nature ait jamais permis de ramper à la surface de la terre. » Peut-être est-ce une résurgence de la notion de péché originel, mais peut-être aussi que cette notion résulte d'une observation perspicace. Il me semble qu'avec votre défense idyllique des Sans-Papiers et de l'immigration à tout-va, vous nous vouez tous à terme au massacre, à l'égorgement qui se pratique déjà en Afrique. Je me demande parfois si les Juifs, qui ont eu à souffrir de persécutions en France ne trouvent pas là un moyen de renvoyer la balle à leurs anciens persécuteurs. Mais c'est un jeu dangereux, car les Arabes par exemple (appelons un chat un chat !) que M. Stéphane Hessel veut faire entrer en France ne sont pas particulièrement favorables aux Juifs ! Vous-même, d'ailleurs, semblez admettre, page 422, qu'une guerre puisse sévir sans cause proportionnée à l'effet : « On se demande quand même aujourd'hui comment [cet ensemble économique vietnamien] a pu fournir le motif d'une guerre aussi longue qu'abominable. »

A partir de là, je voudrais aborder deux questions que vous ne traitez pas et qui pourtant sont sous-jacentes à votre propos : l'antisémitisme et le racisme. En ce qui concerne le mélange des races, je partage l'avis de l'hindouiste Alain Daniélou. La pâquerette et la rose ont chacune leur beauté et concourent, comme les papillons, à la diversité et à la splendeur du monde. Il serait dommage qu'elles se mélangent. Aimeriez-vous que les différents papillons se mêlent et ne plus chasser qu'une seule variété uniforme ? On voit d'ailleurs dans l'agriculture moderne des oranges-mandarines sans caractère, et dans l'art moderne des monstres, des chimères avec une tête de canard, un corps de cheval et une queue de singe. Je ne pense pas que vous appréciiez cela. Ne serait-il pas dommage par exemple que la judéité disparaisse, avec ses beaux caractères, notamment une aptitude exceptionnelle à l'abstraction ? Je constate d'ailleurs que M. Jean Kahn a demandé aux Juifs d'éviter les mariages mixtes, qu'il trouve très bons pour les autres !

En ce qui concerne l'antisémitisme, je concède volontiers que la basse jalousie ou tout simplement la peur des autres, le chauvinisme ont pu le causer. Mais je présenterai un autre aspect des choses. L'exceptionnelle intelligence des Juifs (don naturel pour lequel ils n'ont aucun mérite), leur permet d'occuper des postes éminents, de jouir de propriétés enviées, sans compter qu'ils ne sont pas plus moraux que les autres hommes et forment, comme les Auvergnats, les Bretons, les philatélistes, les basketteurs ou les homosexuels, des clans qui se cooptent, des grex. Ainsi, vous commencez votre beau livre par la phrase : « Lorsque mes parents ont acheté la propriété d'Antouillet, en 1926 – "pour une bouchée de pain", ont-ils toujours dit – ils avaient acquis une certaine aisance : mon père était chirurgien. » Certes, ce chirurgien était exceptionnel et a rendu de grands services à ses semblables. Mais enfin, se pose une question philosophique que vous esquivez complètement : faut-il donner à chacun selon ses mérites, ses oeuvres ou ses besoins ? Sans compter que si vous l'avez eue « pour une bouchée de pain », elle appartenait probablement auparavant à un malheureux ruiné par on ne sait quel coup du sort ou de ses semblables. La fortune des Rothschild (et d'autres qui ne sont pas juifs) est-elle fondée sur l'utilité sociale réelle apportée ou en partie sur la spéculation ? Dans mon ouvrage La Richesse, j'essaie de distinguer le bénéfice et le profit et de donner une définition intrinsèque de la richesse. Et prenez garde à ne pas réveiller un certain antisémitisme en réclamant à cor et à cri les sommes énormes enfouies dans les banques suisses. Tout en trouvant juste la restitution, les gens ne vont-ils pas se faire cette réflexion de bon sens : ils étaient donc si riches que ça, eux qu'on a vus arriver d'Europe centrale avec une petite valise quelques années auparavant ?

Je ne suis pas antisémite. Je considère que le plus grand philosophe de la première moitié du XXe siècle est Julien Benda, qui m'a sauvé jadis du désespoir intellectuel. Une admiration commune pour ce penseur m'a fait rencontrer en 1976 le professeur Lwoff, qui m'a reçu à l'Institut Pasteur et m'a mis la plume à la main, c'est-à-dire m'a incité à écrire mon premier livre. Il m'est arrivé aussi de prendre parti pour un Noir, injustement traité par un employeur blanc. Mais peut-être Dieu, s'il existe, a-t-il placé les hommes dans des situations impossibles, à moins que la faute ne leur en incombe...

Un autre de vos silences concerne l'écologie. Vous n'avez pas un mot pour remettre en question le rôle des polytechniciens, dont vous avez grandement amélioré la formation. Pour vous (comme pour Marx ou Hegel), il va de soi que l'industrie, servie par la science, ne peut qu'être utile aux hommes. Prenez le cas du nucléaire. Admettons que vos polytechniciens dominent parfaitement (c'est-à-dire infiniment bien) cette technique. Eh bien ! j'affirme qu'il n'est pas démocratique de leur laisser entièrement la décision de l'installer. En effet, le dernier des habitants, le plus ignare a son mot à dire parce qu'il est placé, ici et maintenant, à un point de vue que, par hypothèse, le polytechnicien ne peut pas avoir (il habite aux alentours, il en conteste ou admire l'esthétique, il trouve tel avantage ou tel inconvénient). Et pourquoi ne parle-t-on plus du criminel M. Pellerin qui a favorisé la contamination en affirmant péremptoirement que le nuage radioactif s'était arrêté à la frontière ? Et d'ailleurs, il n'y a plus de frontières !

D'une manière générale, j'ai l'impression que vous habitez sur un petit nuage, monsieur Schwartz ! Vous ne fréquentez que l'intelligentsia, vous ne connaissez apparemment que les douceurs d'Antouillet (et Marie-Hélène vous délivre du contact rebutant des plombiers, électriciens...) ou que les respects des salles bien chauffées de Polytechnique ou de la Sorbonne. Les souffrances et les malheurs des hommes concrets ne vous atteignent guère (à part l'horrible mort de Marc-André). Et, de là, vous légiférez (un peu comme Julien Benda) sur les droits de l'homme abstrait, sur sa liberté, son indépendance, sur ce qui lui convient et lui revient. Il est vrai que votre exceptionnelle honnêteté vous conduit à reconnaître souvent que vous avez eu partiellement tort ou du moins que « vous n'aviez pas voulu ça ».

Un jour, je suis allé voir une psychiatre pour certains troubles nerveux et je lui ai fait part de cette idée d'Arthur Koestler que j'ai adoptée : le cerveau humain fonctionne mal, il n'y a pas d'harmonie entre ses différentes parties. Elle m'a répondu qu'elle connaissait des gens dont le cerveau fonctionnait parfaitement bien. Je crois que vous êtes un exemple de ces derniers... et pourtant cela ne me satisfait encore pas. Voyez à quelle dureté robespierriste, et qui pourrait ranimer un antisémitisme, vous parvenez innocemment, si je puis dire, page 453 : « André Boissarie est un juriste remarquable, rigide, qui fit condamner à mort plusieurs milliers de Français après 1945. » Il est vrai qu'il s'agissait de collaborateurs. Mais l'histoire n'est pas si simple, il n'y a pas les bons d'un côté, les méchants de l'autre. Dans la même page, vous écrivez d'ailleurs, avec une désarmante bonne foi : « Je sais que je ne suis qu'un beau rêveur. » Peut-être après tout que votre cerveau ne fonctionne si bien que parce que « l'hémisphère droit en est vide », comme vous dites quelque part (mais cela n'est qu'une boutade).

Avant de clore ma lettre, je voudrais moi aussi vous dire une bonne blague. Je lis, page 495, cette phrase qui m'a réjoui parce que je vois que, malgré votre médaille Fields, vous êtes logé à la même enseigne que moi : « Je n'ai jamais trouvé la moindre preuve que quiconque au ministère aient (sic) jamais lu nos rapports. [Hélas ! en ce qui me concerne, je n'ai jamais trouvé la moindre preuve que quiconque, au ministère ou ailleurs, ait jamais lu l'un de mes écrits !...] Je m'étais promis d'écrire un jour un article vengeur [moi, je ne fais que ça !] sur l'incompétence des services de l'administration centrale. Je n'en ai pas la place ici [on a toujours la place et le temps quand on veut] c'est tout un livre qu'il faudrait écrire [en ce qui me concerne, c'est déjà fait]. » Alors, je vous encourage et vous clame, sauf votre respect : « Vas-y, Schwartzy, farcis-leur la gue... ! »

Voilà donc quelques remarques, très abrégées, que m'inspire votre grand livre. Je vous remercie de l'avoir écrit parce qu'il m'a procuré de rares jouissances intellectuelles. Je suis à peu près sûr que vous ne répondrez pas à ma lettre parce que je ne fais pas partie de l'intelligentsia, que ma pensée n'est pas dans la norme, que je suis un paria et, comme on dit aujourd'hui, un « exclu ». D'ailleurs, je vous ai déjà écrit autrefois sans recevoir de réponse. Néanmoins, quelque déplacé que soit ce sentiment compte tenu de tout ce qui nous sépare, j'éprouve à votre égard un sentiment de fraternité humaine à cause de votre amour pour Marie-Hélène, de votre douleur pour Marc-André, de votre émerveillement devant la beauté des papillons ou du « palais intérieur » des mathématiques, de votre travail de Sisyphe pour améliorer le monde. Comme vous page 366, je dis : « La vie est belle ! »

Chaïre ! [en lettres grecques]

René Garrigues

Laurent Schwartz m'a répondu une courte lettre pour me dire :
1 que j'avais fait une lecture en profondeur de son livre
2 qu'il fallait absolument sauver de l'expulsion un couple d'étrangers en situation irrégulière qui habitaient en France depuis dix ans !