LETTRE A JACQUES BENESTEAU AU SUJET DE SON LIVRE MENSONGES FREUDIENS
SUIVI DE
: SIGMUND FREUD, HOMME DU PASSÉ ?

La lettre suivante aurait dû être beaucoup plus détaillée. Malheureusement, je n'ai pu l'écrire aussitôt après avoir lu le livre et c'est pourquoi elle est réduite à sa plus simple expression.

Le 4 juin 2005

Monsieur Jacques Bénesteau,
Editions Mardaga


J’ai lu avec passion votre livre Mensonges freudiens et je voudrais vous faire part de mes réactions d’ancien disciple de Sigmund Freud.

Je suis devenu adepte de la psychanalyse en lisant, à l’âge de vingt ans, Le petit Hans. Je me suis persuadé alors que j’avais un désir incestueux pour ma mère. Mais le point important, c’est que j’ai retrouvé alors un tas de souvenirs d’enfance auxquels je n’avais jamais repensé, et cela avec une émotion intense qui me faisait verser des torrents de larmes ! Il me semblait que ces souvenirs surgissaient d’un paradis perdu auquel je n’avais plus accès.


Par contre, en lisant ensuite La science des rêves, je n’ai jamais pu interpréter un seul de mes rêves. Par la suite, la psychanalyse ne m’a jamais avancé dans l’investigation psychologique, sur moi ou sur autrui. Enfin, mon gros roman La Vierge aux cerises est tout imprégné de psychanalyse : il semble au héros, âgé de quarante-deux ans, que la jeune fille de vingt ans qu’il aime est la résurrection de la mère disparue !

J’ai donc échappé aux principales inepties du XXe siècle : marxisme, culturalisme, islam, etc. et j’ai perdu (malgré moi) la foi chrétienne dès l’âge de onze ans. Mais je me suis laissé prendre par la psychanalyse. Aujourd’hui, vous m’apprenez que Freud non seulement s’est trompé, mais était profondément malhonnête ! Vos preuves semblent irrécusables. Toutefois, pourquoi omettez-vous cette déclaration bouleversante de Freud lui-même dans l’un de ses tout derniers livres, l’Abrégé de psychanalyse peut-être (je cite de mémoire) : « Plus j’avance, plus je pense que ce que la psychanalyse affirme a été dit avant elle. Peut-être que tout l’édifice conceptuel de la psychanalyse s’écroulera un jour comme un château de cartes, devant les progrès de la biologie. » Cette confession et ce doute conviennent plus à un véritable chercheur qu’à un charlatan.

Je me suis toujours dit, et encore maintenant, que même si la psychanalyse perdait toute valeur scientifique, elle garderait une valeur poétique. Aujourd’hui, je ne sais plus que penser. Nos affects n’ont-ils donc aucune réalité scientifique, l’art est-il seulement une illusion (je ressens les mêmes émotions en écoutant la musique de Jean-Sébastien Bach) ? Et l’analyse du Moïse de Michel-Ange par Freud m’a certainement servi de modèle pour mon étude de La Vierge aux cerises de Quentin Metsys qui orne la couverture de mon roman.

Quoi qu’il en soit, je ne peux que vous remercier, en tant que lecteur, de cette critique, de ce « révisionnisme » qui remet les choses à leur place, et me permettra de ne pas « mourir idiot » !

Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes meilleurs sentiments.


En recherchant dans mes archives, j'ai retrouvé cet article que j'avais écrit en 1997 et qui complète utilement la lettre précédente.

SIGMUND FREUD, HOMME DU PASSÉ ?

Freud a déclaré maintes fois qu'il cherchait à fonder une psychologie scientifique, c'est-à-dire à utiliser les principes de la physique de son temps pour expliquer le mécanisme de nos pensées. Avec le recul du temps, on peut juger du résultat de ses efforts, dans trois directions :

I. Notre esprit serait une machine échappant à notre contrôle et la liberté, la volonté, la conscience ne seraient qu'illusions. Le modèle de cette affirmation est ce que l'on a appelé le déterminisme de l'astronome Laplace, qui s'énonce ainsi : un esprit omniscient (Dieu) qui connaîtrait dans ses moindres détails l'état du monde à un instant donné pourrait prédire ou retrouver l'état du monde à un instant quelconque du futur ou du passé. En effet, les mêmes causes engendrent toujours les mêmes effets et réciproquement, connaissant les effets, on peut retrouver à coup sûr les causes qui les ont déterminés. Le hasard n'existe pas, il n'est que l'expression de notre ignorance. Appliquée à la psychologie, cette doctrine fournit les affirmations suivantes : les pensées du rêve ne sont pas dues au hasard, elles résultent d'un mécanisme rigoureux dont nous n'avons pas conscience, mais qu'un spécialiste (le psychanalyste) peut reconstituer. Les pensées éveillées ne sont pas libres non plus : il est par exemple impossible de prononcer un nombre au hasard, ce prétendu choix a en fait des motivations inconscientes. Nos pensées les plus innocentes sont en réalité le travestissement, rendu méconnaissable par les résistances morales, de cette pulsion sauvage, la libido, qui est de nature sexuelle. Celle-ci, parce qu'elle est refoulée tant bien que mal par la société, engendrerait chez l'homme d'innombrables dégâts et maladies et un « malaise dans la civilisation ».

Ce modèle psychologique freudien est à la fois très séduisant parce qu'il est mécaniste, matérialiste et se fonde sur la science de son époque, considérée comme indépassable, et très déprimant parce que l'homme est le jouet de forces physiques qui le dominent, le déchirent, dont il n'a même pas conscience et qui ne lui laissent que l'illusion de la liberté. Heureusement, le modèle physique, astronomique de Laplace est aujourd'hui dépassé : l'astronomie moderne a progressé et établi qu'aucune éclipse n'est prédictible cent mille ans à l'avance. Ce n'est que pour un très court laps de temps (astronomique), deux mille ans par exemple, qu'une éclipse est prédictible. La science moderne a prouvé que les mêmes causes n'engendrent pas toujours les mêmes effets ou plus exactement qu'une mesure infiniment précise d'une cause donnée est impossible. Pour la physique actuelle, Dieu lui-même, s'il existe, ne pourrait pas prédire le futur ! Ajoutons que le cerveau humain est la terre inconnue que devra explorer le XXIe siècle : sa complexité incommensurable obéit probablement à d'autres lois que celles de la matière inerte ou organique, de même que la même matière portée à des températures extrêmement élevées a des comportements différents de ceux que nous lui connaissons habituellement. La malédiction freudienne d'un homme-ludion, tyrannisé par des pulsions toutes puissantes contrecarrées par les exigences impitoyables de la civilisation, ne tient donc plus parce que, même en physique, en cosmologie, le monde n'est plus une machine parfaite, il a du jeu, de la liberté, de la potentialité. Le travail de Freud n'est pas pour autant à jeter aux orties, pas plus que la physique du XIXe siècle sur laquelle il s'appuie trop audacieusement. Il faut seulement le relativiser, le remettre à sa place, lui ôter son totalitarisme psychologique.


II. Un deuxième point de la psychanalyse qui n'est plus en accord avec la science, c'est l'instinct de mort et plus généralement la théorie freudienne des instincts. Freud l'a conçue sur le modèle physique du deuxième principe de la thermodynamique, tel qu'on le comprenait au XIXe siècle : dans un système physique fermé, les différences de potentiel tendent à décroître spontanément, les structures tendent à s'annihiler. Par exemple, dans l'expérience de Joule, un poids en tombant entraîne des palettes qui agitent un liquide dont la température s'élève. L'énergie potentielle perdue par le poids est équivalente à l'énergie calorique gagnée par le liquide (premier principe de la thermodynamique). Mais l'expérience est irréversible (deuxième principe) : le liquide ne va pas spontanément se refroidir et le poids remonter. Les instincts freudiens sont conçus sur ce modèle d'une décharge d'énergie à sens unique. En particulier, après 1918, Freud affirme que l'instinct de mort est une tendance de toute vie à revenir à l'inorganique, à la mort, à « un état antérieur », et que la vie n'est qu'un accident. (C'est encore le point de vue de Norbert Wiener ou de Jacques Monod dans Le hasard et la nécessité.)

Heureusement, ce pessimisme radical, schopenhauerien est battu en brèche par les récents progrès de la thermodynamique, exposés notamment par Prigogine dans La nouvelle alliance. Dans un système physique ouvert (cas général, car aucun être n'est réellement isolé), échangeant de l'énergie avec l'extérieur, les structures ne s'annihilent pas, mais au contraire se forment spontanément. Ainsi, dans l'expérience de Bénard, on chauffe un liquide par en bas, celui-ci est traversé par le flux d'énergie et en restitue une partie par en haut (semblablement, la Terre est traversée par la chaleur du Soleil, qu'elle déverse à son tour dans le vide). On pourrait s'attendre à ce qu'à l'intérieur du liquide, la chaleur se dissipe dans le plus parfait désordre. Or, pas du tout : il se forme spontanément des cellules de Bénard, dont on montre mathématiquement qu'elles permettent une évacuation plus rapide du flux d'énergie. Des îlots d'ordre se forment spontanément dans les torrents de désordre qui traversent un être donné. La théorie freudienne des instincts, conçus comme une tendance universelle et spontanée à l'annihilation de toute tension ou structure est dépassée. Nous voilà délivrés de la tyrannie des instincts et du pessimisme de l'attirance inéluctable de la mort.

III. Un troisième élément de la psychanalyse a beaucoup démoralisé l'homme moderne et contribué à le déstabiliser. C'est la théorie de la bisexualité. Elle n'a aucun fondement scientifique, pas plus que la théorie du double sens des mots dans les langues primitives ou modernes d'Abel, sur laquelle s'appuie Freud. La bisexualité n'est que l'expression des fantasmes de Freud. Celui-ci a probablement eu des relations ou du moins un penchant homosexuel pour son ami Wilhelm Fliess. De plus, dans sa lutte révolutionnaire en faveur de la liberté sexuelle (quoique personnellement il ait eu six enfants et n'ait jamais divorcé), il a voulu tenter toutes les expériences, au moins verbalement. Mais on sait aujourd'hui que le sexe et les instincts afférents sont déterminés par les chromosomes et les hormones ou phérormones, nonobstant certaines déviances souvent suggérées par un milieu pervers. Un chat est un chat, un homme est un homme, une femme est une femme. C'est la notion même de nature, d'identité (d'une chose, d'un être), qui est niée par la pensée moderne. Tout serait culturel, l'homme est le créateur des valeurs et, à la limite, de la réalité. « Je suis ce que je me fais », disait Sartre. Cet anthropocentrisme monstrueux, loin de magnifier l'homme, ne fait que le vide autour de lui, la réalité devient un halo fantomatique, vertigineux, angoissant. Dans cette perspective, la psychanalyse, en niant l'identité sexuelle, la réalité naturelle et non culturelle des êtres, contribue au malheur de l'homme moderne. Saluons toutefois l'exceptionnelle honnêteté de Freud – en 1997, je n'avais pas encore lu le livre de Jacques Bénesteau Mensonges freudiens ! – (et son sens du roman policier). Il n'a pas hésité, en effet, à écrire à la fin de sa vie, dans L'avenir d'une illusion (citation de mémoire) : « Peut-être que notre tentative d'édifier une psychologie scientifique s'écroulera dans quelques années comme château de cartes, devant les progrès de la science. »