Clermont-Ferrand, le 25 mars 2005

René Garrigues

à

Monsieur Gilles de Robien
Auteur de Alexis de Tocqueville


Monsieur,

Je viens de lire votre Alexis de Tocqueville et je voudrais vous faire part de mes impressions de lecture.

Pendant deux ans, j’ai lu De la démocratie en Amérique et L’Ancien régime et la Révolution, à l’exclusion des autres ouvrages et des commentateurs (mais j’ai beaucoup lu aussi René Dumont et Henri Guillemin). Or, j’apprends chez vous une foule de choses sur ce grand homme ! Vous êtes fasciné par Tocqueville et moi aussi. Même votre style ressemble à celui de Tocqueville, dont vous écrivez, page 215 : « Tout ce qu’il écrit coule de source. Tout est clair. Tout est facile d’accès pour le lecteur qui se sent entraîné comme malgré lui vers des évidences majestueuses. » Votre phrase, comme la sienne, est longue, bourrée de faits précis, sans jargon, parfois un peu rhétorique et frisant rarement l’obscurité, mais aussi avec des idiotismes qui font plaisir à lire.

Mais je ne vous écris pas pour faire l’éloge de votre livre mais pour en faire la critique, au sens étymologique de trier ce qui est bon et ce qui l’est moins, ou plutôt ce qui est dit et ce qui ne l’est pas. Tocqueville donc, est bien plus fort que Hegel ou Marx, car il ne part pas d’une théorie très contestable pour l’appliquer à toute force à la réalité. (A ce propos, voyez une note amusante de Tocqueville relative à Kant : « Tâcher de savoir ce que signifie ce galimatias. » Ce qui frappe chez lui, c’est ce contact direct avec la réalité qui est si rare et qui fait le génie. Ainsi, pour écrire L’Ancien régime, il a consulté et rapporté les cahiers de doléances, notamment de la Manche. Pour comprendre ce qu’est la démocratie, il est allé voir sur place la jeune démocratie américaine, etc.

Le problème fondamental de Tocqueville, le vôtre aussi sans doute, vous l’abordez de manière émouvante, pp. 307, 308 : « Ma famille comme la sienne vient de la même aristocratie bretonne dont les origines connues, en ce qui nous concerne, remontent au XIIe siècle. Comme la sienne, elle appartient à cette noblesse de robe qui jouait un rôle non négligeable dans les affaires de l’État. […] Mais le château ancestral, près de Saint-Brieuc, a pu être sauvé grâce à la loyauté d’un métayer, qui ne l’a acheté que pour pouvoir le rendre à la famille, le calme revenu. » Le problème fondamental de Tocqueville semble être le suivant : comment est-on passé de l’aristocratie (là aussi au sens étymologique) à la démocratie ? Est-ce irréversible ? Est-ce une bonne chose ? Qu’est-ce qu’on peut en attendre ?

La réponse, ou le début de la réponse, vous le donnez dans cette citation de Tocqueville, p. 416 : « Non seulement nous n’avons pas vu la fin de l’immense révolution qui a commencé avant nous, mais l’enfant qui naît aujourd’hui ne la verra vraisemblablement pas. Ce n’est pas d’une modification, mais d’une transformation du corps social qu’il s’agit, mais pour arriver à quoi ? En vérité, je l’ignore et je crois que cela dépasse l’intelligence de tous. » Et vous commentez avec profondeur : « Un penseur n’est jamais plus grand que lorsqu’il découvre les limites de sa pensée. Cet aveu d’impuissance, qui en même temps prend les accents d’une prophétie, grandit Tocqueville. »

Aujourd’hui, nous pouvons mieux voir comment se transforme le corps social. Et c’est encore Alexis de Tocqueville qui, à mon sens, décrit prophétiquement notre monde d’aujourd’hui. Ce texte célèbre (qui a été donné autrefois à l’épreuve de philosophie du baccalauréat et que je joins à ma lettre), vous le citez deux fois pp. 228 et 342 et vous ajoutez même : « Mais il faudrait tout citer. »

Pourtant, vous ne pouvez guère vous permettre de commenter à fond ce merveilleux texte. Moi, simple trublion, je peux me le permettre. J’ignore si les appréciations qui vont suivre correspondent ou non à votre pensée profonde, mais il me semble qu’elles ne seraient pas désavouées par Tocqueville. Le despotisme que les Français ont cru fuir par la Révolution, ils le retrouvent bien pire (par une ruse de la déraison dans l’Histoire, comme dirait l’autre !) dans la pseudo-démocratie d’aujourd’hui et dans son égalitarisme. Uniformité, (« de Dunkerque à Tamanrasset ») agitation stérile, ablation du bon goût, du goût tout court. Individualisme vaniteux : je ne m’occupe pas des autres, comme le mouton qui s’imagine peut-être brouter l’herbe où il le désire, alors qu’on le mène exactement où l’on veut. Cécité, hébétude : « Les pauvres, ils ne sont pas heureux : ils vont rasant les murs, la serviette collée aux jambes, la tête entre les épaules, somnambuliques, frileux, parcimonieux, indifférents à tout, sous assistance et sous hypnose. »

Parmi les drogues que la bureaucratie, et non la démocratie, administre aux citoyens, citons, comme Tocqueville le ferait peut-être, le football, la mode, la publicité, les chanteurs, la prétendue liberté des mœurs (« Tous les problèmes sont politiques » comme disait Marx, même celui-là !) et ce qui les réunit tous, la télévision, ce « distributeur automatique de tranquillisant culturel ». Oui, les citoyens sont drogués et tant qu’ils auront la Sécurité sociale, les supermarchés et la télévision, le pouvoir immense et tutélaire, le Big Brother dont parlait Orwell peut dormir tranquille. Le citoyen est piégé dans son confort, entravé comme une vache au pâturage. « Ah ! tout le mal qu’on peut nous faire ! » chante Souchon, qui de temps en temps est lucide, dans une chanson qui a tout de même eu un franc succès. Ajoutons ce que Tocqueville ne pouvait guère pressentir : le mépris très cartésien et la ruine de la nature. Il paraît que le père de Bernard-Henri Lévy, grand donneur de leçon, a fait sa fortune par la déforestation de la Malaisie… Et cette société irrespirable s’établit « à l’ombre même de la souveraineté du peuple ».

Vous ne pouvez guère non plus parler de Gobineau, il a vraiment trop mauvaise presse. (Je n’ai pas lu la correspondance de Tocqueville et Gobineau.) Vous le citez une seule fois, page 413 : « Un remarquable chef de cabinet, Arthur de Gobineau ». De même, il me semble que vous ne restituez pas toute la pensée de Tocqueville sur l’esclavage des Noirs en Amérique. Si j’ai bonne mémoire, les propos de Tocqueville tomberaient aujourd’hui sous le coup de la loi Fabius-Gayssot. Au fait, comment se fait-il que les Français, ces veaux comme disait le Général, se soient laissé imposer cette loi liberticide et de toute évidence anticonstitutionnelle ? Que fait le Conseil constitutionnel ? Tocqueville, donc, est contre l’esclavage, non pour des raisons humanitaires ou idéologiques, mais parce que, comme vous le rappelez aux pages 120 et 262, l’esclavage dégrade le maître, l’abaisse économiquement et à tout point de vue. Tocqueville suggère une apartheid complète : donner un État indépendant aux Noirs. Il envisage l’avenir d’une manière angoissante : l’assimilation lui paraît impossible et il considère la présence des anciens esclaves noirs dans l’État fondé par les Blancs comme une épine dans le pied dont ceux-ci n’arriveront jamais à guérir…

Je voudrais, pour terminer cette critique de votre livre et du même coup d’Alexis de Tocqueville, commenter une citation très dure de notre auteur, que vous faites page 404. Assurément, Tocqueville n’est pas un homme du peuple ! (Henri Guillemin dit du mal de lui, mais il dit surtout des choses affreuses sur cet arriviste sans foi ni loi qu’est à ses yeux Benjamin Constant, que vous semblez approuver.)

« On ne doit y voir [dans les mouvements populaires de 1848] qu’un effort brutal et aveugle, mais puissant des ouvriers pour échapper aux nécessités de leur condition qu’on leur avait dépeinte comme une oppression illégitime, et pour s’ouvrir par le fer un chemin vers ce bien-être imaginaire qu’on leur avait montré, de loin, comme un droit. C’est ce mélange de désirs cupides et de théories fausses qui rendit cette insurrection si formidable après l’avoir fait naître. On avait assuré à ces pauvres gens que l’inégalité des fortunes était aussi contraire à la morale et à la société qu’à la nature. » (Alexis de Tocqueville, Souvenirs, cité par vous, page 404.) Et vous commentez, page 406 : « Le peuple de Paris, cette force mystérieuse dont Victor Hugo s’est fait le chantre [dans Les Misérables], est sorti d’entre les pavés. »

Mes commentaires : y a-t-il une nécessité de la condition ouvrière ? N’est-ce pas une forme moderne d’esclavage, selon ce que nous rapportent les chroniques du XIXe siècle, et qui engendre les mêmes maux qu’en Amérique ? Le « progrès meurtrier » (Drewermann) ne crée-t-il pas un fossé de plus en plus grand entre riches et pauvres, comme vous l’expliquez excellemment à la suite de Tocqueville ? Pourquoi tuer au travail des pauvres bougres abrutis, des bêtes de somme, pour entretenir le luxe tapageur et de mauvais goût des riches (comparez l’art raffiné du XVIIIe siècle et celui déjà décadent du XIXe), et arriver à la société calamiteuse que nous déplorons aujourd’hui ?

Oppression illégitime : la malédiction du travail fait que chacun essaie de s’en décharger sur autrui. Bien-être : sans doute, mais non bonheur, comme on le voit aujourd’hui. Un droit : ce mot, comme celui de propriété, est mis à toutes les sauces, et il faudrait en faire une étude sérieuse, philosophique. Théories fausses : assurément. J’ai toujours pensé que le marxisme (et plus en amont, jusqu’au dernier Kant et aux idéologues) ne tenait pas debout. Inégalité : la nature est monstrueusement inégalitaire. La morale voudrait sans doute qu’on atténue cette inégalité au lieu de l’attiser. Force mystérieuse sorti(e) d’entre les pavés : amusant et très littéraire. Littéralement, c’est une force chtonienne, immonde, qui n’est pas de notre monde. Je ne suis pas de cet avis, si vous permettez, je crois plutôt, avec le Balzac du Père Goriot, que les hommes sont les mêmes du haut en bas de l’échelle sociale, mais j’ajoute que la nature, ou Dieu ou le diable les oblige à vivre dans un panier de crabes où les plus vigoureux, voire les plus truands, surnagent et écrasent les autres.

Je reste sous l’impression d’une intervention d’un vieux médecin qui nous expliquait, dans une réunion politique plutôt de droite, à quel point les maîtres avaient été contraignants, vexants, tatillons à l’égard de leurs métayers, fermiers, etc. (apparemment ce ne fut pas le cas au château de Robien !) et cela expliquait en réaction, selon lui, les mouvements sociaux revanchards, leur absurdité, leur violence stupide, voire leur masochisme.
Je me demande donc de plus en plus si Dieu n’est pas un « sinistre plaisantin », selon la belle expression d’Hubert Reeves, comparable à un enfant qui modèlerait des soldats de glaise pour les faire s’entretuer et les remettre ensuite dans leur boîte ou les pétrir pour de nouvelles aventures ! Mais si tel est le cas, ne vaudrait-il pas mieux contrecarrer cette volonté diabolique, ou du moins ne pas y coopérer, en évitant toutes les guerres, tous les conflits (toutefois, si vis pacem, para bellum) ? Je ne vois guère, quant à moi, dans les conflits humains que des entreprises absurdes, pleines de « bruit et de fureur », selon le mot de Shakespeare que vous citez quelque part. Plus que l’absurdité des hommes me choque leur masochisme. Pouvez-vous me dire, par exemple, quelle est la véritable cause, le véritable responsable de la guerre de 1914-1918 ? Et pour quel résultat ?

Un dernier mot sur ces considérations de philosophie de l’histoire auxquelles nous convie Tocqueville. L’intelligence discursive ne sert pas à grand-chose dans ce genre de problème, au contraire, mieux vaudrait le gros bon sens paysan. Rappelez-vous l’énorme bourde de Joliot-Curie, approuvé par Langevin : « Staline est le plus grand savant de tous les temps. » Et nos contemporains anesthésiés ne voient pas ce qui pourtant crève les yeux, par exemple que l’art moderne, à quelques exceptions près, c’est de la merde, au sens propre du mot, si j’ose dire, ou bien que la France est en train d’être colonisée !

J’en viens à une deuxième partie de ma lettre, qui peut sembler sans rapport avec la première et qui pourtant en a un. Je vous envoie par courrier séparé mon roman
La Vierge aux cerises. Cet ouvrage présente une particularité. Il offre, en couverture, une reproduction du merveilleux tableau de Quentin Metsys du même titre. Or, ce chef-d’œuvre ne figure dans aucun musée, mais il en existe plusieurs versions uniquement dans des collections particulières. Ce livre a été exposé (peu de temps) en librairie, il n’a attiré l’attention de personne. Je l’ai envoyé à des éditeurs, des journalistes, par exemple à Frédéric Mitterrand et Bruno Crasse, à Europe 1 : pas de réponse, pas de renvoi du livre, pas d’accusé de réception. Sans le faire exprès, j’ai réalisé un sondage effrayant : un chef-d’œuvre absolu mais inconnu (de Quentin Metsys) est porté à la connaissance d’un public qui se dit cultivé, qui se presse en troupeau autour de la Joconde, et il ne recueille que dédain, les gens passent à côté sans le voir !

Bien entendu, ce livre a été refusé par tous les éditeurs et j’en ai vendu très peu. Toutefois, il a des admirateurs fervents, qu’on peut compter sur les doigts d’une main. M. Bernard d’Espagnat, physicien quantique et philosophe, M. Pierre Janton, ancien professeur d’anglais à la faculté de Clermont-Ferrand, en ont fait un vibrant éloge. Ont également apprécié l’ouvrage : un grand esprit, mais dont le nom même sent le soufre, ainsi que M. Louis de Condé, libraire à Vichy, et l’auteur anonyme du Bulletin critique du livre français, août-octobre 1997, page 1864. Sans oublier Jacques Ellul (défunt), qui a connu mes autres livres mais non celui-ci. Il m’a écrit qu’après la parution de son livre L’empire du non-sens, qui attaque l’art moderne, « il n’avait plus obtenu aucune recension, en France, de ses ouvrages ultérieurs » et que j’étais « le seul philosophe qui compte aujourd’hui (sic !) » Peut-être devrai-je employer une deuxième main pour vous compter au nombre de mes lecteurs convaincus ?

Si tel est le cas, peut-être accorderez-vous quelque attention à cette requête : je veux devenir nègre, écrire des biographies de gens qui ont réussi, à défaut être lecteur, correcteur, auteur de notes de synthèse. Peut-être connaissez-vous l’homme que je cherche ?... (Socialement, je suis un ancien professeur de philosophie à la retraite.)

Je terminerai par une note poétique. Vous écrivez, page 418 : « Je rêve déjà, longtemps à l’avance, des bonnes équipées que je conduirai avec quelques amis dans ma baie de Somme, si la chasse est encore permise. » Laissez-moi vous raconter comment j’ai découvert cette si belle baie de Somme. Mon fils, habitant à Amiens, m’avait invité et conseillé d’aller m’y promener. Nous avons fait la traversée, ma femme et moi, pieds nus, juste après une grande marée et nous sommes revenus par le petit train à vapeur. Nous avions de la boue jusqu’au genou et il était difficile de garder son équilibre et de ne pas s’affaler, ce qu’a fait une petite minette habillée de blanc ! Notre guide a fait devant nous des carottages. A chaque étage vivait une population, une espèce différente d’animaux. Ainsi, à une douzaine de centimètres de profondeur habitaient des animalcules qui occupaient chacun un centimètre carré. J’ai fait un rapide calcul : dans un kilomètre carré, et la baie de Somme en compte plusieurs, dix milliards de ces animaux vivent et meurent dans la boue sans jamais avoir vu autre chose !

En espérant ne pas vous avoir importuné et même recevoir une réponse, je vous prie de croire, Monsieur, à l’expression de ma haute considération.

René Garrigues


P.S. Si vous voulez me faire plaisir, vous pouvez m’offrir votre Jules Verne, cette autre gloire d’Amiens !

 

Cette lettre est restée sans réponse. Le livre n'a pas été renvoyé. D'ailleurs, personne ne répond à personne (sauf quelques scientifiques de très haut niveau). J'aurais pu envoyer à Gilles de Robien le billet suivant :

Monsieur,

Ce n'est pas la peine de s'appeler de Robien pour se comporter comme un rustre.
Si, dans une autre existence, je suis le métayer du château de Robien, je ne rendrai pas à votre famille le château que j'aurai acquis, comme l'a fait le métayer de votre ancêtre.

ANNEXE

Voici le texte célèbre dont il est question dans la lettre ci-dessus:


"Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux, qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils remplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres, ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine. Quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point. Il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là, s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leurs jouissances et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle, si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur, mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre. Il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?

C’est ainsi que tous les jours, il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre, qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.

Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule. Il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.

J’ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible dont je viens de faire le tableau, pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques-unes des formes extérieures de la liberté, et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir à l’ombre même de la souveraineté du peuple."

Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1840)