Monsieur,

Voici quelques remarques à propos de votre livre Mémoire vive.

1. Je croyais avoir lu plus que quiconque (de vraies lectures, non universitaires). Je m'aperçois que j'ai lu beaucoup moins que vous !

2. Vous écrivez, page 140 : « Je trouvais négatif de créer un parti [le Front National] dont le seul fonds de commerce était la critique de l'immigration. [...] Je trouve ridicule l'idée selon laquelle l'immigration résume à elle seule tous les maux que nous subissons. »
Vous avez tort. Le Front National applique la doctrine de Maurice Allais, selon lequel les trois causes principales du chômage et de la crise sont : la mondialisation, l'immigration, la spéculation.
Comme vous me paraissez d'une étonnante ignorance au sujet de ce parti, je vous conseille de vous renseigner en lisant ces deux articles :
http://r.garrigues.pagesperso-orange.fr/fr/textesrecents/maurice_allais.htm
http://r.garrigues.pagesperso-orange.fr/fr/textesrecents/maurice_allais_abrege_pour_les_nuls.htm
De plus, votre expression « fonds de commerce » est une injure gratuite, digne des pires gauchistes : si quelqu'un vit pour les idées et non pour le profit, c'est bien Jean-Marie Le Pen !

3. A quoi sert-il d'avoir tout lu si vous ne distinguez pas le génie de Maurice Allais, ostracisé par les médias et qui a été l'un des rares à prédire la crise actuelle et à proposer des solutions pour en sortir ? A l'inverse, à quoi sert-il d'avoir discuté avec Bernard-Henri Lévy, sans déceler la vilenie du personnage ?

4. A quoi sert-il d'avoir deux cent mille livres dans sa bibliothèque, qui ne sont certainement pas tous des chefs-d'oeuvre, alors que vous n'avez même pas, par exemple, mon roman La Vierge aux cerises, dont Bernard d'Espagnat, entre autres, écrivait qu'il était « exceptionnel » ? Ou mon étude sur Plotin aujourd'hui (sous-titre Plotin ou l'enchantement du monde ?) qui relie sa philosophie à la physique de la non-séparabilité et, d'autre part, fait progresser la solution du problème du mal ?

5. Je confirme ce que vous écrivez pages 262 et suivantes, sur la chape de plomb qui s'est abattue sur nous à partir des années 1980. Jusque-là, je vendais mes livres aux bibliothéques municipales, je discutais avec les bibliothécaires, je vendais à des particuliers, suite à un copieux article paru sur moi dans Le Monde dimanche le 3 mai 1981, (à noter que Christian Delacampagne ne voulut pas signer l'article par peur des représailles) et même dans le Nouvel Observateur sous la plume de mon ex-ami François George . Dix ans plus tard, alors que j'avais amélioré mon style et approfondi ma pensée, je ne trouvai dans les bibliothèques que des gestionnaires qui se moquaient pas mal du contenu des livres, et mes lecteurs, n'entendant plus parler de moi, m'avaient à peu près tous abandonné. Autre preuve de la décadence de notre société et de son désespoir...

6. Le meilleur de ce que vous avez écrit, à ma connaissance, et le plus éclairant, c'est la filiation que vous établissez entre le gauchisme actuel et le christianisme traditionnel, dans la préface de Celse contre les chrétiens par Louis Rougier : le gauchisme est une version laïque du christianisme.
Avez-vous réfléchi que si on avait à traduire, dans un thème grec, le mot moderne « gauchiste », on le traduirait par « cat'holou », « catholique », « à l'égard de la totalité », c'est-à-dire universel, puisque la caractéristique du christianisme par rapport au judaïsme, c'est d'être une religion pour tous les hommes et non seulement les Juifs ; en termes modernes : internationaliste et non nationaliste ? Et tout ce qui en découle : la haine de soi, la repentance, les lendemains qui chantent, l'amour du prochain ou de l'Autre, un homme en vaut un autre, tendez la joue gauche si vous a frappé sur la droite, etc.

7. Malgré tout, je vous considère comme un frère en recherche, ayant moins bien réussi que moi (intellectuellement), et pour vous prouver qu'on peut être heureux malgré l'exil des médias et le mépris des autorités, je vous recopie ce texte que j'ai écrit certes sans penser à vous :


Le bonheur existe, je l'ai même rencontré

J’habite un charmant village. Ma maison est à flanc de coteau, exposée à l’est. Le matin, quand je m’éveille, j’ouvre mes volets. Le soleil brille et je vois les arbres, j’entends les oiseaux. Je déjeune et je vais au jardin voir pousser les légumes ou fleurir les arbustes. Puis je me mets au travail, j’écris une page. Je soupèse chaque mot, recherche son étymologie et ses harmonies dans le grand Robert, puis dans les dictionnaires latin et grec. En retour, les mots me laissent puiser, dans le trésor de la langue, de nouvelles connexions et me soufflent de nouvelles idées.

À midi, je vais manger les plats succulents que m’a préparés ma femme. Au marché, dans la campagne du Sud-Ouest, en Rouergue, on trouve encore des volailles de grain qui ont couru dans les champs et qui ont un parfum incomparable. L’après-midi, je fais souvent l’amour avec ma femme. Elle me comble et m’apaise. Après, je m’endors, épuisé. Le soir, je fais de longues promenades avec mon chien le long du Viaur ou de l'Aveyron. Je termine la journée en lisant au lit un livre passionnant, souvent reçu à domicile par Internet, et extrait de la littérature universelle inépuisable. Mais je ne regarde pas la télé et je n'ai pas de portable. Je ne suis pas sur Facebook et j’ai chassé les jeux vidéo de mon ordinateur.

En fin de semaine, je vais au marché, je bois un café en terrasse. Je me promène parmi les étalages, j’achète des produits locaux. J’admire la diversité des produits frais, le bariolage des couleurs, les paysans en bérets et casquettes. Pendant le voyage en voiture à travers la campagne, j’écoute Jean-Sébastien Bach. J’ai le sentiment de rentrer dans un autre monde. Je pleure et ensuite je suis rasséréné. Je me passe en boucle son œuvre complète ou du moins la sélection que j’ai faite jadis sur cassette. Je compare différents interprètes au clavecin, notamment dans les Suites anglaises qui sont du folklore retravaillé par Jean-Sébastien. J’ai une vieille 205, mais à l’intérieur un poste performant.

Dans ce petit village règne une ambiance exceptionnelle. Tout le monde se salue et s’embrasse. Cette harmonie est due au maire qui a l’amour de son village. C’est un ancien entraîneur de football et il a l’habitude de constituer des équipes, de ménager la susceptibilité de chacun, tout en guidant fermement les activités. Il a réussi à faire venir les élèves d’une école d’architecture qui ont transformé de vraies ruines en élégants parterres, murailles et jardinets. Il nous convoque régulièrement pour soigner les massifs de fleurs et ensuite il nous offre l’apéritif.

Un certain nombre d’Anglais, de Hollandais, de Belges se sont installés au village, car il arrive souvent que celui qui ne fait que passer revient… et y reste. Ils parlent tous notre langue, à des degrés divers, et collaborent à la vie du village. Par exemple, ils ont contribué, avec le maire et les autres habitants, à constituer le « bar associatif » où a lieu chaque semaine un repas convivial que les habitués ne manqueraient pour rien au monde.

Deux couples de jeunes, avec enfants, se sont aussi fixés au village. Ils sont un peu gauchistes mais ont des idées originales. Par exemple, ils introduisent la permaculture qui consiste à édifier des buttes de quatre-vingts centimètres de haut, composées de compost, de paille, de débris végétaux. Ensuite, on ne travaille plus la terre, on se passe de produits industriels et on a des récoltes mirobolantes. Un vrai paradis !

Moi, j’ai suffisamment d’argent, j’ai d’ailleurs une retraite de l’Éducation nationale. Il ne me manque rien, j’ai tout ce que je veux. Bien sûr, j’aimerais posséder une Jaguar Sovereign, de 4,2 litres de cylindrée, autrement élégante que les Mercédès et BMW cossues. J'admire son vrai luxe, ses larges pneus et le raffinement de son intérieur en bois et en cuir. Mais ma 205 (l'antichambre du paradis musical !) me suffit largement.

Quant à la compagnie de gens éminents, que procure la richesse en argent, elle ne me manque pas, et je suis trop bien dans mon village pour aller me balader de l'autre côté de la terre !


René Garrigues = Ruiner agrégés* = Guérir enragés (anagramme double avec acrostiche)
*agrégé : du latin ad = entrer dans, et gregem = le troupeau de moutons
rene.garrigues@nordnet.fr
http://perso.wanadoo.fr/r.garrigues