Le psychanalyste... psych-analisé !

I. Mon psychanalyste : mon Proviseur joue envers les professeurs, les élèves et moi-même le rôle utile de psychologue social, de psychanalyste, sauf qu'il n'a pas de divan. Chaque fois que je le désire, ou presque, il me reçoit dans son bureau, parfois assez longuement, non sans garder une main sur les dossiers urgents qui l'accaparent, surtout s'il y a un rayon de soleil sur cette ville de Combry où se trouvent de si jolis parcs et un golf magnifique. Une fois assis, tout en m'excusant du temps que je lui fais perdre, je lâche la bonde à mon amertume, je conte mes griefs, je sollicite sa protection auguste et paternelle de Proviseur, de Providence. Je fais mon transfert, je fais ma prière. En bon disciple de Freud, je retrouve le Père primitif dont l'autorité formatrice a sans doute manqué à mon enfance. Je verserais un pleur si la source n'en était depuis longtemps tarie. Cependant Monsieur le Pro-viseur voit en avant de moi des raisons que je n'aperçois point, il prend en compte l'intérêt général dont je n'ai cure, uniquement préoccupé que je suis de mes petits problèmes. Il réfute facilement et sans se fâcher les inepties sécrétées par ma pauvre tête fêlée. Le contre-transfert s'opère en douceur cependant que je m'achemine vers la porte capitonnée, éperdu de reconnaissance pour cette consultation gratuite. Une dernière poignée de main et me voilà dehors, guéri pour un temps de mes fantasmes, rasséréné, prêt à marcher au pas, avec une ardeur nouvelle, dans la grande armée pédagogique !

II. Ayant affiché ce portrait dans la salle des professeurs, j'eus l'heureuse surprise de voir, ajoutée après l'expression: "je le désire", à la ligne deux, la mention suivante, au crayon : "Oh ! l'affreux désir…" L'humour n'est donc pas mort au lycée ! Décidément, tout le monde veut me psychanalyser… Tout compte fait, malgré son ambiguïté, je conserve et assume cette expression. - J'ajoute ceci. L'un de mes détracteurs, pour me confondre, m'explique: "Il ne faut pas dire la philosophie mais la philosofolie." Je lui réponds: "Vous avez raison, sauf que vous vous trompez d'article. Il ne faut pas dire la philosofolie, mais le philosophe au lit !"

III. Et finissons par un grand éclat de rire ! Mon génial collègue psychanalyste, celui qui a marqué la mention anonyme : "Oh ! l'affreux désir…" vient de se faire connaître. Tel Diotime de Mantinée chez Platon, il me révèle des secrets érotiques inconnus de moi-même et apparents, selon lui, dans le portrait du Proviseur, au premier paragraphe. Bien entendu, je n'en crois pas un mot et je lui laisse l'entière responsabilité de ses dires. Mais je rapporte cependant notre dialogue pour les lecteurs curieux et pour l'intérêt documentaire. « Ainsi, lui dis-je, ce portrait contiendrait, selon vous, à la ligne deux, l'abominable aveu de mes relations coupables avec mon chef bien-aimé ? Je vous avoue que je n'en crois pas un mot ! - Et pourtant, reprend-il, vous l'avez écrit, mon cher, écrit en toutes lettres, noir sur blanc : "Je le désire". Et s'il n'y avait que cela… - Comment ? Que voulez-vous dire ? Vous commencez à m'inquiéter. » Mais mon docte interlocuteur n'est pas à court d'arguments. Avec un pédantisme de bon aloi, il m'explique : « Vous avez par exemple, au centre de votre texte, une métonymie extrêmement osée et cependant très littéraire. Lorsqu'on dit "Je bois un verre de rouge", on prend la partie pour le tout et une qualité spécifique, le rouge, pour ce dont elle est la qualité, le vin. Eh bien, vous de même, vous dites : "Je lâche la bonde à mon amertume" !… De plus, il y a cette image du tonneau avec sa bonde, ce gros bouchon situé à quelques centimètres au-dessus du fond du tonneau (pour éviter de prendre la lie), qu'on enlève à coups de marteau et qui laisse jaillir le liquide sous pression. - Je vous vois bien, rétorqué-je, à la fois horrifié, un peu amusé, et un rien caustique à mon tour, je vous vois bien dire à l'objet de vos vœux : "Chère Madame, me permettez-vous de lâcher la bonde à mon amertume ?" »

« Riez tant que vous voudrez, mon cher, reprend mon génial collègue psychanalyste, poursuivant imperturbablement, lui aussi, sa consultation gratuite. Il n'en demeure pas moins que vous avez brossé là un portrait perspicace de votre vie de couple avec lui. Voyez par exemple la seconde phrase où vous prononcez votre aveu. Notez d'abord qu'il est en position féminine, puisqu'il vous "reçoit" comme vous dites si bien. Mais je reconnais bien là, très cher ami, l'éternel frustré que vous êtes. Vous dites : "Chaque fois que je le désire, ou presque…" votre satisfaction est donc loin d'être entière. Mais il y a pire. Pendant qu'il vous "reçoit", il "garde une main sur [ses] dossiers" et il regarde par la fenêtre pour voir s'il fait beau, en pensant à la partie de golf que vous l'empêchez peut-être de disputer. - Je vous comprends, dis-je, interloqué tout de même. C'est comme si l'objet de vos vœux, tout en vous cédant, gardait cependant une main sur des paquets de copies à corriger ou des tas de linge à repasser, et regardait par la fenêtre en comptant les passants. - C'est cela même, reprend-il. Avouez que vous n'avez guère de quoi pavoiser. Notez aussi que votre couple bat de l'aile. "Je conte mes griefs" dites-vous dans votre langage châtié. Le divorce menace, il pourrait bien vous foutre à la porte ! »

Cependant, mon interlocuteur devient de plus en plus grossier et insupportable. « En attendant cette rupture, me dit-il, vous lui "transférez"… votre "amertume" et, comme il est de règle, vous idéalisez, vous divinisez l'objet de votre amour, vous l'appelez "Providence". L'étymologie elle-même exprime votre désir, les mots parlent pour vous, comme dans vos anagrammes. Il est vrai que le Pro-viseur est celui qui voit en avant, et cela doublement. D'abord, à cause de sa position par rapport à vous, quand il vous "reçoit", mais surtout parce que l'élément féminin a pour mission de prévoir l'avenir, alors que l'homme, hélas ! passe et disparaît "uniquement préoccupé de [ses] petits problèmes". Enfin, voici le résultat habituel des transports amoureux, qui se sont déroulés derrière "la porte capitonnée" : après "une dernière poignée de main [!]" vous êtes "éperdu de reconnaissance" d'autant que la "consultation" a été "gratuite". Vous vous sentez euphorique, "guéri pour un temps de [vos] fantasmes, rasséréné". On le serait à moins ! »

Cette fois, je trouve que mon génial collègue est allé un peu loin. Sa logique implacable me met mal à l'aise et je commence à rire jaune. « Enfin, cher monsieur X, lui dis-je, iriez-vous jusqu'à prétendre que je suis un homosexuel qui s'ignore ? Avouez que dans mon cas la chose est peu évidente. La femme est l'objet de toute mon admiration. - Là-dessus, je peux vous rassurer, répond monsieur X, toujours sentencieux, pédagogique, doctoral, pince-sans-rire aussi. Je vous épargnerai la tarte à la crème de la bisexualité, de l'homosexualité présente en chacun de nous. Non, dans votre cas, les choses sont bien simples. Vous connaissez la loi de l'inconscient, c'est la loi du talion : œil pour œil, dent pour dent. Eh bien, bafoué par dix-huit années d'humiliations, vous vous vengez en faisant subir au Proviseur les derniers outrages ! » Et avant que j'aie le temps de revenir de ma surprise et de mon indignation, mon distingué collègue conclut : « Remarquez que c'est un saint, cet homme-là, car ce qu'il fait envers vous, il le fait aussi "envers les professeurs, les élèves…" ! Aussi, selon votre judicieuse observation, je propose que nous demandions d'urgence l'achat d'un "divan" au prochain conseil d'administration. En somme, votre histoire est une resucée de l'histoire du tonneau qu'on raconte au régiment, sauf que cette fois-ci, ce n'est pas le mousse, mais le commandant qui est dans le tonneau. A moins que, fatigué des froideurs de votre maîtresse, vous ne vous rattrapiez sur votre chef bien-aimé. Quelle déchéance ! »

René Garrigues = Ruiner agrégés* = Guérir enragés (anagramme double avec acrostiche)
*agrégé : du latin ad = entrer dans et gregem = le troupeau de moutons