La duperie du progrès

À mon avis, Freud est plus intéressant comme philosophe que comme fondateur de la psychanalyse. Il reconnaît lui-même très honnêtement, dans ses derniers livres, que peut-être les progrès de la science réduiront à néant ses efforts et que l'édifice de la psychanalyse s'écroulera comme un château de cartes. Par contre, il se dit le disciple de Schopenhauer et il critique la notion de progrès, par exemple dans le texte suivant, extrait de Malaise dans la civilisation :

"Est-ce que ce n'est pas un gain positif de plaisir, un surcroît sans équivoque de mon sentiment de bonheur, que de pouvoir entendre aussi souvent qu'il me plaît la voix de l'enfant qui vit à des centaines de kilomètres de moi, ou d'apprendre, juste après qu'un ami a débarqué, que son long et éprouvant voyage s'est bien passé ? Est-ce sans importance que la médecine soit parvenue à réduire de façon aussi extraordinaire la mortalité infantile et les risques d'infection des accouchées, ou encore à prolonger d'un nombre considérable d'années la durée moyenne de vie de l'homme civilisé ? Et la liste de tels bienfaits, dus à cette époque honnie de progrès scientifique et technique, pourrait être encore très longue – mais là s'élève la voix de la critique pessimiste. [...]
Si le chemin de fer, qui réduit les distances, n'existait pas, jamais l'enfant n'aurait quitté sa ville natale, on n'aurait pas besoin de téléphone pour entendre sa voix. Si l'on n'avait pas établi de navigation transatlantique, l'ami n'aurait pas entrepris la traversée, je n'aurais pas besoin du télégraphe pour calmer mon inquiétude à son sujet. À quoi bon avoir fait reculer la mortalité infantile, si précisément cela nous impose la plus extrême retenue dans la procréation, si bien qu'au total nous n'élevons pas plus d'enfants qu'aux époques où l'hygiène ne régnait pas encore, mais qu'avec cela nous avons imposé des conditions difficiles à notre vie sexuelle dans le mariage et avons vraisemblablement contrecarré la bénéfique sélection naturelle ? Et enfin qu'avons-nous besoin d'une si longue vie, si elle est pénible, pauvre en joies et si pleine de souffrances que nous ne pouvons accueillir la mort que comme une libératrice bienvenue ?
"

Je veux ici prolonger et actualiser cette méditation sur le progrès. La pollution, inconnue au temps de Freud, accompagne tout progrès, et est bien connue de nos jours, mais une question se pose : est-ce qu'un surcroît de progrès abolira ou accroîtra la pollution ? Les optimistes répondront que oui, les pessimistes non. Quant à moi, je pense, pour des raisons thermodynamiques, que le progrès est inséparable de la pollution. Voyez le tube de Pétri, cité par Jacques Monod dans Le hasard et la nécessité : on met dans un tube une bactérie, avec tout ce qu'il faut pour assurer sa subsistance. Au bout de 36 heures, il y a un milliard de bactéries dans le tube. Puis elles crèvent toutes, subitement. Que s'est-il passé ? Les bactéries produisent du gaz carbonique. Comme il n'y a aucun autre organisme pour recycler ce gaz, elles meurent toutes asphyxiées ! Cette expérience montre, entre autres, que le problème pour l'humanité n'est pas tant la nourriture que la pollution. Peut-être qu'on arriverait à nourrir douze milliards d'êtres humains, à condition d'accepter les OGM et une terrible malbouffe, à base d'insectes et même... de cadavres (voir le film Soleil vert). Par le progrès, l'espèce humaine tend à supprimer les autres espèces les unes après les autres. La déforestation, l'urbanisation tendent à conquérir la planète. Quand ce sera achevé, quand l'humanité sera seule sur la planète, on peut penser qu'elle subira le sort de la bactérie, c'est-à-dire qu'elle disparaîtra. Quant à la prolongation d'une vie humaine désormais misérable, je soupçonne fortement le lobby des maisons de retraite et des médecins de peser dans ce sens, comme le lobby des marchands de tabac nous incite à fumer, contrairement à l'intérêt général.

Du point de vue métaphysique, tout se passe comme si un Dieu cruel, un diable avait condamné sa créature, l'homme, à rester au stade de l'homme de Cro-Magnon ou à disparaître. J'entends par Dieu une force organisatrice, complètement inconnue (je ne crois pas au darwinisme). Mais ce mot de Dieu laisse entendre qu'il a peut-être une forme d'intelligence ou de conscience ou de volonté, puisqu'on ne sait rien de lui. (Voir la conclusion de ma correspondance avec Bernard d'Espagnat au sujet de Plotin.) Il est vrai que l'argument "anthropique" semble montrer que le monde est pour (en vue de) l'homme. Mais la plupart des religions croient que Dieu est bon, ce que dément l'observation quotidienne. Quand on pense qu'il suffirait qu'une météorite suffisamment grosse rencontre la Terre (événement très peu probable, il est vrai) pour que prenne fin "la lamentable histoire de l'espèce bipède" (Schopenhauer) !... Quant au bonheur, ce n'est pas le problème du constructeur de notre être : il nous donne parcimonieusement juste ce qu'il faut de plaisir pour assurer notre subsistance et notre reproduction et il est indifférent à nos larmes. Mieux : il semble prendre un malin plaisir à nos guerres !...