Le bonheur existe, je l’ai même rencontré ! (2) (juin 2012)


Donc, je suis heureux. Et pourtant ! J’imiterai ici Freud, dans Malaise dans la civilisation, qui détaille chaque avantage dû au progrès et montre ensuite l’inconvénient qui lui est consubstantiel. Par exemple, le téléphone et le train me rapprochent des êtres aimés, mais s’ils n’existaient pas, les êtres chers ne seraient probablement pas partis si loin… Ou encore, je ferai comme les potaches qui, après avoir montré la thèse, développent aussitôt l’antithèse… mais ici il n’y aura pas de synthèse ! Cependant, je ne veux troubler en rien le bonheur idyllique que décrit la première partie de ce texte et c’est pourquoi j’écris ici une deuxième partie séparée, qui limite singulièrement ou même contredit la première.

Le bonheur est donc précaire. C’est une rencontre, comme on rencontre un passant que l’on ne verra pas de nouveau avant six mois ou peut-être jamais. Le bonheur est plutôt un état limite, anormal, que l’on rencontre, mais on ne s’installe pas en lui. Je ne parle pas de la mort, qui est seulement la fin de la vie et qui n’est pas douloureuse en elle-même. Je n’en ai pas peur, et je souhaite même souvent sa venue. Mais je pense à la maladie qui vous surprend d’un moment à l’autre, à l’accident qui vous tombe dessus sans crier gare, à l’abandon, à la douleur morale ou physique qui frappe aveuglément.

Si je fais le bilan de ma vie, je vois une jeunesse qui pouvait être heureuse et qui ne le fut pas. J’avais des parents honnêtes mais impossibles. Je jouissais d’une bonne santé, et mon intelligence était globalement normale mais très déséquilibrée, c’est-à-dire que j’étais doué pour les idées abstraites mais débile en ce qui concerne le concret. Je comprends des choses difficiles et je ne comprends pas ce que tout le monde saisit du premier coup. De plus, je suis gravement amnésique, comme un Alzheimer mais qui ne serait pas reconnu comme tel. J’ai passé ma vie à chercher mes affaires, à arriver invinciblement en retard, à me couvrir de ridicule. Il y a en moi du professeur Tournesol. Enfin, j’ai un esprit chagrin, sans que j’arrive à savoir si c’est dû au travail de mes hormones ou aux mauvais traitements que je subis.

Mais surtout j’ai connu de graves difficultés dans mes relations avec autrui. Les femmes me fuient, et cela a assombri toute ma vie. Comme tous les philosophes, j’ai été persécuté, dès mon plus jeune âge, à cause probablement de mes considérations bizarres qui déstabilisent mes semblables. Ma première femme m’a chassé, ma femme actuelle me comble certes, mais [...] c'est une vraie Xanthippe ! J’ai connu un grand amour mais aussi une grande souffrance et maintenant l’oubli. Quant à l’art, qui a tenu une grande place dans ma vie, je n’arrive pas à savoir si c’est l’ombre d’une illusion ou la porte entrebâillée vers un monde meilleur. Globalement, la vie, du moins la mienne, ne vaut pas la peine d’être vécue.

Le créateur, à mon avis, ne nous a pas mis au monde pour être heureux. Il poursuit je ne sais quels buts, qui ne sont pas les nôtres, ou même il est complètement aveugle. Il nous donne du plaisir pour nous inciter à vivre, mais pas plus. On le voit dans l’acte sexuel, après lequel il nous laisse tomber comme une vieille chaussette. Dieu est architecte, oui, (je ne parle pas du Dieu chrétien), mais il n’est pas père, il n’a aucune mansuétude pour nous. Les hommes ne sont pas faits pour s’entendre, mais pour s’entredéchirer, qu’ils le veuillent ou non.

Les hommes ne peuvent pas toucher à quoi que ce soit, dans l’enchevêtrement des causes et des effets, sans avoir un jour ou l’autre un retour de manivelle, comme si celui qui nous a mis au monde refusait absolument qu’ils améliorent leur condition. Par exemple, le progrès technique engendre la pollution, et l'on ne voit pas comment on pourra s’en défaire, puisque plus de progrès entraîne plus de pollution. Elle emportera probablement l’humanité entière, car celle-ci est sans doute incapable de limiter sa consommation, et elle est imbue de l’idée de progrès. L’homme est probablement un essai brillant mais raté de la force qui nous a constitués, et s’il atteint parfois le bonheur, il n’est pas fait pour cela.