Le bonheur existe, je l'ai même rencontré (mai 2012)


J’habite un charmant village. Ma maison est à flanc de coteau, exposée à l’est. Le matin, quand je m’éveille, j’ouvre mes volets. Le soleil brille et je vois les arbres, j’entends les oiseaux. Je déjeune et je vais au jardin voir pousser les légumes ou fleurir les arbustes. Puis je me mets au travail, j’écris une page. Je soupèse chaque mot, recherche son étymologie et ses harmonies dans le grand Robert, puis dans les dictionnaires latin et grec. En retour, les mots me laissent puiser, dans le trésor de la langue, de nouvelles connexions et me soufflent de nouvelles idées.

À midi, je vais manger les plats succulents que m’a préparés ma femme. Au marché, dans la campagne du Sud-Ouest, en Rouergue, on trouve encore des volailles de grain qui ont couru dans les champs et qui ont un parfum incomparable. L’après-midi, je fais souvent l’amour avec ma femme. Elle me comble et m’apaise. Après, je m’endors, épuisé. Le soir, je fais de longues promenades avec mon chien le long du Cérou, du Viaur ou de l'Aveyron. Je termine la journée en lisant au lit un livre passionnant, souvent reçu à domicile par Internet, et extrait de la littérature universelle inépuisable. Mais je ne regarde pas la télé et je n'ai pas de portable. Je ne suis pas sur Facebook et j’ai chassé les jeux vidéo de mon ordinateur.

En fin de semaine, je vais au marché, je bois un café en terrasse. Je me promène parmi les étalages, j’achète des produits locaux. J’admire la diversité des produits frais, le bariolage des couleurs, les paysans en bérets et casquettes. Pendant le voyage en voiture à travers la campagne, j’écoute Jean-Sébastien Bach. J’ai le sentiment de rentrer dans un autre monde. Je pleure et ensuite je suis rasséréné. Je me passe en boucle son œuvre complète ou du moins la sélection que j’ai faite jadis sur cassette. Je compare différents interprètes au clavecin, notamment dans les Suites anglaises qui sont du folklore retravaillé par Jean-Sébastien. J’ai une vieille 205, mais à l’intérieur un poste performant.

Dans ce petit village règne une ambiance exceptionnelle. Tout le monde se salue et s’embrasse. Cette harmonie est due au maire qui a l’amour de son village. C’est un ancien entraîneur de football et il a l’habitude de constituer des équipes, de ménager la susceptibilité de chacun, tout en guidant fermement les activités. Il a réussi à faire venir les élèves d’une école d’architecture qui ont transformé de vraies ruines en élégants parterres, murailles et jardinets. Il nous convoque régulièrement pour soigner les massifs de fleurs et ensuite il nous offre l’apéritif.

Un certain nombre d’Anglais, de Hollandais, de Belges se sont installés au village, car il arrive souvent que celui qui ne fait que passer revient… et y reste. Ils parlent tous notre langue, à des degrés divers, et collaborent à la vie du village. Par exemple, ils ont contribué, avec le maire et les autres habitants, à constituer le « bar associatif » où a lieu chaque semaine un repas convivial que les habitués ne manqueraient pour rien au monde.

Deux couples de jeunes, avec enfants, se sont aussi fixés au village. Ils sont un peu gauchistes mais ont des idées originales. Par exemple, ils introduisent la permaculture qui consiste à édifier des buttes de quatre-vingts centimètres de haut, composées de compost, de paille, de débris végétaux. Ensuite, on ne travaille plus la terre, on se passe de produits industriels et on a des récoltes mirobolantes. Un vrai paradis !

Moi, j’ai suffisamment d’argent, j’ai d’ailleurs une retraite de l’Éducation nationale. Il ne me manque rien, j’ai tout ce que je veux. Bien sûr, j’aimerais posséder une Jaguar Sovereign, de 4,2 litres de cylindrée, autrement élégante que les Mercédès et BMW cossues. J'admire son vrai luxe, ses larges pneus et le raffinement de son intérieur en bois et en cuir. Mais ma 205 (l'auditorium mobile, l'antichambre du paradis musical !) me suffit largement.

Quant à la compagnie de gens éminents, que procure la richesse en argent, elle ne me manque pas, et je suis trop bien dans mon village pour aller me balader de l'autre côté de la terre !