L'humanité est composée de dupes et de fripons... et la dupe veut être dupée !

1. La publicité. Les gens savent bien que la pub défend ses intérêts et non les leurs, qu’elle cherche à les tromper pour vendre, mais ils en redemandent quand même. « Omo lave plus blanc » comme disait Coluche (la philosophie se réfugierait-elle aujourd’hui chez les saltimbanques ?) plus blanc que qui, que quoi ? Le plaisir de la dupe volontaire est ici de faire partie du troupeau, de bêler en chœur avec les autres dupes, d’être d’accord avec les loups qui rôdent, d’avoir le confort de vivre couché, et à ce titre, de jouir d’une ombre de considération.

2. Le baratin sexuel. C’est le cas typique où la dupe veut être dupée. Les protagonistes savent très bien où l’autre veut en venir. Un bon baratin est un discours le plus creux possible, le plus fripon. « Rien ne vaut un mauvais garçon – Pour donner le grand frisson », disait la chanson. Être possédée, bafouée, pénétrée, conquise, se donner, et au premier venu, oui, mais pas n’importe comment, selon un certain rite, comme celui des oiseaux. Il faut que les sécrétions aient le temps de se faire. Un discours qui dirait quelque chose ou manifesterait immédiatement la vérité du désir serait refusé.

3. La recherche des marques vestimentaires compte parmi ce qu’il y a de plus vil dans l’espèce humaine, et il est à noter que les enfants surtout en sont affectés ! On n’entend jamais dire qu’une marque serait recherchée pour la qualité intrinsèque de son produit ou pour son authenticité, son originalité. Elles sont souvent fabriquées en Extrême-Orient et grèvent le budget national. Les enfants les recherchent dans l’espoir de faire partie d’une élite, d’exclure ceux qui n’en font pas partie. Le snobisme chez l’enfant est particulièrement répugnant. Ici, le mouton a l’espoir de devenir loup.

4. Un exemple particulièrement clair est celui des montures de lunettes. En ce qui concerne les verres de lunettes, ou n’importe quel produit sophistiqué, on peut toujours estimer qu’il est le fruit d’une « haute technologie », qu’on ne sait pas ce qu’il a dans le ventre, et que malgré son apparence simpliste, il a exigé un travail particulier. Mais pour les montures de lunettes ! Ce n’est jamais qu’un morceau de plastique. Et le fait d’ajouter un nom de marque permet au vendeur d’ajouter aussi un zéro à la note ! Eh bien, loin de se révolter, les gens achètent le morceau de plastique transfiguré, ils veulent être dupés et se sacrifier, avoir l’honneur de participer à la fortune de Dior ou de Cardin, dans l’espoir qu’un peu de leur gloire rejaillira sur eux ! Et que dire de l'art moderne, cette vaste foutaise, qui nous fait gober n'importe quoi, parce que nous avons peur de ne pas être à la page, up to date !

Si la dupe ne voulait pas être dupée, il ne serait pas possible de « mentir tout le temps à tout le monde », selon l’adage de Franklin Roosevelt. (Voir à ce sujet le Discours sur la servitude volontaire d’Étienne de la Boétie, ou l'adage de Dostoïevski : « Si je devais choisir entre le Christ et la Vérité, je choisirais le Christ. ») L’humanité est composée de dupes et de fripons… et la dupe veut être dupée ! Il n’y a donc pas d’espoir que l’homme change en quoi que ce soit, et notamment résiste davantage aux fripons qui prennent le pouvoir sur son dos, ou qu’il exerce une véritable critique à l’encontre des bonimenteurs de foire qui le gouvernent. Aucune prise de conscience n’est à prévoir, puisqu’il y a un désir profond d’être dupé. C’est une réponse à la question que j’avais posée dans mon premier essai La négligence. « Comment se fait-il que les hommes, dans la nég-ligence, déconnectent de la réalité leur intel-ligence ?» D’un point de vue métaphysique, j’en viens à me demander si un Dieu ivrogne n’a pas créé le lièvre pour qu’il s’offre en pâture au renard, malgré sa fuite éperdue, comme les veuves hindoues se jetaient dans le feu pour honorer leur tyran !


P.S. (2009). Je lis dans le petit livre d'Anne-Marie Cocula Étienne de la Boétie (illustré par un fragment de La Tour de Babel de Brueghel l'Ancien !) : « [...] Étienne de la Boétie est un prophète de la libération possible des peuples opprimés et des pays livrés à des troupes d'occupation. Non pas une libération par la violence où la disproportion des forces sert à écraser davantage les peuples qui se soulèvent ; mais une libération par la non violence, le refus d'obéissance et le façonnement d'une arme absolue : la volonté de refuser toutes les formes de tyrannie puisqu'elles sont contre Nature. Le plus difficile reste à faire : franchir l'obstacle majeur de la "servitude volontaire" où la plupart des êtres humains se complaisent, par tradition, par habitude, par résignation ou par attirance à l'égard de leurs bourreaux (page 155) ». Je crains que cet espoir soit utopique. Les hommes, comme les chiens, semblent animés d'un instinct incoercible qui les pousse à obéir à un maître, quel qu'il soit et quoi qu'il fasse. Il semble que ce soit un besoin contre lequel la raison est impuissante.

Autre P.S. (2009). Je lis, après coup, de Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation, Caractère du vouloir-vivre, pages 1082-83 : « Le Siècle du 10 avril 1859 nous décrit très bien l'histoire suivante d'un écureuil fasciné magiquement et dévoré par un serpent. [...] Qu'un animal soit attaqué et dévoré par un autre, c'est sans doute un mal, mais on peut s'en accommoder ; mais qu'un pauvre et innocent écureuil, installé à côté du nid de ses petits, soit contraint d'aller pas à pas, en hésitant, malgré sa résistance et ses plaintes, vers la gueule béante du serpent et de s'y jeter en pleine conscience, voilà qui est révoltant et atroce au plus haut point. Cela nous fait comprendre la justesse du mot d'Aristote : "La nature physis est démoniaque daimonia et non divine théia." Quelle exécrable chose que cette nature dont nous faisons partie ! »