Pour et contre François George

Je l’avais rencontré aux « États généraux de la philosophie », en 1979, et nous étions devenus amis. Il m’a puissamment aidé et je lui dois le peu de notoriété que j’ai obtenue. Il a écrit sur moi un court article dans le Nouvel Observateur qui m’a fait vendre pas mal de livres, et il a provoqué quatre interviews de moi par Gilles Lapouge, à l'émission Agora, sur France Culture, de 1983 à 1995. (À ce sujet, il faut noter que, au fur et à mesure que je m’améliorais en tant qu’écrivain, sur une période de trente ans, je vendais moins de livres, ce qui montre la diminution de la curiosité intellectuelle de nos contemporains.) Il a aussi réalisé une longue interview de moi dans le Monde-dimanche du 3 mai 1981, intitulée « René Garrigues, paria de la philosophie », dans la rubrique « Les philosophes du dimanche ». Christian Delacampagne, titulaire de la rubrique, n’a pas voulu signer l’artiche, jugé trop iconoclaste. Mais François George disait à Christian Delacampagne « Pourquoi un inconnu, et même n’importe qui, n’écrirait-il pas l’Éthique ? » ou encore « Quand Jean-Jacques Rousseau est arrivé à … c’était encore un inconnu, et pourtant !... »
Mais surtout, François George m’a fait connaître Bernard d’Espagnat, grâce à ses nombreuses relations. C’est l’autre rencontre de ma vie intellectuelle, la première étant celle de Bernard Lalande, mon professeur de Première D prime (!) au lycée Claude-Bernard, qui m’a ouvert les portes de la culture et dont j’ai racontré l’histoire dans La Vierge aux cerises, sous le nom de Bernard Calmont. (J'ai employé le pseudonyme que Lalande utilise pour lui dans son livre Deux places debout, où il parle de moi sous le pseudonyme de Bargemon !)
Je dois dire que j’étais pour quelque chose dans la rencontre avec Bernard d'Espagnat. Depuis longtemps, j’insistais auprès de François George sur la nécessité d’adosser la métaphysique à une physique, pour éviter le subjectivisme, et c’est en partie pour déférer à ma requête qu’il organisa ces rencontres entre physiciens et philosophes auxquelles j'ai participé. Donc, gloire à François George !

Hélas ! Vers 1988, au moment où je publiais par mes propres moyens mon ouvrage La Richesse, brusquement, il ne voulut plus entendre parler de moi ! Il répondait bien à mes lettres, mais par politesse, sans aucune ouverture. Je ne sus jamais ce qui s’était passé. J’en suis réduit aux hypothèses. La première, c’est qu’il était membre (dissident ?) de l’intelligentsia, qui ne m’avait jamais adopté. Les petits maîtres, les petits marquis : BHL, Haroche, André Gluksmann ont sans doute fini par le persuader que j’étais une voie sans issue, un rigolo qui n’était pas de leur monde, et que la plaisanterie avait assez duré. D’autre part, il s’était entiché à cette époque d’écrivaillons qui n’avaient rien de commun avec moi. D’ailleurs, je suis persuadé que même la rubrique du Monde-dimanche était fondée sur le raisonnement suivant : on veut bien donner la parole à des inconnus, mais voyez les bêtises qu’ils disent ! Mais avec moi, le jeu était faussé. A dû compter aussi ma thèse sur l’argent, exprimée à cette époque dans mon ouvrage La Richesse, vingt ans avant que je connaisse Maurice Allais : l’argent, comme la langue, est la meilleure et la pire des choses, la meilleure, parce qu’il représente le travail ou les biens réels et évite le troc, la pire, parce qu’il peut représenter la spéculation, le vol, l’esbroufe ! Face à cette mise en lumière (inspirée du Sophiste de Platon), François George eut cette maigre réponse : « Tu angoisses sans contrepartie. »
Il disait aussi à propos de Bernard d’Espagnat : « Il dit toujours la même chose ». (Les gens qui n'aiment pas Bach trouvent que c'est toujours la même chose, alors qu'il a une variété infinie de rythmes et de thèmes !) Il n’avait pas compris la portée révolutionnaire de la non-séparabilité, cela par manque d’intelligence et aussi par manque de formation en épistémologie, les études universitaires en ce domaine se bornant pratiquement à Bachelard !
Tout au début de notre rencontre, François m’avait raconté l’anecdote suivante : il avait promis je ne sais plus quoi à un groupe, puis s’était brusquement désisté. Deux membres de ce groupe étaient alors venus chez lui avec la ferme intention… de lui casser la figure ! Il ne fut sauvé que par une fenêtre ouverte, mais il avait eu très peur. Avec moi, il faisait la même chose, il m’a lâchement abandonné. Donc, honte à François George !