Cet article comporte sept parties :
I. L'annonce d'un exposé sur Platon et Plotin, du 25 septembre 2013, avec le polycopié-résumé,
II. La réponse de Bernard d'Espagnat, du 27 septembre, avec une question concernant les fondements de la pensée de Plotin
III. Ma réponse du 12 octobre, avec la solution que je propose : l'Un est à la fois dehors et dedans toute chose
IV. La réponse de Bernard d'Espagnat, du 15 octobre, avec une nouvelle question
V. Ma réponse du 17 octobre
VI. La réponse de Bernard d'Espagnat 17 octobre
VII. Ma réponse
du 19 octobre

I. Cher Bernard d'Espagnat,

J'organise un « Exposé pour les nuls des doctrines de Platon et de Plotin », qui aura lieu le vendredi 11 octobre. Naturellement, vous êtes invité. Voici le polycopié qui le résume.

Exposé « pour les nuls » des doctrines de Platon et de Plotin

Avant-propos
Cet exposé n’implique aucune supériorité de son auteur. Il se trouve que j’ai été « prof de philo », comme d’autres ont été maçon, couturière ou professeur de tennis. À ce titre, je repère celui qui a un savoir insuffisant concernant le « mythe de la caverne » de Platon, mais qui n’a pas conscience de son ignorance en ce domaine, comme d’autres repèrent un mur qui n’est pas droit et ne va pas tarder à s’écrouler, un point qui se défera ou un geste maladroit et inefficace. Pendant un moment, vous serez donc mes « élèves », comme je serais votre élève si vous étiez maçon, couturière ou professeur de tennis et que je veuille bâtir un mur, coudre une pièce ou apprendre à jouer au tennis.
Pourquoi donc, en quel esprit je fais cet exposé ? Parce que je pense que, finalement, il vous sera utile et agréable. Ce n’est nullement pour vous écraser de mon savoir, mais plutôt comme je vous inviterais à un banquet pour boire avec moi un bon vin que j’ai dans ma cave, par générosité, par convivialité…

Platon (427-347 av. J.C.)

Platon est mathématicien avant d’être philosophe. Il réfléchit à la différence entre la ligne droite du fil à plomb et la ligne droite du géomètre, à la différence entre le plus parfait des ronds et le cercle du géomètre, etc.
La ligne droite du fil en plomb est matérielle, elle a une épaisseur, une longueur. La ligne droite du géomètre est immatérielle, sans épaisseur, infinie.
La ligne droite du fil en plomb est limitée dans le temps et située dans l’espace. Elle a été fabriquée et elle finira par s’user. La ligne droite du géomètre existe n’importe où et n’importe quand. Le mathématicien se trouve donc devant un objet qu’il n’a pas créé, puisque la ligne droite du géomètre existait avant lui et existera après sa mort. De plus, il ne peut pas démontrer n’importe quoi à propos de cette ligne droite et des autres êtres géométriques, elle lui résiste. Il découvre des propriétés de ces êtres, il ne les invente pas.
La ligne droite du géomètre immatérielle ne se perçoit pas par les yeux du corps, mais par les yeux de l’esprit, c’est-à-dire par la raison.
La ligne droite du fil à plomb est moins parfaite et moins réellement ligne droite que celle du géomètre, qui est son modèle, et tous les fils à plomb du monde tirent leur être de ligne droite de leur conformité imparfaite avec la ligne droite unique et parfaite du géomètre.

Platon généralise cette différence entre la ligne du fil à plomb et la ligne droite du géomètre. Il dit que chaque objet de notre monde est la copie imparfaite d’un modèle immatériel. Par exemple, toutes les tables du monde, à manger, à cuisiner, à langer, d’opération, etc., ont la même structure, en gros : une surface sur laquelle on dispose des éléments nécessaires à un certain travail. De même, tous les arbres, malgré leur diversité, unissent par un tronc rigide la fonction minérale par leurs racines et la fonction chlorophyllienne par leur feuillage. (Ces exemples ne sont pas chez Platon, mais en découlent directement.) Nous vivons dans un monde imparfait, reflet d’un cosmos parfait, et Platon s’appuie aussi sur l’astronomie naissante qui lui révèle un cosmos régulier et éternel.
Ainsi l’homme, lui aussi, doit tendre vers cette perfection qui le constitue et rechercher son équilibre entre les différentes parties qui le constituent : instinct, énergie vitale et raison. La morale est de la géométrie appliquée. Voyez, dans le dialogue intitulé Gorgias, la réponse de Platon à Calliclès qui recherche exclusivement le plaisir. C’est cela la philosophie : un amour du savoir (chez Platon les mathématiques) dont on tire un art de vivre ! De même, en politique, une cité bien gérée verra la prépondérance des sages sur le peuple, siège des passions incontrôlées, incapable de se gérer lui-même, et cela par l’intermédiaire d’une caste guerrière.

Le mythe de la caverne

Platon illustre cette théorie par une comparaison. Imaginons des prisonniers enchaînés depuis leur naissance dans une caverne, face au mur. Ils voient les reflets, les ombres sur le mur des objets placés derrière eux et qui sont éclairés par le soleil. Les prisonniers croient que les reflets qu’ils voient sur le mur ont plus de réalité que les objets derrière eux, dont ils ne soupçonnent même pas l’existence. Ils croient par exemple que le fil à plomb a plus d’existence que la ligne droite immatérielle du géomètre. Ils font confiance à leurs sens, qui sont les chaînes dont ils n’ont pas le désir de se délivrer. Seul le philosophe parvient, au prix d’un dur labeur, à se détacher de ces chaînes, à sortir de la caverne et à contempler les véritables objets. Finalement, il revient dans la caverne annoncer la bonne nouvelle aux prisonniers, à savoir qu’il y a un autre monde que leur monde d’ombres, que Platon appelle phénomènes : ce qui est perçu par les sens. Mais les prisonniers ne veulent pas se libérer de leurs chaînes, ils n’ont pas le désir de savoir (étymologie du mot philosophe). Ils rabrouent le philosophe, le traite de propre à rien, l’excluent de leur société, et s’il insiste lui font boire la ciguë !
Platon appelle Idées les véritables objets. Ce mot n’a rien à voir avec nos idées modernes, qui sont une fabrication de notre esprit. Au contraire, il désigne les véritables réalités, comme la ligne droite du géomètre. Le soleil représente Dieu, origine des Idées, et donc des ombres portées sur le mur de la caverne. Mais attention ! Il ne s’agit pas du Dieu chrétien, qui s’est fait homme, mais au contraire d’une sorte de force inconnue, origine d’un cosmos parfait et d’un monde humain imparfait. Les Anciens sont théocentriques et les Modernes anthropocentriques, ce qui est source de déséquilibre, car l’homme n’est pas seul mais fait partie d’un cosmos.
Conclusion. On peut critiquer le platonisme. En particulier, le philosophe, parce qu’il a vu les Idées, les structures qui régissent l’individu et l’État bien administré, doit devenir roi. C’est une forme de totalitarisme. Mais une chose me paraît évidente : nous vivons dans un monde qui n’est pas un chaos, qui a des structures, des Idées. À ce titre, je ne vois pas comment on pourrait ne pas être platonicien !

Plotin (205-270) et la physique moderne
Plotin est un néoplatonicien, un disciple et continuateur de Platon. Déjà, du temps de Platon, une difficulté avait surgi dans le platonisme. Comment la ligne droite unique du géomètre peut-elle être tout entière, avec toutes ses caractéristiques, dans tous les fils à plomb du monde ? Plus généralement, comment l’origine des Idées, le soleil de la caverne, Dieu peut-il donner l’être, c’est-à dire leur unité à tous les êtres ? Comment l’Un peut-il être tout entier dans plusieurs objets à la fois ? Platon recule devant cette hypothèse, mais Plotin l’adopte : « Dieu est tout entier, en toute chose, à tout moment, en tout lieu. » Il en résulte une philosophie plus optimiste que celle de Platon : au lieu de vivre dans une caverne loin des véritables réalités, l’homme vit dans un monde plein du divin ; il lui suffit de le chercher…
Bien entendu, cette philosophie de Plotin a de tout temps soulevé de vigoureuses objections et protestations : comment quelque chose pourrait être tout entier en plusieurs choses différentes ? C’est que justement ce n’est pas une chose ; ce principe de tous les êtres n’est pas lui-même un être. On a en tête le modèle mécanique périmé de l’atomisme où les atomes agissent les uns sur les autres comme des boules de billard et constituent un monde.
Or, la physique moderne a prouvé, en 1983, que deux particules qui avaient été en relation le restent quels que soient le temps et l’espace qui les séparent, ce qui n’est pas explicable par l’atomisme. Un même principe agit dans deux endroits différents et les deux particules forment un tout indissociable. Voyez pour plus de détails, sur Internet, les sites consacrés au physicien Bernard d’Espagnat, en particulier celui-ci, que j’ai recopié :
http://rene-garrigues.fr/fr/textesrecents/despagnat_entretien6.htm
Actuellement, personne ne sait vraiment ce qu’est la matière, mais le modèle mécanique et matérialiste de l’atomisme est mort, et Platon et Plotin avaient raison contre son génial inventeur Démocrite !

Bien cordialement,

René Garrigues

II. Cher René Garrigues

Merci pour le résumé ! J'y apprends que la physique moderne est encore plus proche de Plotin que je ne le croyais car jusqu'à présent j'avais cru que selon Plotin l'Un se contentait d'engendrer les choses. Et vous, vous m'apprenez que, selon lui toujours, en un sens il est (aussi) dedans ! J'en suis ravi. J'espère que la phrase que vous avez mise entre guillemets (« Dieu est en toutes choses etc.… » est bien de lui. Et si ce n'est pas le cas je serais content si vous pouviez m'envoyer un ou deux fragments de lui allant dans ce sens.

Amicalement

Bernard d'Espagnat

III. Cher Bernard d’Espagnat,

Vous me demandez si l’Un est dehors ou dedans toute chose. La réponse est : les deux à la fois. Je vais essayer de le démontrer à partir des hypothèses du Parménide de Platon, auxquelles il faut toujours revenir concernant les fondements de la pensée de Plotin. Je suivrai les explications de la IIIe ennéade, traités 4 et 5, déjà évoquées dans un précédent message, puis je les illustrerai par des citations extraites de l’ennéade VI, 9e traité et de l'ennéade V, traité 5, chapitre 9.

La première hypothèse du Parménide est formelle : l’Un est abs-solu, c’est-à-dire séparé, il a une solution de continuité par rapport à toute chose. D’ailleurs, il n’existe pas, il subsiste (au sens défini dans un précédent message).
La seconde hypothèse est non moins nette : l’Un est tout entier en toute chose. (C’est déjà la réponse à votre question.) Je commente. Qu’est-ce qu’un être ? Une structure (une Idée platonicienne) dans une matière, à commencer par la plus fondamentale, l’unité, l’Un, l’identité qui fait qu’il est cela, id, plutôt qu’autre chose, et qu’il y a quelque chose plutôt que rien.
Mais alors, la contradiction est évidente. L’Un est à la fois dehors et dedans toute chose. La solution est encore dans la première hypothèse. L’Un n’a pas d’identité, il échappe donc au principe d’identité. Du coup, il est impensable.
Mais attention ! Il ne faut pas en conclure qu’il y a plusieurs logiques. (J’ai une courte lettre de Jacques Monod affirmant l’unicité de la logique.) Le mode de fonctionnement de notre pensée discursive est unique, rigoureux. Simplement, l’Un est au-delà de la pensée, impensable. Même la mécanique quantique, n’est-ce pas ? se sert de la logique ordinaire. Ce point a été bien mis en évidence par Julien Benda dans son conflit avec Louis Rougier.

J’illustrerai cela par des citations extraites de la VIe ennéade, 9e traité (9e dans l’ordre chronologique) qui clôt l’édition des ennéades par Porphyre par la fameuse formule : « Il faut fuir seul vers lui seul [vers Dieu ou l’Un] fugê monou pros monon ». À son sujet, Bréhier déclare : « Ce traité est, dans l’ordre chronologique, le premier où Plotin expose ses spéculations sur le Bien et l’Un. Il est aussi le plus clair, le plus classique, et c’est en lui que la plupart des commentateurs puisent leurs informations sur la doctrine du premier principe. » J’ai préféré, quant à moi, « puiser mes informations » dans l’ennéade VI, traités 4 et 5 (22e et 23e dans l’ordre chronologique), moins mystique mais plus métaphysique. Voici les textes de la VIe ennéade, 9e traité, et d'abord sur l'Un fondement de toute chose.
C’est par l’Un que tous les êtres ont l’existence. Quel être existerait s’il n’était un ? Séparés de l’unité, les êtres n’existent pas. L’armée, le chœur, le troupeau n’existeront pas, s’ils ne sont pas une armée, un chœur et un troupeau. La maison et le vaisseau eux-mêmes ne sont pas s’ils ne possèdent l’unité, car la maison est une maison et le vaisseau un vaisseau, et s’ils perdaient cette unité, il n’y aurait plus ni maison ni troupeau. Il en est de même des plantes et des animaux, chacun d’eux est un seul corps. Mais s’il échappe à l’unité et se fragmente en parties multiples, il perd l’être qu’il possédait et n’est plus ce qu’il était. Il se change en d’autres êtres qui, tous tant qu’ils sont, sont chacun un être. Il y a santé lorsqu’il y a unité de coordination dans le corps ; beauté lorsque l’unité tient unies les parties ; vertu dans l’âme, lorsque l’union de ses parties va jusqu’à l’unité et à l’accord. […] Chacun des êtres dont on dit qu’il est un être est un dans la mesure où le comporte son être ; moins il est, moins il a d’unité et plus il est, plus il a d’unité (chapitre 1).

Ensuite, sur la nature « isolée », séparée de l'Un, et son inaccessibilité par la science et même par le Beau :
Qu’est donc l’Un, et quelle nature a-t-il ? Puisque la nature de l’Un est génératrice de tout, elle n’est rien de ce qu’elle engendre. Elle n’est pas une chose, elle n’a ni qualité, ni quantité, elle ni intelligence ni âme ; « elle n’est ni en mouvement ni en repos ; elle n’est pas dans le lieu ni dans le temps » elle est en soi, essence isolée des autres, ou plutôt elle est sans essence, puisqu’elle est avant toute essence, avant le mouvement et le repos, car ces propriétés se trouvent dans l’être et le rendent multiple (chapitre 3). La plus grande des difficultés, c’est que nous ne comprenons l’Un ni par la science ni par une intuition intellectuelle, comme les autres intelligibles, mais par une présence supérieure à la science. L’âme s’éloigne de l’unité et n’est pas absolument une, lorsqu’elle saisit un objet par la science, car la science est un discours et le discours est multiple. Elle dépasse donc l’unité et tombe dans le nombre et la multiplicité. Il faut donc surmonter la science et ne jamais sortir de notre état d’unité ; il faut s’éloigner de la science et de ses objets. Il faut abandonner toute autre contemplation, même celle du Beau, car le beau est postérieur à lui et vient de lui, comme la lumière du jour vient tout entière du soleil. C’est pourquoi Platon dit qu’ « on ne peut le dire ni l’écrire » (chapitre 4).

Suit une charge contre les matérialistes et l'évocation du mystère de l'intelligence.
Quiconque pense que les êtres sont gouvernés par le hasard ou par un pouvoir spontané et qu’ils sont dominés par des causes corporelles est repoussé bien loin de Dieu et de la notion de l’Un. Notre discours ne s’adresse pas à lui, mais à ceux qui admettent une nature autre que les corps et qui remontent jusqu’à l’âme. Il faut entendre par intelligence autre chose que la faculté de raisonner et de conclure (chapitre 5).

Viennent ensuite ces réflexions sur l'Un et l'affirmation qu'il est dedans toute chose, intérieur à tout être.
L’Un n’a pas de volonté. […] Il n’a pas de pensée, pour qu’il n’y ait pas en lui d’altérité (chapitre 6). [On est donc loin du Dieu chrétien et proche d’un Dieu physicien. Mais alors, on peut se demander comment aimer un tel Dieu, comme nous le demande Plotin en maints endroits.]
Dieu, dit Platon, n’est extérieur à aucun être. Il est en tous les êtres, mais ils ne le savent pas. Ils fuient loin de lui, ou plutôt loin d’eux-mêmes (chapitre 7). [Commentaire de Bréhier :] Le recueillement ne consiste pas seulement à ignorer toutes les images et toutes les choses du dehors, mais à s’ignorer soi-même. Il est intériorité radicale : ne pas reconnaître Dieu, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus intime en nous, c’est être, à la lettre, un aliéné.

A propos de la scission sujet-objet :
Si l'être qui voit se voit lui-même à ce moment [dans la contemplation], il se verra semblable à son objet ; dans son union avec lui-même, il se verra semblable à son objet et aussi simple que lui ; mais peut-être ne faut-il pas employer l'expression : il verra. L'objet qu'il voit (puisqu'il faut bien dire qu'il y a deux choses, un sujet qui voit et un objet qui est vu ; dire que les deux ne font qu'un serait beaucoup d'audace), l'objet qu'il voit, donc, il ne le voit plus en ce sens qu’il le distingue de lui et qu’il se représente un sujet et un objet. Il est devenu un autre, il n’est plus lui-même. Là-bas, rien de lui-même ne contribue à la contemplation. Tout à son objet, il est un avec lui comme s’il avait fait coïncider son propre centre avec le centre universel (chapitre 10).

Enfin, dans ce passage de l'ennéade V, traité 5, chapitre 9, Plotin répond de la manière la plus nette à votre question :
Le principe contient toute chose mais ne se dissipe en elles. Il les possède et n’en est pas possédé. Mais s’il les possède sans être possédé, il n’y a pas d’endroit où il ne soit, car s’il n’est pas présent, il ne possède pas. D’autre part, puisqu’il n’est pas possédé, il n’est pas en elle. Donc, il y est et il n’y est pas. N’étant pas contenu en elles, il n’y est pas, mais étant indépendant de tout, rien n’empêche qu’il ne soit partout. Car, s’il en était empêché, il serait borné par autre chose, et ce qui est au-delà de cette borne ne participerait pas de lui. Dieu n’irait que jusque-là et, n’étant pas en lui-même, il serait asservi aux choses aux choses qui viennent après lui. Les choses qui sont en une autre sont là où elles sont, mais celles qui ne sont pas quelque part, n’ont pas de lieu où elles ne soient pas. S’il n’était point ici, c’est évidemment qu’un lieu différent le contiendrait. S’il était en ce lieu, il serait en autre chose, et il serait faux de dire qu’il n’est pas quelque part. Puis donc qu’il est vrai qu’il n’est pas quelque part et puisqu’il est faux qu’il est quelque part, il ne doit être éloigné de rien, pour ne pas être en autrui. Mais s’il n’est éloigné de rien sans être quelque part, il sera partout en lui-même. Il n’a point une de ses parties ici et une autre là. Il n’est pas non plus tout entier ici. Il est tout entier partout, parce qu’il n’est rien qui le possède ni qui ne le possède pas, parce que donc, il n’est rien qui ne soit possédé de lui.

Amicalement,

René Garrigues

PS. Mon « Exposé pour les nuls des doctrines de Platon et de Plotin » a lieu hier comme prévu. Certes, tout le monde (une vingtaine de personnes) a été bien gentil avec moi et a évité de me faire de la peine. Mais je ne crois pas qu'ils aient vraiment compris ce que je racontais. Seul le maire de mon village, un homme de mon âge, un ancien joueur et entraîneur de football de haut niveau a eu une réflexion vraiment platonicienne : sur le terrain, il voit à qui passer la balle, il anticipe les mouvements, il comprend la dynamique du jeu, bref il voit, avec les yeux de l'esprit, la topographie du terrain, ce que je ne vois pas. Finalement, comme je vous l'ai déjà dit, il n'y a qu'avec vous que je discute vraiment de philosophie !
Il y a trois ans, j'avais fait un exposé sur Maurice Allais qui avait eu encore moins de succès, quoique plus accessible. Mais là, les obstacles étaient d'un autre ordre : Maurice Allais n'était jamais passé à la télévision et les gens ne croient que les fredaines de la télévision !


IV. Cher René Garrigues

Merci pour ces textes intéressants et qui, effectivement, répondent à ma question. Au moins en ce sens qu'ils nous disent "l'Un est partout". D'un autre côté, reste quand même une distance entre eux - entre la formule "il n'y a pas d'endroit où il ne soit" - et le premier vers du poème de Pascale Olivier auquel nous trouvons tous les deux un sens : "Lorsque ton coeur frémit d'une invisible approche".

Ce pont entre les deux, depuis longtemps je le cherche dans une notion qu'on trouve chez ce demi-néoplatonicien qu'est Augustin (j'ai supprimé le "Saint" pour ne pas vous gêner !). Celle de "maître intérieur", que j'ai tendance à identifier à cette conscience morale que toutes les écoles philosophiques reconnaissent, implicitement ou non, à l'homme (j'ai lu quelque part que les anciens gardes rouges de Mao tse Toung qui ont maintenant la soixantaine se mettent à confesser leurs crimes pour soulager leur conscience !). Je me disais (et me dis encore) que cela s'harmoniserait assez avec la non-séparabilité que de considérer que cette conscience morale - dans laquelle j'inclus la spiritualité - a quelque chose d'indivisible qui serait ce maître intérieur. Mais j'ai été gêné par mon cher Jerphagnon, qui considère, d'une part que cette notion résulte chez Augustin d'une mauvaise interprétation du néoplatonisme, et d'autre part qu'elle a été très préjudiciable à long terme car elle a conduit certains esprits à interpréter leurs pulsions agressives comme des commandements divins, d'où l'inquisition etc… . Je crains qu'en cela Jerphagnon n'ait pas tort ! Mais je me dis aussi qu'on peut peut-être dédouaner Augustin à cet égard car on retrouve cette tendance actuellement dans l'Islam, qui n'a pas été sous son influence.

Reste la question de cette présence. Réalité ou illusion ? Problème que, dans son poème, Pascale Olivier regarde en face… et que finalement elle résout d'une manière qui est peut-être la seule possible : par le choix d'y croire. D'y adhérer intérieurement, solution que je juge recevable sachant que finalement les sciences exactes n'impliquent pas sa réfutation par la rationalité.

Pardon pour ce "bavardage", et encore merci pour la recherche et le tri que vous avez fait de ces textes. Qui illustrent en tout cas l'effort de réflexion que de grands esprits ont consacré à des problèmes encore aujourd'hui "sur la table" pour qui veut penser.

Amicalement

Bernard d'Espagnat


V. Cher Bernard d'Espagnat,

Autant j'étais relativement à l'aise pour trouver dans Plotin les éléments de réponse à votre question : l'Un est-il dehors ou dedans toute chose, autant je me sens démuni pour répondre à la question évoquée dans le deuxième paragraphe ci-dessus et même pour la formuler. Je répondrai cependant à la question de la réalité ou de l'illusion du sentiment de présence de « l'Un ». Avant, avec l'atomisme, il n'y avait guère de place pour la spiritualité. Mais depuis la preuve de la non-séparabilité, le mystère de la matière est restauré et la science elle-même reconnaît ses limites. On retrouve la solution de Kant : la croyance est affaire d'appréciation personnelle et n'est nullement absurde. Personnellement, sans aller jusqu'à la religion (à cause du problème du mal), je crois tout à fait plausible l'action d'un esprit dans la matière, et cela en partie grâce à vos questions (et vos réponses) qui m'ont amené à revenir à Plotin et à clarifier ses solutions.

Un détail maintenant. Cela ne me gêne pas du tout que vous parliez de Saint Augustin. Comment définir la sainteté ? Peut-être par le fait de donner la priorité à l'esprit sur la matière et d'y conformer ses actes. Il y a des saints dans toutes les religions, il y a même des saints laïques : on cite souvent le cas de Spinoza. Peut-être êtes vous vous-même un aspirant à la sainteté…

Je ne manquerai pas de vous avertir de tout événement marquant à mes yeux sur le plan de la pensée, comme je l'ai fait pour mon exposé sur Platon et Plotin, puisque jusqu'à présent vous m'avez l'honneur de répondre à mes interrogations, et en attendant je vous souhaite de belles méditations.

Amicalement,

René Garrigues « »


VI. Cher René Garrigues

Un grand "merci" pour cette réponse qui, en seulement quelques lignes (essentiellement votre premier §), présente en toute clarté votre position personnelle. Pour la concision c'est presque du Tacite ! Et ces quelques phrases me plaisent d'autant plus que j'aurais pu les signer tant la conception qu'elles expriment est proche de la mienne !

J'aime beaucoup aussi votre définition de la sainteté.

Oui, tenez-moi au courant de vos découvertes.

Amicalement

Bernard d'Espagnat


VII. Cher Bernard d'Espagnat,

UN GRAND MERCI ! Votre soutien m'est extrêmement précieux.
De toute manière, il n'est pas étonnant que vous disiez : « ces quelques phrases me plaisent d'autant plus que j'aurais pu les signer tant la conception qu'elles expriment est proche de la mienne ! », puisque je suis en bonne partie votre disciple !

Amicalement,

René Garrigues