Cet article comporte trois parties :
I. Mon message du 15 juillet 2013
II. Le message de Bernard d'Espagnat du 17 juillet
III. Ma réponse du 24 juillet, qui clôt le débat.


I. Cher Bernard d’Espagnat,

Ma réponse aujourd’hui comportera deux parties :
I. Un commentaire, ou plutôt un résumé sur ce que j’ai compris, tant bien que mal, en ce que vous m’écrivez. Il est vrai que vous exposez là vos « vues personnelles dans un domaine qui m'intéresse au plus haut point » et que, n’étant pas physicien mais seulement métaphysicien, je ne suis pas tenu de vous suivre dans les considérations techniques qui sous-tendent votre pensée.
II. Dans une deuxième partie, je traiterai, à la lumière de Plotin, ou plus précisément de Bréhier, d’un problème qui m’a hanté toute ma vie : l’art est-il illusion ou réalité ?

I. Je n’avais jamais entendu parler de cette « causalité locale » ! Effectivement, cette causalité ruine non seulement ce que j’avais appris dans l’épistémologie de Louis Rougier (« un marteau lâché sur Sirius aurait une influence sur Terre »), mais rend problématique, si j’ai bien compris, la phrase d’Hubert Reeves : « L’univers tout entier est présent dans la grande salle du Panthéon. »
Cela étant, je vais tenter de résumer votre argumentation, dans la mesure où je l’ai comprise, à force de la lire et relire. Le paragraphe commençant par « Cela étant admis » est résumé par votre dernière phrase : « Les physiciens évoluent (lentement !) vers la conception que la physique se réfère aux impressions que nous avons et non à une réalité en soi. » En effet, la thèse contraire présenterait une contradiction physique et une aporie métaphysique. Du point de vue physique, la causalité locale n’est pas conciliable avec la non-séparabilité, laquelle agit quels que soient l’espace et le temps qui séparent les deux événements (et, j’ajoute, avec la relativité). Du point de vue métaphysique, la non-séparabilité ne serait pas conciliable avec une description de ce qui « Est en soi » immergé dans l’espace et le temps (« l'idée qu'ils [les résultats expérimentaux du type Aspect] se rapportent à des éléments de ce qui "Est en soi" (de ce qui "subsiste") et, par conséquent, que ce dernier est, comme eux-mêmes, immergé dans l'espace-temps »). Les physiciens ont jusqu’à présent plutôt sacrifié la non-séparabilité que l’idée que leur science ne décrirait pas la réalité, ce qui « Est en soi », mais ils évoluent. Si j’ose un commentaire : cela vient de leur éducation, du refus d’adopter une explication qui ne serait pas plus ou moins mécanique, alors que vous-même êtes prêt à adopter de plus larges hypothèses, y compris spirituelles.

Dans les quatre paragraphes suivants, vous expliquez les trois choix possibles, relatifs à la connaissance que nous pouvons avoir du réel, de ce qui « Est en soi ». Le premier choix consiste à admettre que celui-ci est immergé dans l’espace et le temps. C’est celui que j’ai proposé, à la suite de Plotin, car le philosophe n’imagine jamais, que je sache, qu’il puisse en être autrement. Ce n’est pas vraiment une « métaphysique recevable », vu les difficultés expérimentales que vous signalez, et si l’on veut que la métaphysique soit adossée à une physique.
Le second choix consiste à nier que ce qui « Est en soi » soit immergé dans l’espace et le temps. Apparemment, ce choix évite les objections physiques précédentes. Il est donc préférable et c’est celui que vous préférez. Il bénéficie de la méditation de Kant. Du coup, ce qui « Est en soi » n’est pas connaissable, car nos concepts sont adaptés à l’espace et au temps. On rejoint ainsi la pensée de l’Un de Plotin et même la « première hypothèse » du Parménide de Platon. Cette idée que la réalité indépendante est hors de portée de la physique est résumée par la phrase de Hervé Zwirn : « Il semblerait que, pour la première fois dans l'histoire de la philosophie, le choix de croire qu'il existe un monde extérieur à tout observateur ET grossièrement conforme à ce que nous en percevons ne soit plus possible. »
Le troisième choix est aussi appelé, si je ne me trompe, réalisme faible. Il consiste en l’accord de tous les hommes pensants, de tous les physiciens ou scientifiques, sur un certain nombre d’expériences soigneusement déterminées. Mais c’est une sorte de positivisme qui évacue la question de ce qui « Est en soi », question éminemment légitime, comme l’a expliqué Kant.

À propos de la présence de l’Un à nous, je pense comme vous que « nos consciences ne nous sont pas strictement individuelles mais, au contraire, forment une sorte d'unité qui nous est supérieure ». J’ai souvent éprouvé dans ma vie que, alors que je me croyais tout seul sur un Holzweg en plein bois, je tombais sur une grande pensée, qui avait complètement exploré le domaine où je faisais mes premiers pas ! Mais cette pensée est toujours limitée à un aspect des choses, elle est éprouvée par l’esprit critique et humble. Il ne faut pas la confondre avec le fanatisme, qui lui ressemble beaucoup, mais qui est une explication totale du réel, sans esprit critique, mais avec les tendances du troupeau de moutons.

II. Avant de passer à l’examen de l’œuvre d’art selon Plotin, ou plutôt selon le commentaire de Bréhier, je voudrais noter deux ajouts utiles à mon précédent message. Je cite le premier extrait à cause de son pittoresque et à titre de complément à la conception plotinienne de la matière. Après avoir affirmé : « La matière est une ombre, elle attend prête à subir ce que voudra la cause active », Plotin se pose à lui-même cette objection :
Comment ! La nature des corps n’est pas, pas plus que leur matière ? Les montagnes et les rochers, la terre entière, avec sa solidité, tous ces objets résistants, qui se heurtent violemment en se choquant témoignent pourtant leur existence. Comment ! des objets qui ne se pressent pas sur nous et qu’on ne peut heurter, qui ne résistent pas et sont tout à fait invisibles, l’âme, l’intelligence, ce serait là des êtres et des êtres réels !
Voici la réponse de Plotin :
Mieux les corps se suffisent à eux-mêmes, me semble-t-il, moins ils troublent et gênent les autres ; les corps les plus pesants et les plus terrestres, qui défaillent et tombent sans pouvoir se relever, tombent de faiblesse, et ils choquent les autres dans leur chute, à cause de leur inertie. Ce sont les corps inanimés auxquels il est le plus désagréable de se heurter ; ce sont eux qui donnent des chocs violents et nous blessent ; les corps animés, qui participent à l’être autant que peut le faire un corps, sont plus agréables à rencontrer. Le mouvement, qui est comme la vie du corps et qui imite la vie, se trouve surtout en ceux qui gardent le moins les caractères d’un corps, comme si l’être, en abandonnant les corps, augmentait par là-même leur corporéité. […] Les autres corps, quand on les divise, réunissent à nouveau leurs parties, si rien ne s’y oppose ; mais si on coupe une motte de terre, chacun des deux morceaux reste séparé. Ainsi que des êtres vieillis par l’effet de la nature sont tels que le moindre choc les blesse et les désagrège, de même le corps par excellence, celui qui se rapproche le plus du non-être, est celui qui a le moins de force pour recouvrer son unité. Sans doute, la chute fait subir aux corps des chocs pesants et forts ; c’est une action des uns sur les autres ; or, un être débile tombant sur un être débile est fort par rapport à lui ; c’est un non-être qui tombe sur un non-être (ennéade III, traité 6, chapitre 6).

Le deuxième ajout comporte une comparaison entre l'indivisibilité de l’Un et l’omniprésence du son.
Il y a nous quelque chose de l’Un ; ou plutôt, il n’y a pas de lieu où il ne soit, pour des êtres qui peuvent participer de lui. Et, puisqu’il est partout, il n’est pas d’endroit où nous ne puissions tenir quelque chose de lui, en lui présentant ce qui, en nous, est capable de le recevoir. Il est comme un son qui remplit le silence de l’espace ; tout homme qui prête l’oreille, en un point quelconque de cet espace, recevra le son tout entier, bien que, en un autre sens, il ne le reçoive pas tout entier (ennéade III, traité 8, chapitre 9).

Venons-en à l’ennéade V, traité 8, intitulée De la beauté intelligible, qui traite de la beauté qui transparaît dans les œuvres de l’art ou de la nature. Je citerai un long commentaire de Bréhier, d’un réalisme plat et boutiquier, mais qui a l’avantage d’analyser les conditions de l’œuvre d’art et d’en donner en somme, en filigrane, une définition.
Le monde idéal, tel qu’essaye de nous le faire imaginer Plotin, n’est que le monde sensible, privé des conditions qui en font un monde matériel ; c’est-à-dire non seulement la localisation des parties dans l’espace [Bréhier ignorait la non-séparabilité], mais aussi de la génération et de la corruption. C’est la seule « imagination » qui nous fait croire que les puissances génératrices et corruptrices sont réelles [Bréhier ignorait la permanence d’un code génétique.] […] Plotin emploie une marche de pensée qui lui est très habituelle et que l’on pourrait appeler la correction d’images [Cette « correction d’images » est une véritable définition de l’œuvre d’art !] On sait qu’il est dans la tradition platonicienne de comparer la connaissance intellectuelle à la vision. C’est cette métaphore qui, corrigée et retouchée, nous orientera comme il faut : 1° La vision, d’après la thèse platonicienne, se fait par un contact entre la lumière intérieure à l’œil et la lumière extérieure : supprimons la séparation entre les deux lumières, supposons qu’elles se pénètrent ; d’autre part cette lumière est arrêtée et reflétée par des objets solides ; supprimons encore cette solidité ; supposons la transparence absolue ; nous aurons alors une vision où le voyant s’unit à la chose vue, où tous les objets se pénètrent sans se limiter ou limiter la lumière. 2° Dans les choses visibles, les objets se limitent, se gênent réciproquement, se mélangent [entropie] ; supprimons cette gêne, ce mélange, qui ne vient que de leur résistance, vous aurez alors les idées à l’état pur, le mouvement qui n’a point d’arrêt [Aristote a failli découvrir, dans sa Physique, le principe d'inertie, mais il s'est arrêté en chemin !], le repos vraiment immuable, le beau sans mélange de laid. 3° Dans la vision, il y a une étendue spatiale entre celui qui voit et la région où il réside : supprimez cette extériorité : supposez le milieu absorbé dans l’être, l’être dans le milieu : tel est l’état de la vision intellectuelle. 4° Nous voyons dans le ciel des sources distinctes d’où émane la lumière : supprimons cette distinction ; que tout soit source de lumière et le soit également ; nous aurons une vision, où il n’y a plus à distinguer entre les parties [la non-séparabilité]. Il y a là une espèce de passage à la limite : c’est une vision où les conditions de la vision, telle que nous les connaissons, seraient réalisées d’une manière beaucoup plus parfaite, beaucoup plus pure qu’ici-bas.
Autre espèce de passage à la limite : dans l’esprit humain, la contemplation est le résultat de la réflexion et la fin de la recherche : elle a par là même une origine et un point d’aboutissement, et elle est accompagnée de fatigue : supprimons, par la pensée, la recherche et la réflexion : nous supprimons à la fois la fatigue, le commencement et la fin. Ou encore : le vrai n’est pour nous que dans une suite de propositions que nous énonçons sur les choses : supposons une science qui atteigne directement les êtres que nous énonçons ; alors elle ne suit pas son objet, elle l’a tout entier en elle, lui est identique.
[…] Le monde est beau, il suffit pour concevoir la beauté de l’essence, qui est son modèle, de corriger l’image que nous avons du monde, de la rendre entièrement transparente, de supprimer l’impénétrabilité des êtres et leur découpage en parties distinctes, enfin d’en supprimer les bornes, et, avec les bornes, la génération et la corruption auxquelles sont sujettes les choses sensibles : on a ainsi une sorte de transfiguration du monde sensible, dont la beauté est parfaite.

Mon commentaire du commentaire : en somme, Bréhier pense que l’art est une tricherie ; je pense au contraire qu’il nous donne un aperçu de la véritable réalité, occultée dans la perception ordinaire, pauvre et partielle. Dans les œuvres des deux artistes majeurs que j’ai pris comme modèles, Bach et Brueghel, je note la présence de plusieurs des conditions énumérées par Bréhier, et que nous savons réelles. Pour Bach : permanence d’une information qui demeure sans se dissiper d’un bout à l’autre de l’œuvre ; pluralité des voix qui ne disent pas la même chose, mais sont en harmonie, et entre lesquelles il est impossible de choisir ; quelle que soit la partie qu’on isole, elle forme un tout. Pour Brueghel : le paysage forme un tout auquel rien ne manque ; il est impossible de savoir où l’artiste était placé, il est partout et nulle part, c’est « le point de vue de Dieu » ; tous les êtres sont parfaitement distincts, quel que soit leur éloignement, c’est comme si Brueghel avait travaillé à la fois avec un grand angle et un téléobjectif (voir 2e PS) ! Et il y a d’autres caractéristiques, qui ne sont pas des déformations de la réalité, mais des restaurations de ce que notre perception, forcément limitée à un point de l’espace et du temps, avait laissé échapper. Je n’ai pas, comme vous peut-être, les secours de la religion : l’art est donc mon seul accès au divin.

J’en ai ainsi terminé avec les principaux extraits de Plotin que je voulais vous présenter et soumettre à votre réflexion. Finalement, j’ai une requête à vous présenter : la permission de publier sur mon site notre correspondance !

Bien cordialement,

René Garrigues

PS. Vers 1984, lors de nos réunions entre scientifiques et philosophes, j'ai failli faire un exposé sur Plotin. Finalement, je ne l'ai pas fait, et c'est mieux ainsi, car je n'avais pas à l'époque, comme maintenant, les mots pour le dire !

2e PS. Voici une preuve concrète de ce que j'avance. Dans le commentaire (extrait du DVD de son film Le Moulin et la croix consacré à Brueghel), Lech Majewski raconte :
J’ai fait un essai de film avec la caméra et c’était horrible. Ça ressemblait à un téléfilm, mais surtout pas à Bruegel. J’ai été très perplexe. Je ne comprenais pas pourquoi ça se passait ainsi. Car j’avais supposé que Bruegel, comme artiste de la Renaissance, devait utiliser les règles de perspective de la Renaissance – exactement comme le fait une caméra, une perspective monoculaire – il me semblait donc naturel que s’il faisait preuve de réalisme avec les costumes ainsi qu’avec les accessoires et tous les éléments présents, son paysage serait réaliste. Mais il s’est avéré que n’importe où que je mette la caméra, dans quelque endroit que ce soit, ça ne ressemblerait pas à un paysage de Bruegel. J’étais très perplexe. Je ne savais comment donner cet effet Bruegel dans le film. J’ai alors obtenu une très bonne reproduction du Kunsthistorisches Museum de Vienne. Et j’ai peint [effacé ?] par dessus tous les personnages pour ne voir que le paysage de Bruegel. Et j’ai réalisé qu’il y avait une étrangeté pour le regard. Comme si mes yeux ne pouvaient pas se fixer sur ce paysage.
Nous avons donc commencé à observer le paysage à l’aide d’un ordinateur. Et nous avons découvert un fait inhabituel et mystérieux : le paysage que Bruegel a créé est la combinaison de sept perspectives différentes. Et ces perspectives sont contradictoires ! Ainsi, vous avez une perspective qui part d’ici, une de là, une autre du dessus, du bas, sept perspectives contradictoires ! Et je me suis demandé « Pourquoi fait-il ça ? » « Quelle peut en être la raison ? »
Et j’ai pensé, une première raison évidente se fait jour : il peut ainsi mettre en scène cinq cents personnages de façon à ce que vous puissiez voir tous les personnages.
[De plus] lorsque vous utilisez une caméra monoculaire, vous ne voyez nettement qu’une rangée de personnes. Mais ceux qui sont derrière ou plus loin sont flous. Vous pourriez y placer des contemporains et personne ne les remarquerait. Mais chez Bruegel, chaque élément est disposé joliment sous votre regard. Chaque personnage est visible. Grâce à cette combinaison de perspectives, il crée une sorte de théâtre occupé par ses personnages.

Mon commentaire du commentaire
Ce texte de Lech Majewski confirme la thèse de mon étude de La journée sombre et de l'art en général : le point de vue de Brueghel est le point de vue de Dieu, qui voit pleinement la totalité du monde et chaque être en particulier. Plus concrètement, tout se passe comme si Brueghel avait travaillé à la fois avec un grand angle et un téléobjectif. Plus prosaïquement, à l'instar d'une ancienne et ridicule publicité « Brueghel vous en donne plus », c'est-à-dire qu'il ne met dans son tableau que des éléments réels, mais que nous ne saurions voir ensemble d'aucun point de vue. Donc Brueghel ne triche pas, mais restitue au monde son étrangeté, oubliée par la perception ordinaire ou photographique. L'art révèle que d'autres perceptions que la nôtre sont possibles et qu'« il y a plus dans le monde que ce que nous percevons », et nous délivre donc de l'emprisonnement dans l'égo.

II. Cher René Garrigues
Je réponds en bleu.

Cher Bernard d’Espagnat,

Ma réponse aujourd’hui comportera deux parties :
I. Un commentaire, ou plutôt un résumé sur ce que j’ai compris, tant bien que mal, en ce que vous m’écrivez. Il est vrai que vous exposez là vos « vues personnelles dans un domaine qui m'intéresse au plus haut point » et que, n’étant pas physicien mais seulement métaphysicien, je ne suis pas tenu de vous suivre dans les considérations techniques qui sous-tendent votre pensée.
II. Dans une deuxième partie, je traiterai, à la lumière de Plotin, ou plus précisément de Bréhier, d’un problème qui m’a hanté toute ma vie : l’art est-il illusion ou réalité ?

I. Je n’avais jamais entendu parler de cette « causalité locale » ! Effectivement, cette causalité ruine non seulement ce que j’avais appris dans l’épistémologie de Louis Rougier (« un marteau lâché sur Sirius aurait une influence sur Terre »), mais rend problématique, si j’ai bien compris, la phrase d’Hubert Reeves : « L’univers tout entier est présent dans la grande salle du Panthéon. »
Là il me faut battre sérieusement ma coulpe. Quand j'ai été amené à vous donner un aperçu de la notion de "causalité locale", dans le souci (mal placé) de "faire simple" je me suis borné à parler de "forces puissantes dues à des événements se produisant ou s'étant produit sur Sirius" alors que j'aurais dû préciser "[s'étant produit] suffisamment récemment pour que la lumière n'ait pas le temps d'aller de Sirius jusqu'à nous". Ce qui, du coup, n'infirme plus, ni l'idée de Rougier, ni la phrase de Reeves. Je vous demande pardon pour l'omission de cette précision pourtant essentielle.
Cela étant, je vais tenter de résumer votre argumentation, dans la mesure où je l’ai comprise, à force de la lire et relire. Le paragraphe commençant par « Cela étant admis » est résumé par votre dernière phrase : « Les physiciens évoluent (lentement !) vers la conception que la physique se réfère aux impressions que nous avons et non à une réalité en soi. » En effet, la thèse contraire présenterait une contradiction physique et une aporie métaphysique. Du point de vue physique, la causalité locale n’est pas conciliable avec la non-séparabilité, laquelle agit quels que soient l’espace et le temps qui séparent les deux événements
Oui
(et, j’ajoute, avec la relativité).
Non, mais l'inexactitude vient de mon omission ci-dessus signalée. Dans sa définition correcte la causalité locale est en accord avec la relativité dont elle constitue même un des aspects essentiels.
Du point de vue métaphysique, la non-séparabilité ne serait pas conciliable avec une description de ce qui « Est en soi » immergé dans l’espace et le temps (« l'idée qu'ils [les résultats expérimentaux du type Aspect] se rapportent à des éléments de ce qui "Est en soi" (de ce qui "subsiste") et, par conséquent, que ce dernier est, comme eux-mêmes, immergé dans l'espace-temps »).
Ce que j'ai écrit c'est que certains résultats expérimentaux ne sont pas conciliables avec à la fois cette idée de causalité locale et l'idée qu'ils se rapportent à des éléments de ce qui "Est en soi". Autrement dit qu'ils ne sont pas compatibles avec l'opinion que ces hypothèses sont toutes les deux vraies. Je ne me suis pas prononcé sur la question de savoir s'ils sont conciliables avec, simplement, l'idée qu'ils se rapportent à des éléments de ce qui "Est en soi". J'ai seulement dit que des tentatives ont été faites dans ce sens mais qu'aucune, jusqu'ici, n'a réussi à s'imposer. Ce qui est un fait, mais dû surtout à ce qu'elles soulèvent des difficultés de maniement, alias d'application (dont je vous fais grâce!) bien supérieures à celles soulevées par la mécanique quantique standard. Je dois cependant reconnaître qu'une petite minorité de physiciens continue, de par le monde, à prendre certaines d'entre elles très au sérieux.
Les physiciens ont jusqu’à présent plutôt sacrifié la non-séparabilité
Ce que j'ai dit c'est que (quitte à se mettre en difficulté avec la relativité !) ils ont plutôt sacrifié la causalité locale, ce qui équivaut plus ou moins à admettre la non-séparabilité.
que l’idée que leur science ne décrirait pas la réalité, ce qui « Est en soi », mais ils évoluent. Si j’ose un commentaire : cela vient de leur éducation, du refus d’adopter une explication qui ne serait pas plus ou moins mécanique, alors que vous-même êtes prêt à adopter de plus larges hypothèses, y compris spirituelles.
Tout à fait vrai !
Dans les quatre paragraphes suivants, vous expliquez les trois choix possibles, relatifs à la connaissance que nous pouvons avoir du réel, de ce qui « Est en soi ». Le premier choix consiste à admettre que celui-ci est immergé dans l’espace et le temps. C’est celui que j’ai proposé, à la suite de Plotin, car le philosophe n’imagine jamais, que je sache, qu’il puisse en être autrement. Ce n’est pas vraiment une « métaphysique recevable », vu les difficultés expérimentales que vous signalez, et si l’on veut que la métaphysique soit adossée à une physique.
Je n'ai pas dit que cette métaphysique n'est pas recevable et de fait c'est le choix de la minorité de physiciens dont j'ai parlé, dans laquelle se trouvent des physiciens que je tiens en très haute estime, tout en ne partageant pas leurs vues.
Le second choix consiste à nier que ce qui « Est en soi » soit immergé dans l’espace et le temps. Apparemment, ce choix évite les objections physiques précédentes. Il est donc préférable et c’est celui que vous préférez. Il bénéficie de la méditation de Kant. Du coup, ce qui « Est en soi » n’est pas connaissable, car nos concepts sont adaptés à l’espace et au temps. On rejoint ainsi la pensée de l’Un de Plotin et même la « première hypothèse » du Parménide de Platon. Cette idée que la réalité indépendante est hors de portée de la physique est résumée par la phrase de Hervé Zwirn : « Il semblerait que, pour la première fois dans l'histoire de la philosophie, le choix de croire qu'il existe un monde extérieur à tout observateur ET grossièrement conforme à ce que nous en percevons ne soit plus possible. »
Dans mon esprit la phrase de Hervé Ziwirn s'applique aussi au premier choix car, vu les expériences d'Aspect, croire que ce que nous percevons est la réalité en soi implique que cette réalité est non-séparable, alors que nous la percevons comme constituée d'objets localisés, donc "séparables" par la pensée.
Le troisième choix est aussi appelé, si je ne me trompe, réalisme faible. Il consiste en l’accord de tous les hommes pensants, de tous les physiciens ou scientifiques, sur un certain nombre d’expériences soigneusement déterminées. Mais c’est une sorte de positivisme qui évacue la question de ce qui « Est en soi », question éminemment légitime, comme l’a expliqué Kant.
Personnellement je suis assez tenté par ce réalisme faible mais à la condition expresse de dire que la réalité empirique qu'il définit n'est qu'un "comme si", un 'construit mental', suscité en nous par quelque chose de plus profond que, suivant Kant, j'appelle (maladroitement) "réalité" - ou "chose" - "en soi".

À propos de la présence de l’Un à nous, je pense comme vous que « nos consciences ne nous sont pas strictement individuelles mais, au contraire, forment une sorte d'unité qui nous est supérieure ». J’ai souvent éprouvé dans ma vie que, alors que je me croyais tout seul sur un Holzweg en plein bois, je tombais sur une grande pensée, qui avait complètement exploré le domaine où je faisais mes premiers pas ! Mais cette pensée est toujours limitée à un aspect des choses, elle est éprouvée par l’esprit critique et humble. Il ne faut pas la confondre avec le fanatisme, qui lui ressemble beaucoup, mais qui est une explication totale du réel, sans esprit critique, mais avec les tendances du troupeau de moutons.
Oui, pleinement d'accord.
II. Avant de passer à l’examen de l’œuvre d’art selon Plotin, ou plutôt selon le commentaire de Bréhier, je voudrais noter deux ajouts utiles à mon précédent message. Je cite le premier extrait à cause de son pittoresque et à titre de complément à la conception plotinienne de la matière. Après avoir affirmé : « La matière est une ombre, elle attend prête à subir ce que voudra la cause active », Plotin se pose à lui-même cette objection :
Comment ! La nature des corps n’est pas, pas plus que leur matière ? Les montagnes et les rochers, la terre entière, avec sa solidité, tous ces objets résistants, qui se heurtent violemment en se choquant témoignent pourtant leur existence. Comment ! des objets qui ne se pressent pas sur nous et qu’on ne peut heurter, qui ne résistent pas et sont tout à fait invisibles, l’âme, l’intelligence, ce serait là des êtres et des êtres réels !
Voici la réponse de Plotin :
Mieux les corps se suffisent à eux-mêmes, me semble-t-il, moins ils troublent et gênent les autres ; les corps les plus pesants et les plus terrestres, qui défaillent et tombent sans pouvoir se relever, tombent de faiblesse, et ils choquent les autres dans leur chute, à cause de leur inertie. Ce sont les corps inanimés auxquels il est le plus désagréable de se heurter ; ce sont eux qui donnent des chocs violents et nous blessent ; les corps animés, qui participent à l’être autant que peut le faire un corps, sont plus agréables à rencontrer. Le mouvement, qui est comme la vie du corps et qui imite la vie, se trouve surtout en ceux qui gardent le moins les caractères d’un corps, comme si l’être, en abandonnant les corps, augmentait par là-même leur corporéité. […] Les autres corps, quand on les divise, réunissent à nouveau leurs parties, si rien ne s’y oppose ; mais si on coupe une motte de terre, chacun des deux morceaux reste séparé. Ainsi que des êtres vieillis par l’effet de la nature sont tels que le moindre choc les blesse et les désagrège, de même le corps par excellence, celui qui se rapproche le plus du non-être, est celui qui a le moins de force pour recouvrer son unité. Sans doute, la chute fait subir aux corps des chocs pesants et forts ; c’est une action des uns sur les autres ; or, un être débile tombant sur un être débile est fort par rapport à lui ; c’est un non-être qui tombe sur un non-être (ennéade III, traité 6, chapitre 6).
Que Plotin se pose la question est assurément à son actif. Mais j'avoue que le sens de sa réponse m'échappe.
Le deuxième ajout comporte une comparaison entre l'indivisibilité de l’Un et l’omniprésence du son.
Il y a nous quelque chose de l’Un ; ou plutôt, il n’y a pas de lieu où il ne soit, pour des êtres qui peuvent participer de lui. Et, puisqu’il est partout, il n’est pas d’endroit où nous ne puissions tenir quelque chose de lui, en lui présentant ce qui, en nous, est capable de le recevoir. Il est comme un son qui remplit le silence de l’espace ; tout homme qui prête l’oreille, en un point quelconque de cet espace, recevra le son tout entier, bien que, en un autre sens, il ne le reçoive pas tout entier (ennéade III, traité 8, chapitre 9).
Bien trouvé !
Venons-en à l’ennéade V, traité 8, intitulée De la beauté intelligible, qui traite de la beauté qui transparaît dans les œuvres de l’art ou de la nature. Je citerai un long commentaire de Bréhier, d’un réalisme plat et boutiquier, mais qui a l’avantage d’analyser les conditions de l’œuvre d’art et d’en donner en somme, en filigrane, une définition.
Le monde idéal, tel qu’essaye de nous le faire imaginer Plotin, n’est que le monde sensible, privé des conditions qui en font un monde matériel ; c’est-à-dire non seulement la localisation des parties dans l’espace [Bréhier ignorait la non-séparabilité], mais aussi de la génération et de la corruption. C’est la seule « imagination » qui nous fait croire que les puissances génératrices et corruptrices sont réelles [Bréhier ignorait la permanence d’un code génétique.] […] Plotin emploie une marche de pensée qui lui est très habituelle et que l’on pourrait appeler la correction d’images [Cette « correction d’images » est une véritable définition de l’œuvre d’art !] On sait qu’il est dans la tradition platonicienne de comparer la connaissance intellectuelle à la vision. C’est cette métaphore qui, corrigée et retouchée, nous orientera comme il faut : 1° La vision, d’après la thèse platonicienne, se fait par un contact entre la lumière intérieure à l’œil et la lumière extérieure : supprimons la séparation entre les deux lumières, supposons qu’elles se pénètrent ; d’autre part cette lumière est arrêtée et reflétée par des objets solides ; supprimons encore cette solidité ; supposons la transparence absolue ; nous aurons alors une vision où le voyant s’unit à la chose vue, où tous les objets se pénètrent sans se limiter ou limiter la lumière. 2° Dans les choses visibles, les objets se limitent, se gênent réciproquement, se mélangent [entropie] ; supprimons cette gêne, ce mélange, qui ne vient que de leur résistance, vous aurez alors les idées à l’état pur, le mouvement qui n’a point d’arrêt [Aristote a failli découvrir, dans sa Physique, le principe d'inertie, mais il s'est arrêté en chemin !], le repos vraiment immuable, le beau sans mélange de laid. 3° Dans la vision, il y a une étendue spatiale entre celui qui voit et la région où il réside : supprimez cette extériorité : supposez le milieu absorbé dans l’être, l’être dans le milieu : tel est l’état de la vision intellectuelle. 4° Nous voyons dans le ciel des sources distinctes d’où émane la lumière : supprimons cette distinction ; que tout soit source de lumière et le soit également ; nous aurons une vision, où il n’y a plus à distinguer entre les parties [la non-séparabilité]. Il y a là une espèce de passage à la limite : c’est une vision où les conditions de la vision, telle que nous les connaissons, seraient réalisées d’une manière beaucoup plus parfaite, beaucoup plus pure qu’ici-bas.
Autre espèce de passage à la limite : dans l’esprit humain, la contemplation est le résultat de la réflexion et la fin de la recherche : elle a par là même une origine et un point d’aboutissement, et elle est accompagnée de fatigue : supprimons, par la pensée, la recherche et la réflexion : nous supprimons à la fois la fatigue, le commencement et la fin. Ou encore : le vrai n’est pour nous que dans une suite de propositions que nous énonçons sur les choses : supposons une science qui atteigne directement les êtres que nous énonçons ; alors elle ne suit pas son objet, elle l’a tout entier en elle, lui est identique. […] Le monde est beau, il suffit pour concevoir la beauté de l’essence, qui est son modèle, de corriger l’image que nous avons du monde, de la rendre entièrement transparente, de supprimer l’impénétrabilité des êtres et leur découpage en parties distinctes, enfin d’en supprimer les bornes, et, avec les bornes, la génération et la corruption auxquelles sont sujettes les choses sensibles : on a ainsi une sorte de transfiguration du monde sensible, dont la beauté est parfaite.

Mon commentaire du commentaire : en somme, Bréhier pense que l’art est une tricherie ; je pense au contraire qu’il nous donne un aperçu de la véritable réalité, occultée dans la perception ordinaire, pauvre et partielle. Dans les œuvres des deux artistes majeurs que j’ai pris comme modèles, Bach et Brueghel, je note la présence de plusieurs des conditions énumérées par Bréhier, et que nous savons réelles. Pour Bach : permanence d’une information qui demeure sans se dissiper d’un bout à l’autre de l’œuvre ; pluralité des voix qui ne disent pas la même chose, mais sont en harmonie, et entre lesquelles il est impossible de choisir ; quelle que soit la partie qu’on isole, elle forme un tout. Pour Brueghel : le paysage forme un tout auquel rien ne manque ; il est impossible de savoir où l’artiste était placé, il est partout et nulle part, c’est « le point de vue de Dieu » ; tous les êtres sont parfaitement distincts, quel que soit leur éloignement, c’est comme si Brueghel avait travaillé à la fois avec un grand angle et un téléobjectif ! Et il y a d’autres caractéristiques, qui ne sont pas des déformations de la réalité, mais des restaurations de ce que notre perception, forcément limitée à un point de l’espace et du temps, avait laissé échapper. Je n’ai pas, comme vous peut-être, les secours de la religion : l’art est donc mon seul accès au divin.
J'ai découvert de mon côté - il y a longtemps ! - que ce qui ancrait le plus profond en moi l'idée que les religions nous relient bien - même si c'est obscurément - à "quelque chose" c'est le fait que l'une d'elles a fini (après plus de mille ans de gestation !) par susciter les primitifs italiens, Vermeer et Bach.

J’en ai ainsi terminé avec les principaux extraits de Plotin que je voulais vous présenter et soumettre à votre réflexion.
Ils m'ont beaucoup appris.
Finalement, j’ai une requête à vous présenter : la permission de publier sur mon site notre correspondance !

Je n'y vois pas d'inconvénient, à ceci près que par mon inexcusable omission d'un élément essentiel de la causalité locale je vous ai partiellement induit en erreur, et que sur des questions aussi délicates que celle là publier des méprises - même reconnues comme telles - ne pourrait qu'ajouter à la confusion. Voyez-vous un moyen d'échapper à cela ?
Bien cordialement,

René Garrigues

Merci pour cet éclairage si intéressant sur la pensée de Plotin dans les domaines où ce que j'essaye de dire s'en rapproche peut-être un peu. Certes, la leçon que je tire de la physique contemporaine est au premier chef négative : au vu de celle-ci l'atomisme matérialiste est mort. Mais je ne vais pas jusqu'à étendre ce jugement radical à la sorte de réalisme non séparable que, dans la ligne de Reeves par exemple, vous considériez. Je prétends seulement que la "grande" physique quantique, celle enseignée, et utilisée dans les laboratoires en raison de sa remarquable fécondité, ne s'interprète pas de cette manière mais bien plutôt comme une parabole, nous faisant entrevoir la vérité dans les limites humaines de notre capacité à conceptualiser. Et je crois comprendre que vous ne rejetez pas l'idée de rapprocher cette manière de voir de celle de Plotin.

Bien cordialement

Bernard d'Espagnat

III. Cher Bernard d'Espagnat,

Je vous remercie vivement de l'autorisation que vous me donnez de publier notre correspondance sur mon site, dont ce sera le plus beau fleuron. Vous avez ainsi eu l'opportunité de préciser certains points de votre pensée physique et métaphysique, et cela m'a beaucoup appris, et même, je crois, a changé ma conception du monde. De mon côté, j'ai éclairé certaines affirmations concernant Platon et Plotin, qui sont loin d'être évidentes. Je crois que des lecteurs futurs trouveront dans vos considérations, et les miennes qui les rejoignent, un peu d'espoir et de stabilité, dans une société déboussolée. Et peu importe que je me sois trompé en ce qui concerne la causalité locale : personne ne m'en tiendra rigueur, puisque je ne suis pas physicien.

Je recevrai toujours avec joie des nouvelles de vous et de votre pensée.

Avec mes meilleures pensées,

René Garrigues
http://r.garrigues.pagesperso-orange.fr/


À propos des deux PS précédents (que j'ai envoyés à part), Bernard d'Espagnat m'a adressé le commentaire suivant :
Oui. Excellent ! De mon côté j'ai composé sur mon ordinateur un recueil de notre correspondance et c'est avec joie que j'y ajoute, à la suite du 1er PS, ce deuxième PS, qui aurait ravi mon père (au fait, saviez-vous qu'il était peintre? Vous trouverez quelques tableaux de lui sur Internet, rubrique "Georges d'Espagnat").

Bien cordialement

Bernard d'Espagnat