Cet article comporte :
I. Mon message du 18 juin 2013
II. Le message de Bernard d'Espagnat du 25 juin


I. Cher Bernard d’Espagnat,

Ainsi que je vous l’ai promis, et si vous en êtes toujours d’accord, je vais recopier certains passages de Plotin qui pourraient nous intéresser tous deux et offrir matière à réflexion ou à discussion.

Le premier texte est tiré de l’ennéade VI, traité 4, chapitres 7 et 8. Je ne comprends pas tout dans l'argumentation de Plotin, parce qu’elle est purement physique, mais une chose est sûre : il tire d’un argument faux une vérité, à savoir que la non-séparabilité (appelée aussi vitesse infinie) n’appartient pas à la lumière, mais existe bel et bien ! Voici le texte.
Prenons comme centre une petite masse lumineuse ; plaçons autour d’elle un corps sphérique et transparent, de telle manière que la lumière se propage du centre à toute la sphère, sans que la masse extérieure au centre soit éclairée d’ailleurs. Le centre lumineux intérieur n’est aucunement affecté ; mais bien qu’il reste immobile, il s’étend à toute la masse sphérique, et la lumière qu’on voit briller en cette petite masse lumineuse occupe toute la masse de la sphère. Or, la lumière ne dérive pas de cette masse lumineuse corporelle elle-même ; cette masse possède la lumière non pas en tant qu’elle est un corps, mais en tant qu’elle est corps lumineux, grâce à une puissance différente d’une puissance matérielle. Supposez donc que l’on supprime la masse en conservant la force lumineuse : direz-vous encore que la lumière est à un point précis de la sphère ? N’est-elle pas également répartie au centre et dans la sphère tout entière ? Vous ne pourrez plus vous appuyer sur le souvenir du point où elle était antérieurement, pour dire d’où elle vient et où elle est ; vous ne le direz plus ; vous serez là-dessus dans l’incertitude et vous y verrez un miracle ; vous voyez la lumière à la fois en ce point de la sphère et en cet autre. De même, si l’on peut dire d’où vient la lumière du soleil dans la masse entière de l’air, en regardant le corps du soleil, on n’en voit pas moins la même lumière en tout lieu, et elle ne se divise pas. La preuve, ce sont les écrans qui l’interceptent ; ces écrans ne lui permettent plus d’exister du côté opposé à celui de la source et ils ne la divisent pas. Si le soleil, au lieu d’être un corps, était une puissance séparée du corps et produisait ainsi sa lumière, cette lumière n’aurait pas de point de départ ; on ne pourrait dire d’où elle vient ; il n’y aurait partout qu’une lumière unique sans commencement ni origine. [Remarque : dans mon étude de La journée sombre de Brueghel, me souvenant confusément de Plotin, j’avais noté que la lumière émane de chaque région de l’œuvre (c’est-à-dire qu’elle est partout en même temps), comme de la source inépuisable de Plotin, au lieu d’être reçue du dehors du tableau. Le tableau révèle que ce monde est un miracle.]
Sans doute, comme cette lumière est celle d’un corps, on peut dire d’où elle vient, parce que l’on peut dire de quel corps elle émane. Elle est pourtant immatérielle, et n’a point besoin de ce corps, puisqu’elle est d’une nature antérieure au corps, et puisqu’elle réside en elle-même ; ou plutôt elle n’a même pas besoin de résider en elle-même ; et, si un être d’une telle nature n’a pas de point d’origine, s’il ne vient pas d’un certain lieu, et s’il n’appartient pas à un corps, comment dire qu’il a chacune de ses parties en un endroit différent ? Ce serait lui assigner un point de départ et lui donner un sujet. Il reste donc que, si un être participe à la lumière, c’est par la puissance de l’univers, et c’est à la lumière tout entière ; celle-ci n’en est donc pas affectée et ne subit pas de divisions.

Le commentaire du traducteur, Émile Bréhier, est très intéressant.
Plotin revient à la question centrale, celle de l’omniprésence de l’être [dans mes citations, j’écris le mot être comme l’écrivent Bréhier ou Plotin, c’est-à-dire avec une minuscule, vous laissant le soin de rétablir la majuscule là où c’est nécessaire] dans le tout, et il la fait comprendre par deux images dynamiques qu’il développe avec une extrême ingéniosité : la force du bras qui soutient des poids croissant en volume et qui reste indivise quel que soit le volume ; l’expansion de la lumière dans l’espace à partir d’une petite source lumineuse : si on corrige seulement ces images en supposant supprimés, dans la première, le bras matériel, et dans la seconde la source, il restera une force et une lumière, à la fois indivises et omniprésentes dans l’espace. Remarquons en passant que ces exemples impliquent certaines vues physiques non sans intérêt historique, notamment, dans le second exemple, la croyance très tenace à la vitesse infinie de la lumière et, dans le premier, une notion statique de la force, considérée avant tout comme destinée à maintenir un état d’équilibre (la tension stoïcienne) : serait-il trop de dire que ces opinions physiques (présence totale et indivise de la force, négation de toute action transitive et de progrès) servent de substructure à la métaphysique ? […] La vitesse infinie de la lumière (qui revient à son indivisibilité) est un axiome de la métaphysique néoplatonicienne qui a permis de trouver une image de l’action divine dans l’influx lumineux.
Bréhier écrivait cela en 1936 et, à cette époque, on savait que la vitesse de la lumière n’est pas infinie. Donc Bréhier ne pouvait prendre cette métaphysique que comme une fiction poétique. Nous avons plus de chance, car nous savons désormais que cette métaphysique est recevable, même si l’exemple donné par Plotin est séduisant mais faux.

D’où Plotin tire-t-il son intuition, alors ? Plotin semble donner une réponse dans le texte de l’ennéade VI, traité 5, chapitre 1, l’un des plus beaux écrits par le philosophe et poète.
Que ce qui est un et numériquement identique puisse être tout entier et partout à la fois, c’est là une notion commune [à tous les hommes] ; et le mouvement spontané de la pensée porte tous les hommes à parler du « dieu qui est en chacun de nous » comme d’un seul et même être. Si on ne leur demandait pas la manière dont ce dieu est présent, et si on n’avait pas la volonté de soumettre leur opinion à l’examen de la raison, ils affirmeraient seulement qu’il en est ainsi et s’arrêteraient à cette pensée ; appuyés sur l’idée d’un être un et identique à lui-même, ils auraient la volonté de ne pas se séparer de cette unité. C’est bien là le principe le plus solide de tous ; nos âmes l’énoncent en quelque sorte, sans qu’il résume des observations tirées de cas particuliers, puisqu’il est antérieur à ces observations. Il est antérieur au principe que toutes choses désirent le Bien ; et il suffit, pour qu’il soit vrai, que toutes choses aspirent à l’unité, qu’elles forment une unité, et qu’elles aient le désir de l’unité. Sans doute, cette unité passe, en s’avançant (autant qu’il lui est possible de s’avancer), à des êtres différents ; elle prend ainsi l’aspect d’une multiplicité ; elle est même multiple en quelque manière. Mais l’antique nature, le désir du Bien, c’est-à-dire de soi-même amène vraiment à l’unité : toute nature tend à l’unité, c’est-à-dire à elle-même. Le Bien, pour une nature, c’est d’être à elle-même et d’être elle-même, c’est-à-dire d’être une. On dit avec raison que le bien d’un être, c’est ce qui lui est propre ; il ne doit pas le chercher hors de lui. Où serait son bien, d’ailleurs, s’il était tombé hors de son être ? Et comment cet être pourrait-il trouver son bien en ce qu’il n’est pas ? Son bien est évidemment dans ce qu’il est, puisqu’il ne peut être ce qu’il n’est pas. Si le bien, c’est l’être même et s’il est dans l’être, il est, pour chaque être, en lui-même. Nous ne sommes point séparés de l’être ; nous sommes en lui ; et il n’est point séparé de nous ; tous les êtres ne font qu’un.

Cette intuition de l’unité amène Plotin aux lisières de la cosmologie moderne.
Il est nécessaire d’admettre qu’une seule et même puissance est présente partout, ou, sinon, qu’elle est à la fois de toutes parts, tout entière et indivisiblement, comme l’âme, en un seul et même corps, et pourquoi pas alors dans l’univers entier ? (Ennéade VI, traité 4, chapitre 9). […] Supposez toutes les choses engendrées (les éléments) réunis en une figure sphérique ; il ne faut pas dire que la sphère est due au concours de plusieurs causes qui la feraient partie par partie, et que chacune de ces causes y découperait pour elle une partie à produire ; elle est produite par une cause unique, agissant d’ensemble et ne produisant pas chaque partie par une partie différente d’elle-même. Car il faudrait toujours à nouveau multiplier les causes, si l’on ne veut pas ramener la production à une cause indivisible, ou plutôt si la cause productrice n’est pas un être indivisible qui ne se répand pas dans la sphère, mais de qui dépend la sphère tout entière. Une seule et même vie anime la sphère, parce que la sphère est placée dans cette vie unique ; tout ce qui est dans la sphère concourt à l’unité de cette vie ; toutes les âmes n’y font qu’une âme ; mais leur unité n’exclut pas l’infinité (Ennéade VI, traité 5, chapitre 9).
Bréhier commente :
D’une manière générale, Plotin s’adresse à ceux qui affirment l’unité du cosmos et leur demande si cette unité peut être due au concours de plusieurs causes différentes et ne suppose pas plutôt une cause unique, une vie indivisible répandue à travers le tout.
Et on dirait que Hubert Reeves pense à Plotin quand il écrit, dans Patience dans l’azur :
Le pendule de Foucault nous a suggéré une sorte d’omniprésence de la matière, ou plutôt de son influence. Bien que située en moyenne à des milliards d’années-lumière, elle contraint le plan pendulaire à rester fixe dans l’espace, malgré la rotation de la Terre. La « force » qui oriente le plan d’oscillation naît d’une action du « global » de l’univers sur le « local » du pendule. […] Tout l’univers est mystérieusement présent à chaque endroit et à chaque instant du monde. Il s’agirait d’une influence immanente et omniprésente qu’il est difficile de caractériser avec précision. L’univers tout entier est présent dans la grande salle du Panthéon. C’est lui qui oriente le pendule fixé dans la voûte.
Et encore, dans Poussières d’étoiles, de concert avec Plotin ressentant « l’enchantement du monde » :
J’ai tenté de rendre hommage à la splendeur de l’univers, à son intelligibilité, sa créativité, son inventivité, sa beauté, sa richesse.

Comment réagissez-vous, en tant que physicien et en tant qu’homme, à ces diverses citations ?

Bien cordialement,

René Garrigues


II. Cher René Garrigues

Merci pour ces très intéressantes et intrigantes citations. Vous me demandez une réaction à elles "en tant que physicien et en tant qu'homme", ce qui est assez différent de ce que serait une réaction "en tant que physicien, point final". Mais je suis d'accord avec vous: ici c'est bien la bonne manière de procéder.

Ma première remarque sera que pour tirer quelque chose d'intéressant du commentaire de Bréhier de la première citation de Plotin, admettre l'identification qu'il propose de la notion de "vitesse infinie" à celle d'indivisibilité est nécessaire. Or cette identification me paraît, je l'avoue, très arbitraire. Autrement dit, il y a là un chaînon conceptuel qui m'échappe.
Cela dit, pour les besoins de la cause je propose que, sous couvert de l'autorité de Bréhier - qui, évidemment connaît bien son Plotin - nous acceptions l'identification dont il s'agit. Ou, plus généralement, que nous acceptions (comme Bréhier le propose lui-même) de considérer ce que dit Plotin dans cette première citation, non pas comme l'ébauche d'une théorie physique de la lumière (de ce point de vue là nous en savons plus aujourd'hui !) mais comme une image, autrement dit comme une analogie ou si vous préférez, une parabole destinée à nous faire saisir intuitivement un peu de ce que, vu nos capacités humaines limitées, il ne nous est pas possible de saisir dans son entière vérité.

Dans cet esprit on pourrait dire d'abord, me semble-t-il, que les philosophes de l'Antiquité, comme à peu près tous les 'non-penseurs' d'aujourd'hui, limitaient la notion de "matière" à ce qui est solide, liquide ou gazeux, et que cela avait deux conséquences:
1- Celle qu'à leurs yeux la lumière ne pouvait être qu'immatérielle, ce qui la rapprochait de notions plus ou moins métaphysiques telles que la "puissance de l'univers" que Plotin évoque, ou la mystérieuse "présence de l'Univers à chaque endroit" dont parle Hubert Reeves.
2- Celle (assez évidente dans, par exemple, Denys l'Aréopagite) qu'ils limitaient l'Etre à, d'une part la multiplicité des corps (solides, liquides ou gazeux) et d'autre part celle des êtres vivants et pensants. Ce qui, d'une certaine manière, pouvait en inciter certains à penser à un 'au delà' de l'Etre, sous, par exemple, la notion de l'Un.
Aujourd'hui ce genre de classification conceptuelle (matériel-immatériel ; Etre-Un) est dépassé, au moins en ce sens que, par exemple, aux yeux du physicien la notion de lumière n'est pas plus (et pas moins !) mystérieuse que celle de matière. Et il me semble que cette classification vénérable doit par conséquent être remplacée par une distinction entre ce qui est, au moins en principe, accessible à une connaissance discursive (c. à d. exprimée par un discours objectif et strictement charpenté fondé sur des faits expérimentaux) et ce qui ne l'est pas. Et qu'en outre qu'il y a deux types de connaissances discursives : celles "par images" alias "descriptives" et celles "par recettes" alias "prédictives" (d'observations), ces dernières pouvant au reste, être, grâce aux mathématiques, extraordinairement générales bien qu'écrites sous une forme remarquablement condensée (on parle alors de "formalisme mathématique").

Cela étant admis je note ensuite que contrairement à ce qu'on pourrait croire le fait qu'une connaissance soit à la fois discursive et descriptive n'implique en rien qu'elle porte sur ce qui "Est en soi" (ce qui "subsiste" pour employer votre langage). Cela, Protagoras, semble-t-il, le savait déjà, et depuis Kant c'est chose admise par la majorité des philosophes. L'importance prise par la physique quantique est en train de nous en convaincre à notre tour, nous physiciens. En effet, pour que nous puissions nous faire une image de ce qui se passe réellement il nous faut disposer de certaines notions fondamentales, telles que celle d'espace, de causalité et même de causalité locale, expression qui, en gros, signifie que les forces diminuent avec la distance et que par conséquent ce qui se passe ici n'est pas susceptible d'être perturbé par l'action de forces puissantes dues à des événements se produisant ou s'étant produit sur Sirius ou dans la galaxie d'Andromède. Or on sait bien que certains résultats expérimentaux (Aspect etc.) pleinement conformes à ce que le formalisme quantique prévoit ne sont pas conciliables avec, à la fois, cette idée de causalité locale et l'idée qu'ils se rapportent à des éléments de ce qui "Est en soi" (de ce qui "subsiste") et, par conséquent, que ce dernier est, comme eux-mêmes, immergé dans l'espace-temps. Forcés d'abandonner l'une des deux idées, la plupart des physiciens ont, jusqu'ici, sacrifié la première, quitte à admettre certaines choses quasiment inimaginables. Mais, même alors, il leur reste à faire en sorte que la physique quantique, qui fournit en abondance des connaissances du type "recettes" (c. à d. prédictives d'observations), en fournisse de fiables également du type "images", c'est à dire (ici) descriptives de ce qui "Est en soi"). Des quantités de tentatives ont été faites dans ce sens mais aucune n'est parvenue à surmonter la totalité des obstacles. Donc à s'imposer. Aussi les physiciens évoluent-ils (lentement !) vers la conception que la physique se réfère aux impressions que nous avons et non à une réalité en soi.
Et ce long détour nous ramène à Plotin, Bréhier et vous. Car il justifie l'idée par vous exprimée que cette fameuse indivisibilité (alias non-séparabilité alias réfutation de la causalité locale) conçue comme l'indivisibilité d'un Etre en soi immergé dans l'espace, et que Bréhier aperçoit dans le texte cité de Plotin, est un élément d'une "métaphysique recevable": Recevable parce que conforme à ce que la physique indique. Et "métaphysique" plutôt que "physique" parce que l'autre choix, celui consistant à nier l'idée que l'être en soi est dans l'espace est tout aussi défendable vu les implications de l'un et de l'autre. Et aussi parce qu'un troisième choix se présente, celui de ne conserver ni l'idée dont il s'agit - appelée parfois réalisme fort ou métaphysique - ni la causalité locale; et que, vu les insuccès ci-dessus mentionnés, c'est lui finalement qui peut paraître le plus plausible. D'autant qu'on peut montrer la possibilité, pour le scientifique éprouvant la nécessité de voir ce qu'il découvre s'appliquer au réel, de définir un réalisme "faible" - ou, "non teinté de métaphysique" s'il préfère cette appellation - au sein duquel toute la physique macroscopique mais aussi toute la chimie et vraisemblablement toute la biologie peuvent se développer en faisant comme si leur discours s'appliquait au réel en soi.
Il semble bien que nous n'ayons que ces trois choix là à notre disposition. De sorte que, quel que soit celui que nous élisons, est pleinement exacte la phrase de Hervé Zwirn que je vous ai, peut-être, déjà citée: "Il semblerait que, pour la première fois dans l'histoire de la philosophie, le choix de croire qu'il existe un monde extérieur à tout observateur ET grossièrement conforme à ce que nous en percevons ne soit plus possible sauf à adopter une attitude irrationnelle" (extrait de Les limites de la connaissance, éd. Odile Jacob, 2000, les italiques et les majuscules sont de moi).

Et ceci nous ramène à l'enseignement de Plotin car il me semble que le premier choix correspond à l'une des facettes de celui-ci, le second à une autre et le troisième à une synthèse des deux.

Je m'explique. Le premier choix, qui s'harmonise avec la lecture faite de Plotin dans le fragment de Bréhier que vous citez, implique de ne pas mettre en question l'idée reçue que l'Etre en soi est immergé dans l'espace et le temps, ou dans l'espace-temps. Mais en contrepartie, pour ne pas se trouver en contradiction avec les faits expérimentaux, il faut alors faire terriblement évoluer cette notion d'espace-temps, et cela d'une manière qui rend très problématique toute conciliation avec la relativité, même restreinte.
Les second et troisième choix, que personnellement je préfère au premier, ne présentent pas cet inconvénient. Ils s'harmonisent (je n'aime pas beaucoup ce mot mais n'en trouve pas d'autre sous ma 'plume') avec une autre facette de la pensée plotinienne, celle qui, exaltant l'idée d'une Unité suprême première par rapport à l'être lui-même, insiste sur l'idée que cet Un ne nous est pas conceptualisable, au sens que les concepts qui nous servent à définir l'être (dans l'acception antique évoquée ci-dessus) ne lui sont pas applicables et que si certains hommes privilégiés peuvent, malgré tout, quelquefois y accéder, c'est seulement par l'extase, jamais de façon discursive.

Reste la grande question de la présence de l'Un à nous, évoquée dans la première partie du beau fragment de Plotin que vous citez ainsi que par le poème de Simone Deschellerins. Présence à laquelle je crois comme vous, et dont votre seconde et belle citation de Plotin vous suggère que, là encore, il en a tiré l'intuition de celle de la non-séparabilité. Cette notion me paraît très voisine de celle, proposée plus tard par Saint Augustin, de "Maître intérieur". Et il me plaît d'interpréter cette dernière comme signifiant que nos consciences (celle, en particulier, du Bien et du Mal) ne nous sont pas strictement individuelles mais, au contraire, forment une sorte d'unité qui nous est supérieure. Dans votre seconde citation de Plotin c'est incontestablement cette idée augustinienne qui est exprimée (et que Plotin attribue généreusement à tous ses contemporains !), ce qui implique qu'Augustin, finalement, ne l'aurait pas inventée mais découverte dans ses lectures néo-platoniciennes. Il y a, il est vrai, un danger dans cette idée là. En effet, si tout ce que je pense émane de ce maître intérieur qu'est l'Un, le divin, alors tout ce que je pense est nécessairement la vérité. Si l'éducation reçue m'a poussé à me faire dominicain cela peut m'inciter à me faire Grand Inquisiteur... Mon Jerphagnon (que je viens de finir) insiste beaucoup sur ce point, mais peut-être trop. Car après tout, l'histoire montre que toute idée un peu générale est susceptible d'engendrer des perversions.

Enfin, en ce qui concerne votre dernière citation de Plotin il me semble qu'elle pourrait se résumer en "si on ne veut pas ramener la production à une cause unique il faut multiplier les causes et comme on ne veut pas multiplier les causes il faut recourir à une cause unique qui anime la sphère tout entière". C'est un argument circulaire et le moins que je puisse dire c'est qu'à mes yeux il n'est pas concluant. Cela dit, je veux bien que Plotin ait eu une intuition de la non-séparabilité et j'accorde que si une personne veut à toute force que ce qui "Est en soi" (qui "subsiste") soit immergé dans les cadres de l'espace et du temps (ou de l'espace-temps) - autrement dit adopte le réalisme fort -, cette personne se voit forcée, tant par les expériences d'Aspect que par celle du pendule de Foucault, à admettre quelque chose comme la non-séparabilité. Mais - je le répète - je considère que les problèmes d'interprétation soulevés par la mécanique quantique incitent à aller plus loin encore dans le dépassement du discursivement descriptible. Aussi la facette de l'enseignement de Plotin de laquelle je me sens le plus proche est-elle celle que, ci-dessus, j'ai introduite en second.

Comme vous l'avez sûrement compris, le désir de commenter adéquatement vos très intéressantes citations et remarques m'a conduit à tenter ici de préciser encore davantage mes vues personnelles dans un domaine qui m'intéresse au plus haut point. Merci aussi pour cette incitation.

Cordialement.

Bernard d'Espagnat