Les démocrates (ou pseudo-démocrates ?) contre la culture


Je détiens une preuve vivante et historique selon laquelle la démocratie est contre la culture. Voici l’histoire.
Autrefois, les bibliothèques municipales achetaient les livres des auteurs locaux, qu’ils soient publiés par eux-mêmes ou par un éditeur. Ainsi, je me rappelle mon entrevue, dans les années soixante-dix, avec le conservateur de la bibliothèque de Moulins. Comme je commençais à lui faire l’article de mon premier livre, il m’arrêta. « Ne vous fatiguez pas, Monsieur Garrigues, je l’achète, car vous êtes un auteur local. Il faut que dans soixante-dix ans, on puisse consulter la production littéraire locale. » Je fus quelque peu interloqué. D’un côté, j’étais content de parvenir si facilement à mon but. D’un autre côté, mon intention (à l’époque) était d’être lu ici et maintenant et non dans soixante-dix ans ! De fait, pendant longtemps, mon livre ne fut pas inscrit au fichier général, mais dans un obscur catalogue du patrimoine.
Dans les années qui suivirent, il devint de plus en plus difficile pour moi, et sans doute pour les autres écrivains qui ne faisaient pas partie de « l'écurie » d'un éditeur, comme ils disent, de vendre mes livres aux bibliothèques municipales. Il y eut d'abord une courte période où ils se vendaient assez bien, essentiellement dans la région de Lyon, je ne sais pourquoi. Puis des comités de lecture se mirent en place partout, au fur et à mesure que la chape de plomb qui s’abat subrepticement sur la France s’installait. C'était en fait des comités de censure, des garants du « politiquement correct », au sens large, car mes ouvrages ne traitaient pas à l’époque de politique au sens strict. En particulier, ils n’acceptaient plus que les livres édités par des éditeurs et non plus les ouvrages édités « à compte d’auteur », plus libres, imprimés par leurs auteurs avec les moyens modernes de l’informatique.
En ce qui concerne la bibliothèque municipale et universitaire de Clermont-Ferrand, le processus fut significatif. Je connus trois conservateurs. Le premier, poussif et maniaque, amateur de télévision, acheta les premiers titres sans trop de difficulté. Le second, petit bonhomme rondouillard se disant rebelle et d’avant-garde, se fit tirer davantage l’oreille : il fallut que je le menace de me plaindre « à l’Inspection générale des bibliothèques » pour qu’il consente à acheter – pour la bibliothèque et non pour lui ! – mon roman La Vierge aux cerises. Quant à la troisième, petite fonctionnaire typique encore en poste, quand je demandai à sa secrétaire à la rencontrer, elle fit répondre que je devais lui écrire pour demander un rendez-vous. Curieuse conception du service public ! Ce qui fait que mon essai Plotin aujourd’hui se trouve dans une douzaine d’universités américaines qui l’ont commandé d’après le catalogue de la Bibliothèque nationale, par l’intermédiaire de la librairie internationale, 62, rue de Suffren à Paris, mais ne se trouve pas à la bibliothèque universitaire de Clermont-Ferrand ! Quant au maire socialiste de Clermont-Ferrand, il n’a pas répondu à ma lettre de réclamation. Autre exemple : le journal local La Montagne n'a jamais consenti à écrire la moindre ligne sur l'un de mes six ouvrages, mais a publié un article d'éloges dithyrambiques (un quart de page en première page !) sur le groupe « Nique ta mère » !
Il faut bien reconnaître le mauvais goût des fêtes démocratiques, le faste de la fête de la musique, d’où ont disparu peu à peu mais assez rapidement les orchestres classiques, la royauté du foot, la médiocrité des spectacles télévisuels. Rien que la liste de toutes sortes d'associations auxquelles la municipalité accorde des subventions aux frais des contribuables occupe un livre entier !
J’ai aussi en mémoire une scène d’un film d’Eisenstein où les révolutionnaires mettent en pièces avec jubilation un piano, symbole de la culture bourgeoise, ou bien les exactions de 1793. Par contre, on doit rappeler que Frédéric II de Prusse, le « despote éclairé », fut le protecteur de Jean-Sébastien Bach et d'Emmanuel Kant !
Il est compréhensible que dans le contexte démocratique mon Plotin aujourd’hui ait été jugé élitiste donc « réactionnaire ». Pourtant, ce livre, après une étude serrée et un peu savante il est vrai, apporte une conclusion utile : le mal est inséparable de l’existence, Dieu se désintéresse des hommes, ils doivent prendre en main leur destin, autant qu’il est possible. Il faut bien reconnaître que la « culture » moderne n’est qu’une caricature, un faux-semblant, un leurre, un attrape-nigaud ! Pourtant, la vraie culture, celle qui exige une formation et du goût, et qui malheureusement n’est pas à la portée de tout le monde, aide les hommes à vivre, les apaise, les sort pour quelque temps des affres de la vie commune.
Peut-être qu’en dehors de la démocratie mes livres n’auraient pas été ignorés mais interdits ? Mais n'aurait-ce pas été préférable ? C'est en tout cas ce qu'affirma le dissident russe Vladimir Boukovski lorsqu'il fut libéré des geôles de Brejnev : les samizdats qui circulaient sous le manteau étaient plus libres intellectuellement et certes moins fades que la littérature politiquement correcte et soigneusement censurée qui inonde nos librairies.
Maintenant, une question irrésolue subsiste. Est-ce que ce sont les démocrates qui, par jalousie, envie, annihilent la vraie culture de manière que personne ne dépasse du rang ? Il faut bien reconnaître aussi la bêtise insondable du public et que la dupe veut être dupée. Le peuple est comparable à ce brave patron du navire dont parlait Platon, un peu sourd, un peu myope, qui donne le gouvernail aux matelots incapables et avides et laisse aller le navire vers le naufrage.
Ou bien n’est-ce pas une clique, l’intelligentsia, les intelligents, qu’on l’appelle comme on voudra, qui mène à son insu le troupeau de Panurge vers le précipice, pour son intérêt illusoire, pour une domination absurde ?

Post-Scriptum
J'ai envoyé cette lettre au maire de Clermont-Ferrand. Un ou deux mois après, j'ai reçu une lettre et un coup de téléphone d'un collaborateur m'assurant qu'il ne pouvait certes pas imposer l'achat de mon livre à la bibliothèque de Clermont-Ferrand mais qu'il allait enquêter pour savoir les raisons du refus de la bibliothécaire. Le temps passant, je l'ai rappelé plusieurs fois. À la fin, il n'était plus jamais joignable.
J'ai alors écrit à l'Inspection générale des bibliothèques pour me plaindre. Même son de cloche : par retour du courrier, l'Inspection m'a répondu que l'administration ne devait surtout pas imposer l'achat d'un livre à la Culture, mais qu'un fonctionnaire devait rendre compte des raisons de ses actes, ici de ce refus. L'Inspection envoyait du même coup copie de sa réponse au collaborateur du maire. Depuis, plus de nouvelles...

Comme dit la chanson : « J'attendrai – La nuit et le jour – J'attendrai ton retour... » Ou bien la sagesse populaire : « La dictature, c'est marche et tais-toi ; la démocratie, c'est cause toujours tu m'intéresses... »

2e post-scriptum
Le temps passe, la roue tourne. Le conservateur de la bibliothèque de Clermont est parti. Après hésitation, je me suis adressé à son remplaçant, un non-titulaire. J'ai été très bien accueilli et il a voulu acheter mon livre. Toutefois, devant les difficultés administratives de ce geste simple, j'en ai fait cadeau à la bibliothèque. Mon Plotin aujourd'hui sera donc bien à la bibliothèque universitaire de Clermont-Ferrand...