Similitude entre la décadence de la Rome antique et la décadence moderne occidentale
Textes des historiens Ferdinand Lot et surtout André Lama, avec des citations de Cioran et Nietzsche, et avec mes commentaires en italiques

Préambule. Ferdinand Lot est un historien du XXe siècle, grand connaisseur en art et en littérature et juge perspicace. Je suis heureux de citer ses descriptions de la Rome décadente du IIIe au Ve siècles, parce qu'elles s'appliquent tout à fait à notre société occidentale moderne. L'idée générale est que l'immigration est la cause principale de la décadence de Rome et, j'ajoute, du monde occidental moderne. Je renonce presque à écrire des commentaires, tant les analogies sont évidentes.

Extraits de Ferdinand Lot, La fin du monde antique et le début du moyen âge

Page 191. Le revers du système [qui consistait, pour le peuple, à exiger et à obtenir « panem et circenses, du pain et des jeux », et pour l'empereur à acheter ainsi la paix sociale], c’est l’effroyable atonie de la population. La monarchie du Bas-Empire se dresse sur « une masse morte ». La plèbe des campagnes est systématiquement réduite au rôle de cheptel humain. La plèbe des villes, repue, insouciante, ne s’intéresse vraiment à rien qu’à ses plaisirs, puis aux controverses religieuses quand elle sera devenue chrétienne. Les plus grands événements politiques passent comme des nuages, sombres ou dorés, au-dessus de la tête du peuple. Celui-ci assistera avec indifférence à la ruine même de l’Empire et à l’arrivée des Barbares. C’est un corps usé dont les fibres ne réagissent plus à aucune excitation. Il se laissera au besoin massacrer par un ennemi très peu nombreux et, au fond, point redoutable, sans avoir même le sursaut de l’animal qui défend sa vie.

P. 12. Dans l’histoire de l’humanité, il y a des périodes où l’homme ne comprend plus ses ancêtres, son père, lui-même. Il semble qu’il y ait comme une rupture de continuité. Des langues, des lois, des habitudes nouvelles se sont imposées. Surtout le monde intérieur s’est renouvelé. L’homme s’est détourné avec indifférence ou dégoût des objets que chérissaient ses plus proches ancêtres : il ne comprend plus les lettres antiques parce qu’il ne les aime plus ; la forme même qui les lui transmet, la langue, lui échappe ; l’art enchanteur de la plastique a cessé de charmer sa vue. Les dieux sont morts, tués par le Dieu unique dont les commandements imposent une règle de vie si nouvelle que désormais le monde d’ici-bas passera au second plan ; le sage imbu de la « nouvelle philosophie » fixera l’objet de ses désirs dans le domaine de l’au-delà. Entre l’homme des temps nouveaux et l’homme des temps antiques il n’y aura plus une pensée commune.

92. On ne put se résigner à diminuer les frais. L'État romain, depuis la fin du IIIe siècle, est comme un propriétaire ruiné qui veut continuer le même train de maison qu’au temps de sa prospérité. Les réformes de Dioclétien, de Constantin, de leurs successeurs, traduisent la lutte désespérée d’un organisme qui ne veut pas mourir contre les forces naturelles de l’économie qui ne permettent pas à la société de soutenir avec des ressources très réduites un État étendu et compliqué.

109. En dépit des efforts des empereurs, il est visible que la société antique se sclérose et s’affaisse. Plus de vie politique, cela va de soi, mais presque plus de vie municipale. L’art est en pleine régression. La science est figée. La littérature est insignifiante. Le monde romain a perdu toute force conquérante. Il perd même son pouvoir d’assimilation sur les Barbares : les populations introduites sur le sol de l’Empire demeurent sujettes de Rome, mais ne semblent plus prendre goût à acquérir les usages romains et la langue latine.

147. D’une façon générale, après le IIe siècle de notre ère, l’art perd ses qualités de pureté et de goût avec une rapidité extrême. La technique même s’altère profondément. L’art, même l’art d’imitation, ne réussit pas à traverser la tourmente du IIIe siècle. Il jette une dernière et faible lueur sous Dioclétien et s’éteint sous Constantin.

150. Chose étrange, la glyptique [l’art des camées] tombe dans une décadence profonde dès le milieu du IIe siècle. Ce n’est pas que le goût en soit passé le moins du monde, mais, après le règne de Caracalla, les produits de cet art n’ont plus de valeur artistique. Les objets du VIe siècle témoignent même d’une complète déchéance technique. « Quelle barbarie dans le travail, quelle inexpérience dans le maniement de la bouterolle et de la tarière ! » écrit Renan. Au portrait se substitue la devinette cabalistique, ou bien on s’en tient à la beauté de la pierre précieuse. Chose non moins étrange, la décadence se produit également, quoiqu’un peu plus tard, hors de l’Empire. Du IIIe au Ve siècle la glyptique sassanide de Suse et de Ctésiphon avait rivalisé avec celle du monde romain. Après le règne de Sapor, elle vit sur des procédés, c’est-à-dire qu’elle n’est plus un art, mais une industrie.

157. On sait les rapports de l’art et de la richesse. Pour que l’art puisse naître, grandir, se soutenir, se répandre dans une civilisation quelconque, il faut que la demande d’œuvres d’art par le public soit abondante et continue. L’art exige une technique impeccable, donc difficile à acquérir, difficile à transmettre, aisée à oublier. Que la demande faiblisse ou se raréfie, le métier s’altère fatalement. Faute de commandes, l’artisan, l’artiste cesse de faire des recrues ; la technique se perd, les écoles se perdent successivement. Tel est le danger qui menace l’art à toutes les époques et dans tous les pays. La régression économique du IIe siècle, la ruine du IIIe ont certainement un rôle capital dans l’arrêt brusque (vers 150), puis dans le rapide déclin de l’art antique. Au IVe siècle, il n’y a plus d’artistes, ni même d’artisans d’art.

161. L’auteur le plus célèbre du règne de Marc-Aurèle, le précepteur de l’empereur, qui lui prodigue les marques d’un profond respect, Fronton, Africain de Cirta, est au-dessous du médiocre ; la découverte de ses œuvres (plaidoyers, harangues, éloges de la Fumée, de la Poussière) au XIXe siècle a été désastreuse pour sa réputation : elles montrent en lui un déclamateur superficiel, vaniteux et creux. Aulu-Gelle, à la fin du IIe siècle, présente le type d’écrivain qui va régner, le compilateur. Dans ses Noctes Atticae, il rassemble sans méthode, même sans but précis. Il collige une multitude de renseignements pris de tous côtés. Lui-même compare son œuvre à une boutique de garde-manger : quasi quoddam litteratum penus, boutique en désordre, œuvre où il n’y a ni pensée personnelle, ni composition, ni style. Après lui, c’est la stérilité. Le IIIe siècle est un Sahara littéraire.

165. Même quand l’auteur a sous les yeux une lettre authentique, la sténographie d’une allocution impériale au Sénat, il se croirait déshonoré de la reproduire telle quelle. Ce ne serait pas « littéraire ». Il refait ou même fabrique de toutes pièces. Exemple peut-être le plus frappant de la malfaisance de la pseudo-littérature. Il est exaspérant d’utiliser un ouvrage de ce genre où il est presque impossible de faire le départ du vrai ou du faux et, ce qui est pire encore, des anachronismes. [Cela me rappelle mon ex-ami François George. Quand je lui soumettais un article à paraître dans la revue La liberté de l’esprit ou ailleurs, il fallait qu’il le retouche, d’une manière insignifiante, il est vrai, et sans toucher au fond, mais il ne pouvait pas le publier tel que je le lui avais remis. Il lui est même arrivé d’y introduire quelque faute…]
Le seul historien digne de ce nom qu’ait produit la littérature romaine après Tacite, c’est Ammien Marcellin. […] Malgré tout, Ammien n’est pas un véritable écrivain. Son style est pénible et trahit l’application à suivre son modèle, Tacite, qu’il n’arrive jamais à approcher, même de loin. Trop de discours, de mauvaise rhétorique, de réflexions qui visent à la profondeur et sont trop souvent des platitudes. Ammien Marcellin, malgré ses efforts, est à Tacite ce que l’arc de triomphe de Constantin est artistiquement à l’arc de Titus ou de Trajan.
[Je pense ici aux vers magnifiques de Gérard de Nerval :
Cependant la sibylle au visage latin
Est endormie encor sous l’arc de Constantin
Et rien n’a dérangé le sévère portique.
Effectivement, lors d’un voyage à Rome, je m’attendais à découvrir un monument superbe en l’arc de Constantin et je fus surpris par la médiocrité de son architecture. Maintenant, je comprends pourquoi.]

166. [Le grand critique littéraire, l’esprit fin et indépendant Ferdinand Lot déclare à propos d'Ausone (310-395) :] La plupart du temps il est ennuyeux et sans originalité. « Son style, bourré de citations, de plagiats et de pastiches, est celui d’un vieux professeur qui a la tête meublée d’expressions consacrées et qui croit rendre aux auteurs qu’il a si souvent expliqués un suprême hommage en pensant et en parlant sans cesse d’après eux. Il déverse dans ses écrits la masse des renseignements hétéroclites qu’il a accumulés pendant ses trente années de professorat (R. Pichon). » [Ici, je pense à mon ancien maître et ami, qui croyait être original, alors qu’il épousait tous les poncifs de son temps ! Moi aussi, je cite beaucoup, mais je dis ce que mon époque occulte...]

173. De bonne heure il est admis qu’on n’est pas blâmable si, en racontant la vie d’un saint homme, on emprunte un trait à une autre vie, dans un but d’édification. [Certes, l'art effectue ce transfert, notamment le roman, mais l'art n'est pas l'histoire.] L’étude des Vies de saints d’Orient et d’Occident – et il y en a des milliers – réserve de grosses difficultés critiques, et aussi de pénibles déceptions littéraires. Bien peu de ces Vitae sont sincères et émues. L’immense majorité n’est qu’un odieux fatras. L’hagiographie est une basse littérature, comme, de nos jours, le roman-feuilleton. [Pourquoi ? Parce que le roman-feuilleton ne reflète pas la réalité, comme le fait le roman véritable.] La cause profonde du mal, c’est l’éducation pseudo-humaniste. Depuis la fin de l’époque républicaine, le couronnement de l’instruction est l’étude des figures de rhétorique. Les études de grammaire, c’est-à-dire l’apprentissage de la correction du langage et l’explication des poètes, ne sont qu’une préparation à la déclamation, l’apprentissage de l’éloquence. Il y a là un phénomène étrange : l’éloquence n’a jamais été tant prisée qu’à partir du moment où elle ne répond à rien, puisque toute liberté a disparu. Mais il faut se rendre à l’évidence : cette gymnastique verbale à excité un enthousiasme inouï et qui n’a pas faibli. « On est lettré, on est Romain quand on sait comprendre et sentir ces recherches d’élégance, ces finesses d’expression, ces tours ingénieux, ces phrases périodiques qui remplissent les harangues des rhéteurs. Le plaisir très vif qu’on éprouve à les entendre s’augmente de ce sentiment secret qu’on montre en les admirant qu’on appartient au monde civilisé. Si nous perdons l’éloquence, disait Libanius, que restera-t-il donc qui nous distingue des Barbares ? (G. Boissier.) »

182. Par des efforts surhumains la chute de l’Empire a pu être retardée en Occident, la décadence enrayée en Orient ; mais d’une façon générale, l’État et la civilisation antiques ont continué à s’affaisser. Pourquoi ? Cette question est une des plus troublantes de l’histoire, et sans doute celle à laquelle il est le plus difficile de répondre. La chute du monde antique « est peut-être le plus intéressant et le plus important problème de l’histoire universelle (Ed. Meyer) ». C’est « le plus grand problème de l’histoire (J. Beloch) ».

188. Inoccupée ou presque, cette population romaine [qui n’avait plus rien de « romain », puisqu’elle était composée presque uniquement d’immigrés !] pouvait être dangereuse, travaillée par des intrigants. La distraire est une nécessité primordiale : aussi, avec les distributions gratuites, les « jeux » constituent un des services publics les plus importants de l’État. Le nombre de jours fériés ne cesse de s’accroître. Il est porté de 65 sous la République, à 135 sous Marc-Aurèle, puis à 175 jours. A partir de cette époque, on peut dire que la population passe sa vie au théâtre, à l’amphithéâtre, au cirque. Au Ve siècle, plus tard encore, c’est au cirque, à l’amphithéâtre, que les Barbares surprennent la population (Trèves, Antioche). Pour se la concilier, les rois ennemis feront célébrer les jeux ; ils se continueront sous les Goths.
Quelques souverains (Marc-Aurèle, Julien) eurent, dit-on, l’idée de les abolir. Projet tout à fait chimérique. Toutes les tentatives pour réduire leur nombre ou leur importance échouèrent. L’empereur est tenu d’y assister et de ne point faire le dégoûté. Autrement, la populace témoigne son mécontentement. C’est pour gagner la popularité que Commode descend dans l’arène.

189. Les jeux, par leur multiplication, entretenaient la population des villes et même celle des campagnes, car les théâtres et amphithéâtres sont pour le pagus [campagne] et non uniquement pour la ville, dans une fainéantise incurable. Mais leur pire malfaisance venait peut-être de leur nature. Ils provoquaient et développaient le goût de la cruauté et de la luxure. Les exhibitions d’animaux et de peuples exotiques étaient relativement innocentes ; elles tenaient la place de nos jardins exotiques. Mais le peuple se délectait surtout aux combats sanglants, non seulement de bêtes contre bêtes, mais d’hommes contre hommes (gladiateurs), ou d’hommes contre bêtes. On y employait des condamnés de droit commun, des prisonniers barbares. Faute de condamnés, la populace réclamait qu’on saisît les chrétiens pour les livrer aux bêtes et les magistrats obéissaient en tremblant. Les panégyristes célèbrent comme un haut fait que Constantin, ayant capturé des chefs francs, les jette aux bêtes pour amuser le peuple de Trêves. Au théâtre même, le public n’est pas content si, dans la représentation, la fiction ne fait pas place à la réalité sanglante. Il ne supporte la tragédie d’Hercule au Mont Oeta que si, à la fin, le héros est réellement brûlé. Le mime Laureolus est mis en croix, non pour rire, mais effectivement. Aux jeux sanglants succèdent les pantomimes obscènes. Il s’y joint les fêtes orgiaques de la Maiuma, au mois de mai, fêtes qu’un empereur romain essaya vainement de supprimer.

190. Tous les écrivains, de Sénèque à Libanius et à saint Augustin, témoignent de l’attrait terrible, quasi irrésistible, qu’exerçaient ces spectacles sanglants ou voluptueux. Bien peu parmi les Anciens ont eu l’intuition de l’effroyable danger que font courir à la société ces aberrations psychiques. Seul, presque seul, Sénèque a compris, pour l’avoir vu, que ces jeux provoquaient la cruauté et, en même temps, la lâcheté chez le peuple. [Non seulement de nos jours les jeux sur ordinateur provoquent « la cruauté et la lâcheté » chez l'esclave de l'ordinateur, mais encore ils causent une perte de temps terrible, une stérilité, une addiction très grave.] Il peut paraître extravagant qu’un État ait cultivé pendant de nombreux siècles une névrose aussi pernicieuse. Mais sans doute s’étonnera-t-on un jour que notre civilisation tolère l’alcoolisme, sans parler de spectacles et d’exhibitions non moins délétères que les jeux des Anciens.

190. Le régime impérial a réussi, au moins en Occident, à contenir et à contenter les villes. Il semble qu’il ait été conforme aux aspirations du citadin des classes inférieures et moyennes du monde méditerranéen ; c’est vraiment l’État-providence. Grâce à lui, moyennant un travail très modéré ou nul, on vit et on s’amuse. Si l’on n’a aucun droit politique [nous non plus, nous n'avons aucun droit politique, malgré les apparences et les déclarations tonitruantes, et cela pour quatre raisons principales : nos députés ne nous représentent pas, les événements sont cachés ou déformés par une presse aux ordres, la gauche et la droite s'entendent comme larrons en foire, et les députés qui déplaisent à l'intelligentsia sont éliminés], on peut censurer, railler et, au théâtre, crier. [« Cause toujours, tu m'intéresses.»] Familiarité et insolence font bon ménage avec le despotisme chez les populations méridionales. Pour la plèbe urbaine, l’Empire romain paraît bien avoir été l’âge d’or.

191. Le revers du système [du panem et circenses, du pain et des jeux], c’est l’effroyable atonie de la population. La monarchie du Bas-Empire se dresse sur « une masse morte ». La plèbe des campagnes est systématiquement réduite au rôle de cheptel humain. La plèbe des villes, repue, insouciante, ne s’intéresse vraiment à rien qu’à ses plaisirs, puis aux controverses religieuses quand elle sera devenue chrétienne. [C'est la même chose chez nous. Ma conférence sur Maurice Allais a été un échec cuisant. Pourtant, celui-ci propose des initiatives concrètes et efficaces contre le chômage dont tout le monde souffre, et il a prédit la crise dans laquelle nous sommes.
Les gens ne veulent pas voir la réalité ni connaître les remèdes qui pourraient améliorer leur sort. On m'a même prié, dans un cercle d'amis, de ne plus prononcer le nom de Maurice Allais ! Quant aux controverses religieuses « sur le sexe des anges », nous avons leur pendant : je regardais récemment la confrontation Juppé contre Hollande dans le cadre de la campagne présidentielle 2012, et j'avais l'impression d'assister à un match de catch. En effet, chacun assénait à l'autre des coups apparemment terribles, mais tous les deux évitaient d'un commun accord de parler des vrais sujets : la mondialisation, la spéculation, l'immigration !] Les plus grands événements politiques passent comme des nuages, sombres ou dorés, au-dessus de la tête du peuple. [Exemple actuel : le regroupement familial, décidé arbitrairement par Chirac et Giscard d'Estaing en 1976, qui consistait à vendre la France, sans consultation du peuple français, et qui passa dans l'indifférence générale !] Celui-ci assistera avec indifférence à la ruine même de l’Empire et à l’arrivée des Barbares. C’est un corps usé dont les fibres ne réagissent plus à aucune excitation. Il se laissera au besoin massacrer par un ennemi très peu nombreux et, au fond, point redoutable, sans avoir même le sursaut de l’animal qui défend sa vie. [C'est ce qui est en train de se passer pour les populations occidentales repues, qui acceptent sans réaction l'immigration qui les détruira.]


Extraits de André Lama, Des dieux et des empereurs

[Cet historien contemporain écrit moins bien que Ferdinand Lot, mais il va plus loin que celui-ci, et ses arguments sont convaincants, aussi bien pour expliquer la chute de l'empire romain que pour mettre en lumière la catastrophe qui se produit en ce moment sous nos yeux mais que nous refusons de voir ! En effet, André Lama montre que c'est l'immigration qui est la cause principale de la chute de l'empire romain (j'ajoute : et aussi de notre civilisation !) ce que très peu de personnes osent dire aujourd'hui.]

Page 114. « Bien plus que la perspective du salut, c’était la fureur contre le monde antique qui entraînait les chrétiens dans un même élan de destruction. Comme ils venaient pour la plupart d’ailleurs, leur déchaînement contre Rome s’explique. Mais à quelle sorte de frénésie pouvait participer l’indigène [le Romain de souche] lorsqu’il se convertissait ? Moins bien pourvu que les autres il ne disposait que d’un seul recours : se haïr soi-même (Cioran, cité par André Lama). »
[Autrefois, je déjeunais toutes les semaines avec un professeur de mathématiques à l'IUT et un chercheur au CNRS. Le premier me reprochait souvent amicalement de trop parler de moi. Je reconnaissais le fait et j'ajoutais : « Je m'aime moi-même. » Un jour, je lui demandai à brûle-pourpoint : « Tu ne t'aimes donc pas toi-même ? » Il eut cette réponse surprenante : « Non, je ne m'aime pas moi-même, je déteste ce que je suis. » Ce brusque accès de franchise de cet aimable gauchiste m'a turlupiné pendant longtemps. Aujourd'hui, je comprends, grâce à Cioran, d'où vient ce sentiment paradoxal, je dirais même pathologique : il a une origine politique !
Autre anecdote. Il y a quelques années, à Clermont-Ferrand, j'assistai à la conférence d'une candidate écologique aux élections législatives, Danielle Auroi. Pendant deux heures, elle nous détailla les méfaits des Blancs, des Occidentaux partout dans le monde, sans aucune circonstance atténuante ni excuse (sous-entendu : sans nous, tout irait bien). À la fin, je lui demandai simplement : « Si on vous suit dans votre exposé, le mieux qui puisse nous arriver ou que nous ayons à faire, c'est de disparaître ?
» Cette fanatique gauchiste eut cette réponse laconique, renversante, imparable : « Où est le mal ? » Je restai sans voix. Mais je ne partage pas ce masochisme, ce manichéisme, cette haine de soi, ce culpabilisme chrétien qui s'exprime ainsi : « C'est ma faute, c'est ma très grande faute ! » Doctrine d'esclave effectivement, et de rachat...]

P. 174. Le peuple romain victorieux connaît un enrichissement croissant qui a pour effet de mettre à mal la cohésion sociale et de multiplier les comportements sybaritiques. Ce que dénonçait déjà, sans être entendu, Caton l’Ancien dès les années 200 à 180 avant notre ère. Durant cette période d’extension, les inégalités sociales se multiplient. Les guerres ruinent les paysans qui, passant de nombreux mois sur les champs de bataille loin de leurs terres ne peuvent les entretenir suffisamment et s’appauvrissent. Et surtout, la main-d’œuvre servile fait son apparition. Militairement victorieux partout, les Romains disposent d’une masse d’esclaves croissante qui concurrence le travail des paysans et des ouvriers libres dès le milieu du Ier siècle avant notre ère. [Très important. Non seulement c’est ce qui se passe chez nous, mais encore c'est le plus mauvais service qu’on puisse rendre à nos jeunes de les payer à ne rien faire, pendant que les immigrés font le travail à leur place. Il y a une sorte de loi de l’histoire, d’ironie de l’histoire qui fait que « l’esclave deviendra le maître du maître » !] Rome n’a pas encore de fronts en Occident (Gaule, Germanie, Bretagne insulaire), les esclaves sont donc pour la plupart d’origine asiatico-orientale ou africaine. Par la voie des affranchissements nombreux qui vont suivre, ils apporteront à Rome leurs mœurs et leur mentalité. [On serait tenté de parler d’entropie – si ce mot n’avait un strict sens physique – par laquelle tout ce qui dépasse, tout ce qui est ex-cellent est condamné inéluctablement à la dilution, à la dissolution, au retour dans le rang et à l’informe.]

176. Au cosmopolitisme croissant a fait pendant la baisse du civisme. Sous l’agitation politique se profile déjà la conquête du droit à la fainéantise, en sollicitant auprès de l’État de quoi vivre gratuitement. Cette plèbe séditieuse sera la proie d’agitateurs de haut vol : Catilina, Clodius, Milon… Rome s’écarte des règles nationales et s’enivre d’exotisme. Moins le citoyen se sent « identitaire », moins il se sent concerné par la société à laquelle il appartient en droit. Il est déresponsabilisé de sa fonction, n’est plus conscient que c’est aussi de lui que dépendent la qualité de l’État et celle des services qu’il est en droit d’en attendre.
À l’origine, Rome s’était créé des charges publiques réservées aux patriciens mais, après la chute de Carthage, elle a changé ses lois organiques. Les fonctionnaires, se sentant moins responsables devant le peuple, ont subi l’influence des citoyens opulents devenus une puissance dans l’État. Ceux-ci, maîtres occultes derrière une façade juridico-politique, ont acquis une autorité quasi indépendante, et le corps des dignitaires, bien qu’il soit encore recruté parmi les vieilles familles romaines, s’est transformé en outil au service des ploutocrates. [C'est le cas aussi dans notre oligarchie ploutocratique, qui se prétend démocratie.]

177. Tant que les ethnies italo-celtes l’emportent, la république romaine ne s’écarte pas trop de ses traits traditionnels. Puis, avec l’arrivée des Orientaux, un certain relâchement perce. Rome éprouve quelques difficultés d’amalgame et la stabilité des mœurs fléchit. Les modes orientales grignotent les usages locaux. L’âge du respect des institutions s’éloigne tandis que se profile le choix calamiteux de l’anarchie ou du despotisme.
Sylla échoue. La plèbe qu’il voulait ramener aux mœurs et à la discipline passées ne ressemblait déjà plus au peuple républicain qui les avait pratiquées. L’action d’un homme, quelle que soit sa valeur, peut-elle arrêter très longtemps l’action des lois naturelles ? [On peut se demander également si l'action d'un homme, ou d'une femme, permettrait, à elle seule, de remonter la pente où nous sommes engagés...]
Le goût du luxe se substitue à l’austérité des anciennes mœurs. Affranchi ou fils d’affranchis grecs ou syriens, le marchand, devenu chevalier, riche de son trafic ou de ses extorsions, comprend-il encore quelque chose à la mentalité de la vénérable république ? Les Italiques sont noyés dans cette masse de vaincus, militairement écrasés par Rome mais amenés là par les vainqueurs eux-mêmes et, dans la place, transformant leur défaite en victoire…
La richesse accumulée par les conquêtes développe une opulence qui corrompt les habitudes et le sens de l’effort. Le budget de l’État voit ses recettes toujours plus détournées au profit de quelques oligarques dont les fortunes s’amoncellent. [Chez nous aussi.] Le dérèglement de l’organisme social intensifie les contradictions internes, multiplie les déperditions d’énergie, favorise les guerres civiles et l’instabilité gouvernementale jusqu’à ce qu’en 27 avant notre ère Octave mette fin à une république devenue déliquescente et instaure le Principat… Quand Cicéron se plaint de la décadence des vertus romaines, il oublie d’en préciser les causes essentielles, à savoir que la plupart des anciennes familles n’existent plus. Les guerres étrangères, sociales ou civiles les ont décimées et remplacées par les originaires des provinces italiennes admises au droit de cité. C’est un moindre mal. Rome reste encore solide.

180. L’empereur Auguste doit légiférer pour lutter contre la dénatalité, mais là encore, ses successeurs seront négligents. Il se rend compte que la famille, pierre angulaire de l’édifice social, est en cours de désagrégation. Aussi promulgue-t-il une loi par laquelle il interdit les mésalliances et supprime le droit d’héritage des célibataires. Il accorde aux pères d’au moins trois enfants des immunités particulières. Les pères sans enfants sont diversement pénalisés.
Sous Néron, le poète Lucain déplore déjà l’état d’une Italie dépeuplée de ses authentiques habitants. Sénèque assure que Rome est peuplée d’hommes qui, venus d’ailleurs, n’y sont pas dans leur patrie. Au Ier siècle, avec la pacification de l’empire et la prospérité qui en résulte, le rôle des esclaves affranchis s’accroît partout entre la bourgeoisie fonctionnarisée et la plèbe fainéante. Ces affranchis enrichis sont une sorte de ferment de la nouvelle société. Les provinces orientales envoient maintenant vers Rome une foule de besogneux avides de se faire une place. Et ce n’est pas parce qu’ils apprennent le latin qu’ils renoncent à leur mentalité. Leur afflux modifie les mœurs et l’esprit romains : les rangs se confondent et la vieille fierté romaine se perd. Cette poussée d’orientalisme n’est que faiblement contrebalancée par l’apport des provinces occidentales. Le patriotisme a de moins en moins de raison d’être dans un empire pluri-ethnique qui ne connaît plus alors que des expéditions « coloniales ». L’orientalisme se développe jusque dans la société cultivée, les tendances au mystère et à la confusion fissurent le bon sens et le pragmatisme traditionnels romains.

181. [André Lama cite cette analyse de Pierre Lance :] « Les apôtres de l’unification veulent instaurer la paix à tout prix et voient dans l’unification du monde le moyen de faire disparaître la guerre. C’est ajouter une illusion à une autre, en oubliant que toutes les guerres, au moins depuis Alexandre et César, ont été causées précisément par des tentatives d’unification et les résistances qu’elles ont rencontrées. À partir du moment où un peuple entend suivre ses voies propres à l’écart des autres nations, il ne peut rigoureusement pas devenir un fauteur de guerre, puisque cela reviendrait à se "mêler à autrui", que ce soit en vainqueur ou en vaincu. Aussi n’est-ce pas la moindre contradiction d’Hitler que d’avoir voulu à la fois s’imposer à l’Europe et "restaurer la pureté de la race germanique" car cela revenait à poursuivre deux objectifs radicalement inconciliables. Un peuple qui veut conquérir est un peuple qui se renonce à lui-même, qui abdique sa propre indépendance et sa propre personnalité. L’empire de Rome est la plus parfaite démonstration de ce que la conquête forcée d’autrui aboutit à la liquéfaction du soi et à la perte de sa propre identité. Lorsque l’empire a disparu, il y avait longtemps déjà que le nom "Romain" n’avait plus aucun sens. N’en déplaise aux fanatiques du "tous ensemble", le personnalisme ethnique et national est un facteur de paix infiniment plus prometteur que les diverses théories du nivellement. »

182. Le témoignage du poète satirique Juvénal (né en 60, mort en 140) est édifiant. Il dénonce le cosmopolitisme de son temps, déplore l’invasion des arrivistes orientaux, fustige « les races rompues à la flatterie » et rêve d’une Rome redevenant strictement latine. Pour lui, le monde vaincu se venge des Romains en leur donnant ses vices… [C'est ce que répète Nietzsche (page 228).]
Mais c’est surtout à l’encontre des affranchis que notre poète exerce sa verve. Il constate qu’un trait commun les caractérise : la richesse. Sénèque citait déjà, en fustigeant l’orgueil de cette classe montante, l’exemple de Démétrius de Gadéra devenu plus riche que son patron Pompée !
183. Le poète nous renseigne sur l’origine des affranchis. Il considère que le scandale est à la fois dans l’origine de ces parvenus et dans le fait qu’ils évincent des citoyens romains ayant perdu le cens exigé faute de moyens. Juvénal est indigné que seul l’état de fortune conditionne les distinctions accordées sans que soient prises en considération la naissance et l’honorabilité. À travers les Satires, le témoignage de Juvénal montre les affranchis s’incrustant partout dans la société romaine.

184. [André Lama fustige] le mouvement dissolvant du christianisme. L’hétérogénéité ethnique a aidé sa diffusion, laquelle a profité du relâchement continu des liens de solidarité communautaire unissant les éléments constitutifs de la société romaine. Sa propagande égalitariste ne pouvait que gagner parmi les mécontents. Le christianisme apparaît comme un aboutissement de l’orientalisation spirituelle de l’empire, marquée par le développement des pratiques qui submergèrent la démarche intellectuelle d’essence rationnelle des Grecs de la période classique. [Cette phrase montre qu’on peut écrire avec un pieu des choses intéressantes !] Par ailleurs trop tolérant, le paganisme s’est trouvé en situation de faiblesse face à une religion monothéiste intransigeante. La disparition du paganisme a été douloureuse à une minorité lucide encore consciente de son identité. Mais le christianisme avait pour lui le nombre. « C’est d’abord parmi les innombrables esclaves que la nouvelle doctrine trouva du crédit. Tous les hommes étaient frères. Tous les hommes étaient égaux, qu’ils soient citoyens romains ou prisonniers de guerre réduits en esclavage » écrit un biographe de Marc-Aurèle.

185. En permanence, soit par des naturalisations massives qui s’étendent d’un coup tantôt à une classe d’auxiliaires étrangers démobilisés, tantôt à une collectivité municipale convertie en colonie honoraire, l’empire tend à favoriser un afflux allogène auquel n’échappe pas la capitale. Sur tous les plans sociaux, les Romains de souche sont submergés par des multitudes accourues avec leurs idiomes, leurs mœurs, leurs coutumes et leurs superstitions, de toutes les régions du monde. Chacun s’efforce de prendre, dès qu’il le peut, le masque d’un état-civil romain [les sans-papiers...]
186. Ainsi, au IIe siècle, la Rome des Antonins, période pourtant considérée comme l’apogée de l’empire, est un carrefour où se rencontrent des peuples auxquels les anciennes lois romaines semblaient opposer de solides barrages ethniques. Rome est devenue un creuset où, malgré ces lois, de nouvelles pratiques amalgament constamment ces peuples entre eux. L’Urbs est une Babel… et les esclaves en sont les principaux bénéficiaires. [L’helléniste Jacqueline de Romilly ne nous avait pas dit tout ça ! En fait, je suis très partagé à l’égard de cette vénérable personne, j’allais dire institution. D’un côté, je partage pleinement sa conception de l’esprit grec ; de l’autre, je trouve méprisable sa recherche des honneurs, l’étroitesse de ses vues politiques, son silence inflexible en réponse à mes efforts qui valent bien les siens pour promouvoir la culture grecque. La grande dame outragée des études grecques n’est qu’une vieille bique du Collège de France et de l’Académie ! Elle savait tout cela, mais elle nous l’a caché pour que nous ne fassions pas le rapprochement avec notre époque !]

187. Quelle revanche de parvenus pour nombre de ces intrigants ! Quel exutoire pour des haines antiromaines longtemps accumulées !
Jusqu’à Claude Ier, « le cabinet de l’empereur » – vers lequel affluent les suppliques du monde, d’où émanent les instructions aux gouverneurs des provinces comme aux magistrats de Rome, et où s’élabore la jurisprudence de tous les tribunaux, y compris la haute cour sénatoriale – n’a guère été composée que d’esclaves. De Claude à Trajan, ce sont les affranchis qui dominent le cabinet impérial. Les sénateurs du Haut-Empire ont dû s’incliner, silencieux et la rage au cœur, devant le pouvoir d’anciens esclaves qui, hissés sur les marches du trône, gorgés de biens et d’honneurs, disposaient, sous le nom du prince, des avancements, des biens, de la vie des sujets…
188. Aux esclaves et aux affranchis du princeps se joignent, pour régenter Rome et le monde, les esclaves et les affranchis de sa Cour ! On ne sait pas vraiment jusqu’où s’étendaient leurs collusions et leurs pouvoirs. Et qui ne dira jamais pourquoi tel empereur ou tel sénateur finit si mal…

Tandis que dans les provinces et en Italie subsiste encore une classe moyenne qui subvient tant bien que mal aux charges municipales, les rangs s’éclaircissent à Rome entre les ploutocrates qui gravitent autour de la Cour impériale et la masse d’une plèbe désormais trop démunie et trop fainéante pour subsister sans les allocations de l’empereur et les cadeaux de quelques grandes fortunes. Directement ou indirectement, près de la moitié de la population de l’Urbs vit, dès le IIe siècle, d’une charité publique dont les services sont gérés par des affranchis qui devaient trouver là de quoi se prélever de juteux avantages… [Vraiment, on croirait entendre les informations de la 2, un soir à 20 h ! Autre remarque : le propre d’un parasite, c’est qu’il ne sait pas ménager la bête sur laquelle il vit. Il la suce jusqu’à temps qu’elle en crève, et lui avec !]

Les grandes victoires de l’empereur Trajan (empereur de 98 à 117) en Dacie, en Arabie, en Arménie, en Mésopotamie, en Assyrie et en Perse ont fait affluer à Rome d’innombrables captifs et captives. De là s’est vérifiée cette loi de nature qui veut que dans tous les temps et dans tous les pays où il est largement pratiqué, l’esclavage abaisse et déprécie le mariage, quand il ne le supprime pas. Sans être pour autant des « débauchés », les Romains aisés qu’effarouchait la perspective où ils auraient à lutter ou à compter chaque jour avec la volonté d’une femme légitime, préféraient un douillet concubinat à de justes noces… Ils affranchissaient donc tout exprès une esclave chérie, persuadés qu’en raison de l’obsequium rendue par l’affranchie au patron, elle leur demeurerait toujours docile et fidèle [c’était mal connaître les femmes !] et sachant au surplus que, si des enfants naissaient de leurs rapports avec elle, il leur suffirait de les adopter pour en effacer la bâtardise… Ainsi vit-on s’infiltrer dans nombre des meilleures familles un véritable métissage qui, identique à celui dont d’autres peuples esclavagistes ont plus récemment subi les effets, a donné des phénomènes analogues à ceux qu’avait produits, un peu partout, la profusion des affranchissements romains. Il va de soi que, jusque dans les ménages légitimes, la présence d’esclaves ne tardait pas à introduire de graves éléments de trouble.

202. [André Lama cite ensuite plusieurs auteurs récents :] « L’agonie, c’est Rome envahie, polluée par les voluptueux et féroces cultes d’Asie ; c’est l’entrée obscène et triomphale d’Héliogabale entouré de prêtres syriens, d’eunuques, de femmes nues, de mignons épilés ; c’est l’adoration de la Pierre Noire, l’icône universelle, le phallus géant et sacré, intronisé dans les palais et les temples avec d’étonnantes prostitutions des impératrices et des princesses (Octave Mirbeau). » « Venues à la suite des marchands et des marins, les religions orientales profitaient de la décadence des mœurs et du mélange des races (Roland Villeneuve, citant à son tour Juvénal :) Toutes les horreurs, toutes les monstruosités de la débauche nous sont devenues familières, du jour où périt la pauvreté romaine. »
Lorsque les magnats d’Hollywood dans leurs superproductions et autres péplums se régalent d’étaler les tares et les vices de Rome, ils se gardent bien d’en préciser les origines. Ils choisissent toujours les empereurs les plus décadents, en fait les moins romains, et jamais les Romains pétris de qualités de la haute époque républicaine. L’obscénité se vend mieux que l’austérité. [J'avoue que dans mes Leçons de philosophie pour une révolution culturelle, j'étais tombé dans ce piège : confondre les « Romains » de la décadence, en fait les immigrés orientaux et africains, avec les Romains véritables. Et puis j'étais encore sous l'influence de mon maître à penser gauchiste : Bernard Lalande. Mais j'avais raison de comparer ces Romains de la décadence avec les foules avachies de l'Occident moderne...]

212. Le peuple romain de citoyens-soldats est devenu un peuple désarmé intérieurement, abandonnant sa défense à un groupe de spécialistes.
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13. Le refus ou l’impossibilité pour un peuple d’assumer lui-même ses fonctions vitales le conduit immanquablement à perdre le contrôle de son destin sous une forme ou sous une autre.

214. Les guerres meurtrières pour l’accession au principat épuiseront l’empire autant et sinon plus que la lutte contre les invasions. Dans ces conditions, on reste étonné devant la solidité d’une construction qui tiendra longtemps encore… [Paradoxalement, ce texte me donne du baume au cœur. J’étais persuadé, à la suite de Maxime Tandonnet, que l’immigration que nous subissons et que notre intelligentsia nous impose, allait entraîner des troubles très graves vers 2015. Mais en fait, comme à Rome, l’immigration mettra longtemps encore à dissoudre la France et « la machine durera bien aussi longtemps que moi ! »]
On sait que la démographie de l’Italie connaît des difficultés à partir de la fin du Ier siècle. L’empereur Trajan (98-117) avait conçu une politique visant à développer la démographie en Italie pour que, entre autre, la péninsule recommence à fournir des hommes à l’armée. Il créa notamment les alimenta, prêts offerts par l’État à des propriétaires aisés dont les intérêts servaient à élever des enfants pauvres mais de naissance libre. Son successeur Hadrien ne suivit pas…

224. [Conclusion.] La Roma aeterna en est arrivée là parce que l’association : despotisme – chaos ethnique – universalisme chrétien, a corrodé l’esprit civique de l’époque républicaine qui maintenait si bien citoyens et soldats dans l’honneur de la patrie romaine. [En fait, on peut dénombrer aujourd'hui quatre universalismes, qui sont de la même famille et s'entendent fort bien, malgré les apparences : l'universalisme chrétien, marxiste, gauchiste et celui des multinationales !...] Les nouveaux Romains n’ont guère vu là que des contraintes dépassées. Ils ont refusé travail et service militaire, réclamant une assistance gratuite que le régime impérial a accordée dans des proportions de plus en plus grandes.

225. Hormis quelques esprits lucides, les contemporains de l’empire n’ont généralement pas discerné eux-mêmes une crise dont le scénario s’étale sur des siècles. [Nous non plus, nous ne voyons pas ce qui se passe, ou plutôt nous ne voulons pas le voir. Mais ce qui est nouveau, c'est que les rares esprits lucides qui voudraient s'exprimer sont pourchassés, traités de bête immonde, frappés de mort sociale. Il est vrai que ces couillons de Gaulois sont intoxiqués par la télé (le distributeur automatique de tranquillisant culturel) et les médias des multinationales (par exemple le journal Libération appartient à Rothschild) qui les persuadent que « l'immigration est une chance pour la France » ! Un exemple de censure despotique : ce livre si important d'André Lama n'a pas trouvé d'éditeur et est publié à compte d'auteur, et , comme tous les livres de ce genre, il est introuvable en librairie !]

226. Si le régime inauguré par Auguste n’était pas l’idéal, il était sans doute le seul possible face aux multiples peuples absorbés par Rome. Compte tenu des moyens de l’époque, ce régime fit l’impossible pour gouverner les masses qui lui étaient confiées, trop de facteurs l’empêchèrent d’y réussir vraiment. La société de l’antiquité tardive, vaste égrenage d’individus qu’avait abandonné tout sentiment communautaire [chez nous aussi, tout sentiment communautaire a disparu, sous l'influence de "penseurs" comme Jean-Paul Sartre et son individualisme à base de pseudo-liberté], explique les progrès et le triomphe du christianisme [et réciproquement]. Seul son universalisme pouvait créer un liant dans une société aussi cosmopolite. [Si on avait à traduire le mot moderne « gauchiste » dans un thème grec, je crois qu’il serait très bien traduit par catholique. En effet, l'Église catholique s'adressait à tous les hommes et non point seulement aux juifs, comme le judaïsme. Ainsi, le mot grec kat’holou signifie universel, puis catholique, c’est-à-dire, en politique, pour nous modernes, internationaliste par opposition à nationaliste. Décidément, le thème grec sert en politique, et même il a un rôle fondamental, d'archê, au niveau des définitions !]

228. Ce conflit s’est prolongé par l’inversion judéo-chrétienne des valeurs nobles de Rome. Ces valeurs, écrit Nietzsche, ont été retournées. Ce fut un « acte de vengeance par excellence » [c'est que disait déjà Juvénal, au IIe siècle ap. JC (cf. page 182)], une « initiative monstrueuse et néfaste au-delà de toute limite ». La haine orientale contre les maîtres romains a été attisée par l’indifférence de ces derniers devant la nouvelle foi estimée absurde. Nietzsche caractérise ainsi cette guerre sourde menée par des envieux : « Que de mensonges pour ne pas avouer leur haine en tant que haine ! » L’évolution ethno-culturelle des classes dirigeantes romaines a favorisé la victoire du christianisme. « Sans les Césars romains et la société romaine, la folie du christianisme n’eût pas triomphé », précise Nietzsche. Pour lui, le triomphe chrétien est un triomphe d’origine ethnique, une revanche d’esclaves qui traduit, qui reflète l’orientalisation du monde antique gréco-romain. Le retournement des valeurs qui ont fait la force de ce monde, c’est la revanche de l’Orient contre une Rome sceptique, insouciante et fière.