Notes de lecture à propos du livre collectif La débâcle de l'école (éd. de Guibert, 2007)

Page 18, Laurent Lafforgue, médaille Fields
« La ruine de l'école entraînera inévitablement dans son sillage la ruine économique de notre pays. »
Ce n'est donc pas une question seulement pédagogique ou philosophique, mais une question de survie.

Page 81, Guy Morel, professeur de lettres
« Les mathématiques modernes, en interdisant désormais aux parents les mieux lotis d’aider leurs enfants, n’alignaient-elles pas tous les élèves sur la même ligne de départ ? »
Je n'avais pas pensé que les maths modernes avaient une fonction maoïste de nivellement. Décidément Marx avait raison : tous les problèmes sont politiques !

Page 127, Catherine Krafft, professeur de physique
« Notre pays va s’effondrer sur le plan scientifique dans les années à venir ; ma génération le verra, je n’ai pas quarante ans... »
« Mon collègue m’a rétorqué qu’on ne pouvait pas se permettre de réduire le nombre d’étudiants réussissant dans la filière, qu’il fallait donc faire des concessions et que je devais essayer de "faire des travaux plus sexy (sic)". »
« L’étudiant a persisté à dire qu’il voulait "me buter". Mais la secrétaire a refusé de me donner son nom, ce qui m’aurait permis de savoir qui éviter. »
Si je comprends bien, on évolue du bordel à la tôle ! De plus, il y a complicité de menaces de mort de la part de la secrétaire, c'est grave !
« Certains chercheurs de haut niveau m’ont dit ne plus vouloir désormais diriger de thèses de doctorat, car les étudiants qui se présentaient à eux leur semblaient d’un niveau trop faible ; leurs connaissances et leur savoir-faire ne seront donc pas transmis à de jeunes scientifiques pour les former à la recherche. »
« Il y a une soviétisation de la recherche. Le résultat est prévisible : l'effondrement. Toutefois, nous avons encore d'excellents ingénieurs... et le record du monde de vitesse sur rail. Il semble alors que notre société sera profondément divisée : les performants et les laissés pour compte pour qui l'école ne sera plus qu'une garderie. L'égalitarisme est une utopie contre nature et la nature nous rattrape. »

Page 144, Liliane Picciola, professeur de littérature
« Il me semble qu’on est entré dans l’ère du zapping en tous domaines, dans une attitude… d’usager. L’approfondissement paraît devoir être banni de notre culture : la mode télévisuelle n’est plus aux débats réunissant deux interlocuteurs mais à ceux où l’on donne la parole à beaucoup de personnes dont aucune n’a le temps de développer sa pensée. On les interrompt à tout bout de champ. Peu importe si ce qu’un participant voudrait dire a plus ou moins d’intérêt que ce qu’aimerait exprimer son voisin. L’important est que chacun ait pu exposer une bribe de ses idées ; mais, avec des bribes, peut-on constituer un raisonnement ? Par ailleurs le succès revient aux formules à l’emporte-pièce. Enfin, combien est-il d’émissions dans lesquelles la parole est donnée à n’importe qui, comme si chacun se trouvait transformé en penseur intéressant par la seule magie de sa présence à la télévision ? Nos étudiants ont baigné dans cette télévision-là. »
Aux nombreuses tares de la télévision, ce distributeur automatique de tranquillisant culturel, il faut ajouter en effet la dispersion, la ruine de la faculté de concentration, et l'effort pour « couper les épis qui dépassent du champ ».

Page 154, Jean-Pierre Ferrier, professeur de mathématiques
« Leur faible connaissance de la langue française empêche les élèves du collège de comprendre les énoncés des exercices de mathématiques qu’on leur propose, dès qu’ils portent sur des situations concrètes pour lesquelles la solution ne figure pas dans l’énoncé lui-même. »
On comprend ainsi que la ruine des études littéraires ait un impact certain sur les études scientifiques.
« Quant à un oral comme celui de l’agrégation, c’est le bachotage servile des candidats que l’on y teste et non pas leur rigueur et leur maîtrise de la logique. »
Important. Cela rejoint mes critiques portant sur l'agrégation littéraire : on n'étudie plus des textes mais des commentaires sur les textes, qui charrient des idéologies, des erreurs, des anachronismes, pour former une pensée unique. On ne fait pas de la philosophie mais de l'histoire de la philosophie, avec exclusion des auteurs ou des candidats qui ne sont pas dans la ligne idéologique. L'agrégation ne donne pas un brevet de génie, mais un certificat de conformité intellectuelle, d'où toute créativité est exclue, ainsi que tout esprit critique. D'ailleurs, agrégé vient du latin ad entrer dans et gregem le troupeau de moutons ! Toutefois, je me pose à moi-même une question : je suis contre, bien sûr, le délabrement de l'école signalé par ce livre, mais je suis contre aussi l'école du bachotage que j'ai connue. Alors, où est la solution ? Si quelqu'un peut me le dire...
« Lorsqu’on interroge des étudiants admis au CAPES ou à l’agrégation, ou encore à l’IUFM, sur la "vérité en mathématiques", ils répondent : "C’est ce que dit le professeur." Les mathématiques ne sont plus que des vérités révélées. A l’IUFM on leur explique, ce qui n’est guère mieux, que la vérité est "ce que construit l’élève". »
Affolant. Dans le premier cas, il s'agit d'une attitude religieuse, fanatique, de la part de fayots. Dans le second cas, j'ai montré que Platon, qui admet provisoirement cette thèse dans son célèbre texte du Ménon, commet une tricherie, et d'ailleurs on omet toujours le rôle correcteur de Socrate qui renvoie à l'élève ses erreurs, comme en un miroir. Voir :
http://pagesperso-orange.fr/r.garrigues/fr/textesrecents/socrate_menon.htm
Voir aussi ma propre lettre à Maurice Maschino au sujet de son livre L’école de la lâcheté :
http://pagesperso-orange.fr/r.garrigues/fr/textesrecents/lettre_maschino.htm

Page 178, Laurent Lafforgue, médaille Fields
« En décembre 2006, le ministre de l'Education nationale demanda à l'Académie des sciences de rédiger un rapport sur l'enseignement du calcul à l'école primaire. A cette fin, le bureau exécutif de l'Académie diligenta une commission présidée par un astrophysicien de renom qui occupe le poste officiel de "délégué de l'Académie à l'éducation et à la formation". Celui-ci confia la préparation d'une ébauche du rapport à un académicien reconnu pour sa valeur scientifique et pour sa grande culture – un savant qui, depuis plusieurs décennies, est aussi l'un des mathématiciens français les plus investis dans les questions d'éducation et compte donc parmi ceux qui possèdent le plus de connaissances et d'expérience en la matière. Or, le premier projet de rapport, présenté par cet éminent mathématicien après deux semaines de méditation et révisé par l'éminent astrophysicien spécialiste de l'éducation, revêtait les caractères que voici :
Pas une seule préconisation précise, mais des considérations générales très vagues et sans rapport étroit avec le calcul. Rien sur l’addition, la soustraction, la multiplication ou la division, pas plus que sur les fractions, les nombres décimaux, la règle de trois ou la proportionnalité. Aucune référence au vocabulaire précis des mathématiques élémentaires. Ce texte ignorait tout ce qui est simple, mais renvoyait sans ordre à quelques notions savantes disparates. […] Les défenseurs de l’école dont nous sommes ont l’impression que leurs opposants sont atteints de surdité et de cécité complètes. Il est clair en tout cas que leurs adversaires – qui tiennent fermement les rênes de l’Académie des sciences – refusent de s’associer à tout jugement, toujours trop négatif à leur goût, porté sur les politiques éducatives de ces dernières décennies et sur leurs effets. En certaines occasions, ses représentants les plus éminents – dont le président de l’Académie lui-même – n’hésitèrent pas à lancer publiquement des attaques personnelles contre un membre de ladite Académie [probablement Laurent Lafforgue lui-même], coupable à leurs yeux d’avoir critiqué en termes virulents l’état de notre école et mis en cause la responsabilité de ses instances dirigeantes. »
Ce texte apporte des réponses à des questions très importantes. D'abord, on voit qu'on ne peut pas faire confiance à quelqu'un en raison de son éminence scientifique, de son intelligence exceptionnelle dans un domaine. Mais cela, seul quelqu'un ayant une intelligence reconnue encore plus exceptionnelle, Laurent Lafforgue, peut le dire avec quelque chance d'être cru. Il y a plusieurs formes d'intelligence, mais une intelligence dans un domaine peut aller de pair avec une sottise épaisse dans un autre. Ou plutôt, dans le cas présent, les éminents académiciens visés par Laurent Lafforgue font preuve d'une déficience morale : ils sont à la bonne soupe, ils veulent y rester. Ils savent bien, tout de même, que l'école est en train de s'effondrer, sous les coups invraisemblables d'un Etat soviétique, mais ils ne veulent pas mordre la main qui les nourrit... Il me souvient que René Thom, également médaille Fields, a eu maille à partir également avec l'Académie des sciences. En tout cas, le commun des mortels, dont je suis, doit se débarrasser une bonne fois pour toutes du prestige esclavagiste des grands noms, fût-ce celui de Platon, et considérer la chose en elle-même et non celui qui en parle !

Page 63, Marie Teissèdre, institutrice
Mention spéciale pour cette jeune institutrice qui a subi l’IUFM, l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres, où l’on fait un stage obligatoire pour devenir enseignant titulaire. Elle raconte ce qui s’y passe. Ses constatations rejoignent tout à fait celles de Rachel Boutonnet dans son livre Journal d’une institutrice clandestine. Ces deux jeunes femmes ont un bon sens et un amour des enfants qui réchauffent le cœur !
Marie Teissèdre témoigne de ce que j’appelle le noyautage de notre société par des sectes pseudo-révolutionnaires (trotskistes ou maoïstes, en tout cas soviétoïdes). Je pense ici au roman de Dostoïevski Les démons (autre titre Les possédés).
« Quant aux autres cours [autres que ceux d’histoire-géographie et sciences naturelles], en particulier ceux dont le volume était le plus important, je n’y ai subi qu’un endoctrinement pédagogique inepte ; ils étaient vides de contenu. »
« La titularisation ne dépend pas de la qualité de l’enseignement des stagiaires, mais de sa conformité aux préconisations et à l’idéologie imposées par les IUFM. Ce système est contraignant : il est la négation même de la liberté pédagogique de l’enseignant, inscrite dans la loi. […] Les IUFM sont des instituts où règne la médiocrité intellectuelle et une forme de terrorisme intellectuel. »
« Peu à peu, nous en sommes venus à la question de la dictée en cycle 3. Le formateur m’a déconseillé de donner des dictées lors de mon prochain stage car, selon lui, "c’est absurde". »
Il y a dans l’orthographe française une part irrationnelle qu’on pourrait réformer ou négliger et une part rationnelle indispensable à la communication. Ainsi, pourquoi faut-il un l à imbécile et deux l à imbécillité ? Par contre, il est indispensable de savoir, au moyen de signes orthographiques, qui fait l’action, qui la subit, etc. Toutefois, la grammaire qui décrit les structures de la langue française ne pourra jamais être débarrassée de ses incohérences car on n’y trouve pas l’harmonie entre la pensée, le langage et l’expression qui caractérisent la langue grecque ancienne.
On s’étonne, on s’émeut des comportements de la jeunesse. En voici une cause :
« Alors qu’elle est actuellement la difficulté majeure à laquelle sont confrontés les jeunes enseignants, la question de l’autorité de l’enseignant est taboue à l’IUFM. » Et il y a une indifférence complète au calvaire de beaucoup d’enseignants…
Enfin, ce bouquet d’absurdités :
« Lors de mon stage en petite section de maternelle, je disposais pour m’asseoir d’une chaise d’enfant de trois ou quatre ans. Je n’avais pas de bureau ni de chaise pour adulte. Comme je trouvais que ce n’était pas très confortable, notamment lors des « rituels », j’ai demandé au directeur de l’école s’il était possible de se procurer une chaise d’adulte. Il m’a aussitôt fait part de son étonnement face à ma demande, et m’a dit qu’il serait intéressant de réfléchir aux raisons pour lesquelles je voulais une chaise à ma taille, car ma requête lui paraissait très suspecte. Il m’a déconseillé d’utiliser une grande chaise, car je devais « être à la hauteur des enfants » et « être parmi eux ». Il ajouta que les enseignants qui disposaient de chaises à leur taille « se prenaient pour des nobles ». A la suite de la première réunion de la commission chargée d’évaluer mon travail, je comprends que le but des visites des professeurs d’IUFM et des maîtres formateurs est de vérifier la soumission des enseignants aux absurdités prônées par le pédagogisme et que tout écart par rapport aux pratiques imposées par les IUFM peut être puni de licenciement. »
Plusieurs remarques. 1. Le dissident (étymologiquement : celui qui s’assoit à côté !) est un malade qui doit être soigné, psychanalysé. Je pense ici au témoignage formidable de Vladimir Boukovski dans Et le vent reprend ses tours, qui dut subir nombre d’expertises psychiatriques avant d’être libéré et échangé par Brejnev. 2. On voit bien l’attitude revancharde de ce directeur d’école, sa haine non seulement de l’ancien régime, mais encore de tout ce qui est passé et de tout ce qui est éminent ! 3. On constate encore le rôle de flic que jouent de tels personnages sous leurs allures de libérateurs ! Quand j’étais moi-même professeur, j’expliquais à mes élèves que j’étais leur maître en philosophie, mais que tel élève pourrait être mon maître en tennis, tel autre en informatique, etc.

Et le mot de la fin par Bertrand Vergely, professeur de philosophie, page 239
« Un monde sans maître et sans excellence est alors un monde d’individus perdus, esclaves de leur ignorance et de leur médiocrité et donc aisément manipulables. Ce ne sont pas les maîtres qui asservissent l’humanité : c’est leur absence. »
En effet, dans son effort de nivellement par le bas, notre société aboutit à l'inverse du résultat escompté, à savoir la division de la société en maîtres et esclaves.