Autre critique de La Vierge aux cerises parue dans le Bulletin critique du livre français, 1997, numéro 587-589, page 1864, transcrite en 2011

Il y a eu très peu de critiques de La Vierge aux cerises, quatre ou cinq tout au plus, mais toutes extraordinaires, comme celle de l’article précédent (lettre de Bernard d'Espagnat). Cela tient à l’incurie des médias et d’autre part à ce que l'année de la parution du livre (1995), a eu lieu je ne sais quelle réorganisation de la Bibliothèque nationale, de sorte que ce roman n’est pas paru au catalogue et n’a pas été acheté à l’étranger, comme ce fut le cas pour mon essai Plotin aujourd’hui.
Je repense souvent à cette critique du
Bulletin. C’est à cause du mot charme. En effet, malgré les critiques cinglantes de l’auteur du Bulletin, ce mot, plusieurs fois répété, prouve que j’ai atteint mon but : montrer qu’à travers les amours humaines, l’homme atteint la transcendance.
Je me suis souvent demandé qui pouvait être le critique anonyme du
Bulletin. Est-ce un professeur, un proviseur épris de littérature, agacé par mes critiques perpétuelles contre l’institution, mais un homme honnête qui reconnaissait qu’il était tombé sous le charme de la Vierge aux cerises ? Un ingénieur, un spéléologue, un cosmonaute, un écrivain ? Je ne sais. Au fond, c’est très bien qu’il reste inconnu, de même qu’on ne sait guère de quoi était faite la vie, avec ses petitesses, d’un des principaux ouvreurs de pistes vers la transcendance : Jean-Sébastien Bach. Et c’était mon but : que la Vierge aux cerises puisse revivre en un autre que moi. Voici donc le texte.

« On est d’abord rebuté par les défauts criants, exagérés, de ce livre – exutoire de toutes les pensées de l’auteur, d’un égotisme monstrueux, encombré de répétitions et d’une écriture souvent négligée où abondent à côté des plus fines remarques les lieux communs et les truismes. Et cependant un charme agit. On continue, malgré l’agacement. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il s’agit d’un amour fou, dans tous les sens du terme : le narrateur est un professeur de philo en province qui, à quarante-trois ans, est ensorcelé par une de ses élèves, vingt ans, la « vierge aux cerises », qui se transforme vite en une bacchante possédée par les dieux. Précisons que le « héros » est marié et père de famille, « comblé » aux yeux de tous, mais presque indifférent aux sentiments des siens, semble-t-il. On a reconnu le sujet du douloureux film Noces blanches, avec Bruno Crémer et Vanessa Paradis ; mais la fin est différente. Bien entendu la jeune femme se détourne, dans les dernières pages, de son encombrant mentor, qui vit dans l’univers de Jean-Sébastien Bach, de Patinir et de Quentin Metsys (peintre de la Vierge aux cerises – 1510 – un grand chef-d’œuvre en effet), et cherche dans des amours moins sublimes une vie plus tempérée, même si elle est quelconque. On serait tenté de dire qu’il faut élaguer tout cela, être moins prolixe ? Mais cette critique serait absurde, car le charme du livre disparaîtrait, qui est fait du jaillissement incontrôlé de l’amour-passion et de l’amour physique (certains passages sont d’une grande précision) dans le désordre même de la vie. L’auteur n’hésite pas à raconter, en hors-d’œuvre, l’histoire de ses relations avec le professeur qui lui a ouvert le monde des idées, chapitre en contrepoint et en final de ses souvenirs. »