LE CLOITRE DU PUY

Le cloître du Puy est une enceinte, un espace clos à l'abri des hommes, mais ouvert à la lumière du ciel, de telle manière que la pierre est plus sombre en bas et plus claire en haut. Un moine se promène dans l'allée couverte du cloître. Par l'une des arcades cintrées par un arc roman reposant sur des piliers ornés de chapiteaux, il aperçoit les arcades de l'autre allée, en face de lui, à sa hauteur, au bout de la pièce de verdure qui occupe le centre du cloître. Ces ouvertures sont toutes noires, car la clarté ne pénètre guère en bas sous la voûte. Elles ressemblent à des sarcophages ou plutôt à des moines, avec une grosse tête ronde et un corps trapu, grossièrement enveloppé d'une bure. En somme, le moine aperçoit de l'extérieur, en ces arcades, ses semblables comme des tombeaux impénétrables. Il se trouve au contraire à l'intérieur d'une ouverture analogue, bien plus grande puisqu'elle est plus proche de lui, au point d'encadrer sa vision comme des paupières. Le moine contemple le jeu de la lumière qui parcourt l'enchevêtrement coloré des droites et des courbes et s'élève comme un chant dans les différents étages de l'édifice roman. D'une manière générale, tout ce mur peut être lu comme une partition de musique avec ses barres de mesure, ses signes abstraits d'intensité et de durée, de rythme et de hauteur, de legato ou de silence, de succession mélodique ou de contrepoint, sur un même thème où chaque voix donne des variations originales mais harmoniques.

Le premier étage, la première voie ou voix de basse est constitué par l'assise inébranlable de l'allée du cloître, en forme de portique. Celui-ci repose sur un socle massif, lourd, épais, solide, couleur de terre qui contraste avec l'exubérance de la végétation. Les personnages, les moines dessinés par les arcades auréolées d'arcs romans où alternent déjà le clair et l'obscur, sont semblables mais non identiques. Ils se succèdent comme les membres d'une cérémonie, au rythme répétitif d'une procession, selon un mètre ou mesure régulier, en une sorte de mouvement arrêté. Le second étage ou voie moyenne ou voix de ténor est constitué de tuiles rouges légèrement couvertes de mousse, et d'une marqueterie où alternent l'ocre de la pierre, le roux de la brique et le brun chaud du bois de la charpente, selon un rythme plus lent, avec des arcs plus détendus et des segments de droite. De l'ensemble s'exhale une ardeur secrète et douce, comme d'un brasier qui se consume très lentement. Chaque élément est arrangé avec soin, un à un, avec temps et amour, sans soupir, ni silence, ni vide, mais avec plénitude et ferveur.

Le troisième étage ou voie intermédiaire ou voix d'alto est nettement délimité par le toit aux tuiles rouges et par l'étage supérieur à encorbellements. Il se compose d'arcades jumelles, séparées par un intervalle, sur le rythme 2+1. Prosodiquement, ce sont des spondées, plutôt que des trochées ou des ïambes. L'intervalle, le silence dans le mur permet à cette voie d'assurer le contrepoint et de s'allier aux autres. Verticalement et harmoniquement, elle organise le passage des teintes foncées du bronze du bas du vitrail aux nuances plus claires du sommet mêlées d'ocre. Le quatrième étage ou voie supérieure ou voix de soprano est le dernier aperçu par le moine qui ne voit pas le ciel de sous l'arcade ou il est arrêté en contemplation. Cette voie ou voix est très claire, plus ténue, un peu délirante et détachée, tout en appartenant indéfectiblement à l'ensemble de l'édifice. Littéralement, elle est sublime, mais au sens où l'on parle en médecine de muscles sublimes, c'est-à-dire superficiels, par opposition aux muscles profonds. Elle est sous une certaine limite que le moine, de son point de vue, ne dépasse pas. Elle reçoit la lumière du ciel, mais elle n'est pas dans le ciel, elle est immanente à la muraille, comme si le reste était bâti pour elle. Elle n'a pas de prétention, elle ne s'élance pas, comme l'ogive gothique, à la conquête du ciel.

Le cloître roman est donc une prière dans la pierre qui assure le transport, la métaphore de la lumière, un trait d'union avec Dieu, une machine à transformer l'obscur en clarté. C'est une poésie, un assemblage, une architecture, un piège pour la lumière divine, laquelle arrive ainsi à la créature qui n'est que ténèbres. C'est pourquoi le moine, monachos en grec, veut vivre en solitaire, dans l'élan d'un seul vers l'Unique, spoudê monou pros monon, ou du moins, à la différence de l'ermite, dans une solitude à plusieurs, séparé de ses semblables par le silence. Il ne veut avoir affaire qu'à la lumière de l'Etre et non à la béance creuse des créatures. En effet, ces arcades en forme de moines sont noirâtres lorsqu'il les regarde de l'extérieur, en elles-mêmes, livrées à leur obscurité intrinsèque. Mais la même arche, vue de l'intérieur, est illuminée, même en dessous de l'arc, et la lumière, par réverbération et émanation rend la pierre radieuse et chantante. Cette arche est coextensive à la vision du moine qui, du fond de sa béance creuse, aperçoit la totalité de l'être piégé dans la pierre. C'est comme s'il le regardait à l'intérieur de lui-même, par recueillement. Il s'unit à lui car tous les êtres sont intérieurs, panta eisô et connaître, c'est être. Le moine est donc uni à Dieu par l'intermédiaire de la pierre. Sans le savoir, il est plus panthéiste et païen que chrétien, car Dieu est en image, "en autre chose" que lui-même. Tout art est idolâtrie et c'est pourquoi certaines religions ont interdit l'image.

Un autre élément montre que le cloître est un édifice byzantin, plotinien, grec plutôt que chrétien. C'est l'universalité du thème du segment de droite surmonté, cerné, cintré par un arc de cercle et même un demi-cercle. Celui-ci se répète au-dessus de toutes les arches du sévère portique, à tous les étages et jusque dans les tuiles rondes du toit. Même le palier qui d'un bout à l'autre sépare deux étages, est exactement cintré par l'arc sous lequel se trouve le moine. La ligne droite est le meilleur symbole du christianisme et de la modernité. Elle est infinie. Sur elle, on peut toujours progresser, c'est-à-dire faire un pas de plus en avant, dans un temps orienté. Vers quoi, grand Dieu! Vers la mort, le dépassement, l'expansion, le profit, le détraquement, au-delà de sa condition. La recherche d'un sens de la vie où il n'y en a pas ne peut mener qu'à la déception et au sentiment de l'absurde. Au contraire, le cercle est parfait, c'est-à-dire fait complètement, arrivé au terme de son évolution normale. Quand on a fait le tour d'un cercle, on n'a plus qu'à recommencer. C'est le domaine de la répétition, dans un temps arrêté, comme les paragraphes de ce roman. On imagine volontiers le moine chantant avec ses frères la messe de Guillaume de Machaut, sans accompagnement d'instruments. Celle-ci exprime la joie propre à la créature finie, la sérénité, l'absence de trouble d'une solitude à plusieurs, loin des querelles des hommes. C'est l'ivresse de la créature qui ne tend vers rien, renonce à tout pouvoir, et se tient en retrait, oublieuse d'elle-même. Elle accueille, recueille et exprime avec ferveur et ravissement la vibration, le chant mélodieux qui s'élève en elle. Elle est un instrument dans la main de Dieu.