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Cher Docteur D. (1999)

Docteur,

Vendredi dernier, je suis venu vous voir en consultation psychiatrique.

Au bout de seize minutes - j'avais branché mon chronomètre en entrant dans votre cabinet - la consultation a pris fin, volontairement de votre part, alors que j'étais en train de vous parler et que vous aviez à peine répondu aux questions que je vous posais. Encore faut-il retrancher de ces seize minutes au moins trois minutes de conversation téléphonique en ma présence, durant laquelle vous paraissiez beaucoup moins pressé. Nous étions donc nettement en dessous du pauvre petit quart d'heure que vous m'octroyez pour deux cent vingt-cinq francs (honoraires horaires: neuf cents francs!) J'ai trouvé cette situation inacceptable et je suis parti.

A ma protestation, vous avez rétorqué que vous m'aviez consacré vingt-cinq minutes. Mais le chronomètre, que je vous ai montré, était une donnée objective. Comme les mauvais élèves pris en faute, vous avez aussi affirmé que d'autres prenaient encore plus cher. Par exemple, ce malheureux petit questionnaire, sur une page mal photocopiée, sur laquelle j'avais dû mettre quelques croix, et qui a donné lieu à quelques commentaires ultra-rapides de votre part, aurait été soldé, selon vous, quatre cent cinquante francs par d'autres. Comme si l'arnaque des autres disculpait en quoi que ce soit la vôtre!

Certes, j'ai vu pire! Vous n'arrivez pas à la cheville de votre confrère le docteur R., que j'ai "consulté" il y a quelques années. Comme j'arrivais dans une salle d'attente assez bien remplie, je me demandais avec un peu d'inquiétude combien de temps j'allais attendre. Peine perdue: au bout de quarante-cinq minutes, tout le monde était dehors, y compris moi-même. En ce qui me concerne, le docteur R. fut tellement pressé que je n'ai pas eu le temps de le payer! Un record, avouez-le, dont je vous crois bien incapable. Pourtant, en ma présence, il eut une assez longue conversation téléphonique, pendant laquelle il prit bien ses aises, au sujet de l'aménagement d'un nouveau cabinet. On pourrait penser qu'à neuf cents francs de l'heure ou beaucoup plus, vous pourriez avoir la politesse de ne pas interrompre le consultant et de prendre une secrétaire payée au SMIC, car je suppose que, comme tout le monde, vous souhaitez réduire le chômage.

J'ai donc eu la dignité de partir, pour le geste, en me privant de vos soins, et en vous faisant remarquer que j'étais pourtant intégralement remboursé. Mais la Sécurité sociale, je la paye, d'une autre manière. Certes, je suis malade mentalement, vous le savez très bien, mais pas au point d'accepter n'importe quoi de n'importe qui. Je plains sincèrement les malades que j'ai vus dans la salle d'attente du docteur R. et qui, à en juger par leur mine, n'allaient pas très bien, qui étaient traités comme des chiens et qui avaient surtout le droit de participer à "l'installation d'un nouveau cabinet", pour qui et pour quoi ? Pour le docteur R. lui-même, sans doute.

La vérité, c'est que vous êtes vous-même victime d'une grave maladie mentale, quoique bien vue socialement. Vous ne vous intéressez pas à vos malades, la souffrance humaine vous laisse indifférent, vous êtes avide de gagner, fricophile, spasfoncé et enfoncé dans vos fonds. Vous avez votre drogue, vous aussi. J'irais presque jusqu'à inverser les rôles: vous devriez ici écouter le philosophe et guérir de cette grave maladie de l'âme.

Il n'en reste pas moins que vous êtes de loin le meilleur psychiatre que j'aie rencontré, c'est peut-être pour cela que je prends la peine et le plaisir de vous écrire. Vous êtes le seul qui ne m'ait pas proposé, voire imposé, d'entrée de jeu, de m'assommer sous les médicaments et qui ait accepté de discuter avec moi, si peu que ce soit, et de me donner des conseils utiles. Il est certain que vous aviez raison, en me quittant, d'affirmer que c'est moi qui souffrirait le plus de cette rupture, dont j'ai pris l'initiative, et non pas vous. Pour vous, je ne suis qu'un malade parmi cent autres, une de ces marionnettes qui viennent faire trois petits tours dans votre salle d'attente, puis dans votre cabinet, et qui fichent le camp sans demander leur reste. Mais moi, je perds un vrai psychologue qui avait compris que j'étais un "infirme social", selon votre excellente expression, et que c'était bien là l'une des causes de ma dépression chronique.

En effet, dans mon cas, on peut bien invoquer "la recapture de la sérotonine", l'hérédité, l'enfance, et que sais-je encore ? Il n'en reste pas moins que, d'aussi loin que je me rappelle, j'ai souffert de vivre dans un panier de crabes, dans une humanité composée de docteurs R., voire D., et de millions d'autres, de toutes variétés. Hélas! je fais mienne cette maxime de Jonathan Swift dans l'édition non expurgée des Voyages de Gulliver: "Les gens de votre espèce humaine, dit le roi des géants au voyageur Gulliver, forment, dans leur ensemble, la plus odieuse petite vermine à qui la nature ait jamais permis de ramper à la surface de la terre."

Comme je ne suis pas à une contradiction près, j'essaierai, malgré tout, dans mon intérêt, d'appliquer vos excellents conseils: regarder la télévision (le distributeur automatique de tranquillisant culturel), aimer les autres, etc. Avouez que, dans mon cas, ce ne sera pas facile! Comme vous l'avez remarqué un jour, la fin de ma vie risque d'être difficile.

Veuillez agréer, cher docteur, mes salutations les plus quelconques, anonymes et passe-partout.

René Garrigues

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