Cher Docteur Cottraux,


Je crois vous être agréable et utile sur le plan médical, voire humain, en vous envoyant en cette fin d'année 2003 une espèce de bulletin de santé morale, suite aux bons soins que vous m'avez prodigués à partir de 2000.
Je dors de mieux en mieux: une nuit complète, et même je me rendors très agréablement après le petit déjeuner que je prends avec ma compagne! Je ne fais rien, je savoure le plaisir de ne rien faire. J'apprécie la chance formidable que la société me verse une rente à vie et me fiche la paix et même m'assiste médicalement!
Je ne fais plus de métaphysique, je n'écris plus. Personne ne consulte mon site ni me commande mes livres mais j'ai la grande satisfaction de les avoir faits. Je continue à croire que mon oeuvre peut être utile à l'humanité: puisqu'il n'y a pas de solution au problème du mal chez Plotin, le meilleur des philosophes, inutile de chercher ailleurs; voilà le remède à tout fanatisme, quel qu'il soit, et l'espoir d'une paix entre les hommes.
Je m'intéresse de moins en moins à ce qui préoccupe les hommes, et même la science n'excite plus ma curiosité: j'ai l'esprit libre, serein, je ne me tracasse plus. Je deviens hédoniste, l'amour (de ma compagne Cl.) emplit ma vie. D'autre part, j'évite de plus en plus les querelles en faisant la part, dans le dialogue, de la folie qui est en chacun de nous.
Suis-je heureux? Oui, sans passion, si ce n'est pour ma compagne. Mais pas complètement, car je pense maintenant que nous sommes aux mains d'un Dieu méchant, un Dieu tortionnaire, qui se préoccupe de la nature mais non de l'individu, sur lequel il peut faire fondre à tout moment n'importe quelle calamité, de la plus petite et quotidienne jusqu'à l'inexorable, la moindre étant sans doute la mort que je ne crains en aucune manière. Dieu est probablement un "sinistre plaisantin", sa seule excuse est qu'il n'existe pas (mais il est). Vous voyez, je ne suis pas complètement guéri de la métaphysique! Du coup, je déteste moins les hommes, car je pense que Dieu est largement à l'origine du mal et qu'il a mis les hommes dans des situations sans issue, où ils ne peuvent que s'entretuer.
Il me reste des progrès à accomplir: ne plus parler de moi, et Cl. m'y encourage vivement. Quant à mon amnésie, elle subsiste et progresse. Peut-on faire l'hypothèse que je serais tellement centré sur moi-même que j'en oublierais le reste du monde? Non, je crois que chez moi c'est génétique. Toutefois, je le croyais aussi pour le sommeil et j'ai retrouvé celui-ci...
Et puisque c'est le moment, je vous présente mes meilleurs voeux pour 2004. Puissiez-vous continuer votre oeuvre si bénéfique!

P.S. Ma compagne avait envie de vous écrire mais elle ne le fera pas. Aussi, je me fais son interprète dans les lignes suivantes:
"René Garrigues n'est pas guéri. Oui, nous sommes heureux et nous nous aimons, mais il est obsessionnel et "j'en mange à tous les repas". Il est aussi obsédé par la jalousie (sans motif). De plus, il dit qu'il est pour le dialogue, mais en fait il pratique le monologue et il n'écoute pas ce qu'on lui répond !"

Décembre 2003.