UN CHEF-D'OEUVRE INCONNU

J'ai connu autrefois l'artiste qui a créé ce chef-d'oeuvre inconnu et je suis heureux aujourd'hui de le présenter, avec mes commentaires.

 

Il s'agit d'un gnome, une tête bouleversante de la grosseur d'une noix, modelée dans une sorte de pâte ou de glaise, et soutenue par un cou massif presque aussi grand qu'elle. Ce qui surprend tout d'abord, c'est la dimension de cette tête, facilement tenue entre le pouce et l'index, comme celle du voyageur Gulliver entre les mains du roi des géants. Mais cet être n'a ni jambes pour s'enfuir, ni bras pour se cacher ou se protéger. On peut le comparer plutôt à ces enterrés vifs du Satiricon dont la tête seule dépasse du sol et qu'une faucheuse va inexorablement couper dans quelques instants. Ce n'est pas un avorton, un « fœtus sorti avant terme du ventre de la mère [ici, de la terre], un être qui s'est trouvé arrêté dans son évolution ou qui n'a pas atteint le développement normal dans son espèce (dictionnaire Robert) ». Il fait plutôt penser à un bébé dont l'accouchement autrefois se faisait aux forceps. Ou encore à l'un de ces enfants que des saltimbanques ravissaient à leurs parents et déformaient intentionnellement en monstres, dit-on, afin de les montrer dans les foires.
Cet homoncule, ce Quasimodo est donc constitué d'une tête à l'ovale parfait et à la forte structure sur ce cou puissant, comme une fleur sur sa tige, avec une sorte de beauté et d'harmonie. Mais le détail des traits est atroce. Le crâne est tiré vers l'arrière et porte encore la trace des mains de celle qui le modela. Le nez puissant et même monstrueux, ainsi que les arcades, sont épatés et écrasés. Les oreilles sont comme rabotées et réduites à un orifice. De nombreuses piqûres, de profondes griffures entaillent la figure de ce martyr. La bouche se tord en un rictus de souffrance. Mais les yeux surtout sont deux excavations, plus précisément une grotte pour le gauche, une invagination pour le droit. A proprement parler, les yeux sont absents, cet être ne perçoit pas le monde, il le reçoit et le subit. Il n'est pas une personne, mais une chose, comme dans l'art nègre où la figure humaine surgit seulement de l'arrangement d'objets hétéroclites. Et pourtant, il souffre…
Cet être n'inspire donc pas l'horreur, comme la créature du docteur Frankenstein, parce qu'il ne nous menace en rien, fiché en terre et à la merci de celui qui tient entre ses doigts sa tête de glaise. Il ne suscite pas non plus la pitié, car il n'appelle pas notre aide comme celui qui se noie, puisqu'il ne coule pas mais émerge laborieusement. Il ne sollicite pas plus notre intervention qu'un malade sur la table d'opération. Il ne cherche pas à fuir la main à laquelle il s'abandonne, comme un rat sous la griffe du chat, mais qui ne tenterait pas de s'échapper. Il n'inspire pas non plus l'amour, le désir de le rejoindre, comme le Christ d'Auzon ou de Saint-Flour, qui sur la croix contemple avec sérénité et mélancolie la méchanceté des hommes, lui qui part retrouver le Père. Ce souffre-douleur, cet être grimaçant n'émet aucune plainte, n'a pas d'ostentation, mais il est l'expression de la pure souffrance. Il se tord comme un ver et aspire à sortir de terre et à tourner sa face vers le soleil, comme si un dieu cruel le faisait souffrir pour le faire surgir de la masse de la terre glaise. Il veux ex-sister, quel qu'en soit le prix, ou plutôt il y est condamné. Sa seule vengeance est de montrer son œuvre à son créateur, comme en un miroir, de lui faire honte peut-être, comme un supplicié de l'empereur Néron. Que ce dieu aveugle voie enfin son œuvre et qu'il soit révélé, selon la belle expression d'Hubert Reeves, que "Dieu est un sinistre plaisantin" !