AUTOPORTRAIT CHARGE

Le texte suivant est extrait du pamphlet contre François Dagognet, l'ex-président du jury d'agrégation de philosophie, qui m'a aussi écarté du CNRS. Ce pamphlet est inclus dans mon livre La Richesse, pages 141 et 142. Je me suis décrit ici tel que je suppose être vu par mon adversaire et tel que je me vois moi-même dans le miroir fallacieux de ses yeux !
Ce texte présente une énigme : est-ce que je décris la vérité ou bien est-ce une caricature de moi-même ? Est-ce que j'adhère vraiment aux critiques que je mets dans la bouche de François Dagognet ?
Solution de l'énigme : tous les éléments ici présentés sont véridiques. Mais Dagognet n'a pas le point de vue du tout et tous ces composants d'une recherche philosophique lui apparaissent comme un bric-à-brac hétéroclite, incohérent et sans avenir. Mais ici encore, le tout est autre chose que la somme des parties !

Qu'est-ce que c'est que ce Garrigues, qu'on nous envoie au CNRS ? Qu'est-ce que ce cinglé, ce minable, encore mal décrotté de sa ferme ? Il a passé le baccalauréat série M, le dernier de la liste. Il a échoué quatre fois à propédeutique, il lui a fallu une dérogation pour services militaires pour l'obtenir à la cinquième fois et parvenir péniblement à la licence, avec mention passable. C'est un lourdaud, il aurait été bien incapable de suivre une khâgne, car il y faut une autre agilité d'esprit que la sienne. Il s'est entiché d'une langue morte, le grec. En y consacrant bien des années, il a fini par avoir un certain niveau, qu'il faudrait d'ailleurs vérifier. Qu'est-ce que cela a d'extraordinaire, sinon la marque d'une opiniâtreté un peu pathologique ? C'est un beau parleur, il s'exprime à l'écrit et à l'oral avec une certaine aisance, mais comme il le dit lui-même, au bout de quelques minutes de conversation, vous n'existez plus pour lui que comme une ombre, son regard vous quitte et s'égare vers on ne sait quelle chimère qu'il est prêt à appeler l'Idée platonicienne, car il a une fort bonne opinion de lui-même. C'est un illuminé. Quelle salade avec son Jean-Sébastien Bach ! Il veut le rendre non chrétien ; par contre il veut trouver en sa musique le fondement d'une morale et d'une politique pour les hommes d'aujourd'hui ! Cela n'a pas le sens commun. Il ne manque pas d'air ! II a rassemblé sur une cassette des pièces de J. S. Bach, belles et difficiles, jouées par les meilleurs spécialistes de notre époque, et à la fin il a le toupet de produire une invention et un petit prélude, à deux voix seulement, joués par lui à peine correctement ! Il fait dire à Kant n'importe quoi ; il prend tous les interprètes pour des imbéciles, alors qu'ils connaissent le texte infiniment mieux que lui. Il a des hargnes imprescriptibles, par exemple contre Hegel. Il mélange tout. Son " œuvre " est un capharnaüm indescriptible : Plotin, sainte Thérèse, René Thom s'y côtoient et s'interpellent ! Mais comme il est un peu obsessionnel, ses livres sont composés de paragraphes à peu près égaux, qu'il entasse comme un maçon ferait avec des briques.

Son caractère aussi est quelque peu bizarre. Dans la conversation, il est très cordial et puis vous vous apercevez rapidement qu'il en veut au monde entier. Vous vous sentiriez presque coupable d'être en face de lui. Dieu sait ce qu'a pu être son enfance, il y a des psychanalyses qui se perdent ! Il agite des grandes idées d'universalité, de justice au nom desquelles il condamne tous les êtres réels, quoi qu'ils fassent et fussent-ils des saints ! Mais lui-même ne fait rien, il reconnaît d'ailleurs sa grande inaptitude pour tout ce qui n'est pas le discours philosophique. Parlons-en d'ailleurs une bonne fois de cette philosophie. Moi aussi, quand j'avais quinze ans, j'ai voulu connaître le secret de l'existence et la manière divine de vivre. Mais très vite je suis rentré dans la vie réelle. Les philosophes sont des esprits compliqués, un peu tordus, qui n'ont jamais dépassé la crise d'adolescence. Moi, Dagognet, j'ai la chance de pouvoir les suivre facilement dans leurs circonlocutions, évolutions, révolutions et contorsions, pourquoi ne le ferais-je pas? On emploie bien des guides pour faire visiter les châteaux du passé. Les systèmes philosophiques et les châteaux du moyen âge sont deux choses comparables. Ce sont d'inutiles reliques du passé, mais il n'y a aucune raison de les détruire ou de les laisser tomber en poussière. Elles témoignent de l'activité souvent délirante de l'humanité, mais elles existent, elles occupent le temps et l'espace, elles constituent ce qu'on appelle la civilisation, et pour l'instant on n'a pas trouvé d'occupation plus douce et plus distrayante que de les visiter. Il faut être bien malveillant pour me reprocher de gagner honorablement ma vie en faisant visiter les châteaux en Espagne philosophiques et en formant de nouveaux guides.