Ce texte comporte deux parties :
I. Article du journal Le Monde contre Robert Faurisson,
II. Ma lettre en réponse et en défense

I. Article du journal Le Monde, daté du 21 août 2012, écrit par Ariane Chemin, et intitulé :
« 29 décembre 1978 : le jour où Le Monde a publié la tribune de Faurisson. »
Sous-titre : « Un jour, un article du Monde a fait date. Provoqué exaltation, fureur, déchirements intellectuels, batailles esthétiques. »


C’est une lettre jaunie, écrite il y a trente-cinq ans, qui dormait bien rangée dans un des dossiers du service documentation du quotidien, après un dernier déménagement, pour le boulevard Auguste-Blanqui. Tapée à la machine, elle porte encore les plis de l’enveloppe où elle a été glissée, avant d’être adressée au Monde, alors installé rue des Italiens, dans le 9e arrondissement de Paris. Son titre ? « Le problème des chambres à gaz ». Le texte est signé à la main d’une écriture courte et régulière : « R. Faurisson », maître de conférences à l’université de Lyon-II. Sa spécialité ? « Critique de textes et documents » littéraires
Ce n’est pas la première fois, en ce mois de juin 1977, que Robert Faurisson écrit au Monde. Depuis l’après-guerre, c’est son journal. Il l’a toujours trouvé « oblique », mais ne peut s’en passer. « J’ai besoin de connaître mes ennemis », indique, à 83 ans, l’abonné 00059811006, dans le coquet pavillon qu’il occupe depuis 1957 avec sa femme à Vichy. Faurisson n’a jamais tourné le dos aux institutions. Sa jouissance, c’est de les subvertir, de les prendre d’assaut. Mégalomane, il rêve encore de voir un jour étalées, à la « une » du quotidien du soir, ses thèses délirantes sur l’inexistence des camps d’extermination – comme il aurait rêvé, au fond, d’une chaire à la Sorbonne pour les enseigner.
En cette fin des années 1970, l’écrivain fasciste Maurice Bardèche a depuis longtemps commencé à réécrire l’Histoire, expliquant que le génocide est une « invention juive » pour justifier la création d’Israël. Un ancien déporté politique, Paul Rassinier, raconte de son côté, depuis quelques années, qu’il n’y a pas eu « tant qu’on le croit » de chambres à gaz, pas « tant qu’on le dit » de juifs exterminés.
Il y a aussi le militant antisémite François Duprat, stratège du FN, qui imposa à Le Pen son slogan « Un million de chômeurs, c’est un million d’immigrés en trop », juste avant de mourir dans une voiture piégée, en mars 1978. Mais ils n’ont pas encore dessiné une idéologie constituée, et prêchent dans le désert. L’historien Henri Rousso n’a d’ailleurs pas inventé le mot qui permettra en 1987 de les qualifier : « négationniste ».
Le Monde, en revanche, connaît bien Faurisson. Du moins, ses pages littéraires. L’agrégé de lettres s’est fait remarquer une première fois en 1961, en prétendant dévoiler le sens caché du sonnet de Rimbaud Voyelles. Réponse du grand linguiste René Etiemble en personne, le 3 février 1962 : « M. Faurisson a-t-il Rimbaud ? » L’agrégé de lettres y est traité de « polisson », sa démonstration de « comédie », mais la querelle reste de salon.
Dix ans plus tard, Jacqueline Piatier, petite femme énergique et audacieuse, ardent défenseur du Nouveau Roman à la tête des « Livres », consacre son feuilleton à ce professeur « pétaradant », qui soutient que Les Chants de Maldoror, de Lautréamont, ne sont qu’une farce, un texte « bouffon », sans visée poétique. Amusantes batailles de gens de lettres, que Faurisson tente de prolonger à grands coups de droits de réponse, avant que la rédaction en chef ne siffle la fin de la récréation. Personne ne semble savoir, en cette rentrée scolaire 1978, que l’un des cours dudit professeur, inscrit tel quel dans les programmes de la faculté de Lyon, s’intitule : « Le journal d’Anne Frank est-il authentique ? »
Robert Faurisson connaît chaque signature du Monde, guette chaque promotion ou chaque disparition dans l’ours du journal. Il est venu, au début des années 1950, trouver Hubert Beuve-Méry, à l’issue d’une conférence en Isère, pour lui expliquer que, vraiment, ses colonnes donnaient trop de place aux communistes. Il n’hésite pas à se déplacer jusqu’à la rue des Italiens, se pointe à l’accueil, monte les vieux escaliers, demande le « rédacteur en chef, Bernard Lauzanne » ou un autre.
Et puis, évidemment, il abreuve le quotidien de courriers postés de Vichy. Des lettres tapées à la machine, avec son adresse et son numéro de téléphone, souvent précédées d’un « à publier » autoritaire. Sans succès. Les tribunes où il argue que « plus aucun institut historique ne persiste à dire qu’il a existé une seule chambre à gaz dans tout l’ancien Reich » atterrissent à la poubelle ou, au mieux, dans les archives de la « doc », comme la lettre jaunie de juin 1977. « En quatre ans, il a écrit 29 fois au Monde au sujet des chambres à gaz », recensera Nadine Fresco dans un article fondateur des Temps modernes, « Les redresseurs de morts ».
Mais voilà qu’en quelques semaines, fin 1978, l’actualité offre à Faurisson deux occasions de sortir de la marginalité. D’abord, les 15 pages d’interview offertes le 28 octobre 1978 à Louis Darquier de Pellepoix par L’Express. L’hebdomadaire a retrouvé en Espagne ce vieillard grabataire qui fut l’un des organisateurs de la rafle du Veld’Hiv. L’ancien commissaire aux questions juives du maréchal Pétain y déclare : « A Auschwitz, on n’a gazé que les poux. » Une polémique nationale mobilise aussitôt politiques, journalistes et intellectuels. Raymond Aron, qui découvre après coup que le journal auquel il donne ses éditoriaux a ouvert ses colonnes à l’ancien « collabo », écrira au sujet de ce scoop : « Par instinct et par émotion, je fus contre. » Le Matin de Paris se pose moins de questions, et, le 16 novembre, titre ainsi son « événement » : « Les chambres à gaz : ça n’existe pas ». Mais, cette fois, c’est Faurisson qui s’exprime. L’universitaire se félicite que Darquier ait contribué à dénoncer des « mensonges ».
La direction de Lyon-II n’apprécie pas, et décide de suspendre quelques semaines son enseignement. Quatre jours plus tard, alors qu’il se rend pourtant à la fac, le professeur essuie insultes (« nazi ! ») et coups de poing, confie-t-il alors au Monde, qui rend compte de l’« agression ». L’article est suivi d’un long « six crochets » (comme le jargon de la presse appelle ces parenthèses où le journaliste commente ou émet un avis), signé Bruno Frappat, responsable du département « Education, jeunesse et société ». « L’énormité des thèses défendues par M. Faurisson (…) justifie-t-elle l’attitude de ceux qui l’ont molesté ? questionne le futur directeur de la rédaction du quotidien du soir. Ce n’est pas en organisant (…) une sorte de chasse aux sorcières qu’on convaincra M. Faurisson de l’inanité de son propos. L’homme que nous avons eu au téléphone nous a paru abattu, moralement atteint. »
C’est qu’à l’époque, hormis ses provocations littéraires, on ignore tout de ce quinquagénaire fluet, à costume soigné et fines lunettes. On ne sait pas, comme l’a montré Valérie Igounet dans son Portrait d’un négationniste, paru cette année chez Denoël (450p. 27,50 €), que ce nostalgique de Pétain – et non issu de la gauche, comme il le prétend – est un menteur professionnel et a déjà eu maille à partir avec l’éducation nationale et la justice. Au Monde, il explique, en 1978, n’avoir pas été averti à temps qu’il était « provisoirement » interdit de cours. L’historienne raconte qu’une lettre recommandée lui a été adressée trois jours plus tôt. A-t-il cherché l’incident en se rendant à Lyon-II, malgré sa suspension ? « C’est un provocateur né, et, on le sait aujourd’hui, il adore se victimiser », fait observer Valérie Igounet.
« Au journal, le grand débat, c’était la liberté d’expression, se souvient aujourd’hui Bruno Frappat. Dans l’après-Mai 68, l’ouverture d’esprit et l’humanisme étaient nos guides. » Et notamment, à la rédaction en chef, celui de Jean Planchais. L’homme au nœud papillon est un catholique de gauche, vibrionnant et cultivé, entré au Monde juste après la guerre, quand les titres de la Résistance – il était sergent-chef et FFI (Forces françaises de l’intérieur) – valaient tous les diplômes de journalisme. Alors que le vent libertaire souffle encore, gonflant les ventes jusqu’à 800000 exemplaires, Planchais veille sur la liberté d’expression de profs d’université débarrassés de la chape de plomb gaulliste.
C’est une nouvelle fois Pierre Viansson-Ponté, l’augure de Mai-68, celui qui dans une chronique mythique, « La France s’ennuie » avait flairé les barricades avec trois mois d’avance, qui renifle les miasmes du malaise mémoriel qui s’annonce. Cet ancien résistant, légèrement voûté des suites d’une blessure en 1940, est un pilier du quotidien d’Hubert Beuve-Méry. Il ne peut imaginer le monstre idéologique qui va naître, mais décèle, avec le cinquième sens qui est le sien, comme une mauvaise odeur de « mensonge ».
« Le mensonge », c’est ce 17 juillet 1977, le titre de sa chronique hebdomadaire. Le journaliste a en effet reçu par courrier un fascicule d’un universitaire anglais intitulé : « Six millions de morts le sont-ils réellement ? » et l’a feuilleté attentivement. « Tout cela paraît si stupide, si fantastique, si monstrueux de bêtise autant que d’ignominie, écrit Viansson, qu’on est tenté de jeter cette soi-disant brochure (…) et de n’y plus penser. Eh bien ! On aurait tort ! »
Si « des pères de famille qui n’étaient pas nés » en 1945 sont interrogés par leurs enfants sur ce genre d’écrits, sauront-ils « rétablir immédiatement les faits », s’inquiète-t-il ? La question n’échappe pas à la vigilance du lecteur Faurisson. D’autant qu’avec l’affaire Darquier, le tabassage à la fac, sa plainte au commissariat, Le Monde n’a jamais autant parlé de lui.

Car en procédurier tatillon, cet universitaire obsessionnel et hypermnésique a trouvé la faille. Il connaît tous les articles de la loi du 29 juillet 1881, toutes les astuces du droit de la presse. Dès que son nom est cité, ou presque, il charge l’un de ses avocats d’exiger l’insertion de ses remarques, mégote sur les coupes dont ses courriers sont l’objet, surveille leurs délais de parution et tente à chaque fois, au passage, d’exposes ses thèses.
A Vichy, en ce mois d’août 1978, il prévient qu’il n’hésitera pas user du droit de réponse. Le 16 décembre 1978, dans un de ses courriers publié par le quotidien, le professeur demande une nouvelle fois : pourquoi lui, que Le Monde considérait naguère comme un « très brillant professeur », un « chercheur très original », n’aurait-il pas le droit d’exposer enfin ses thèses ? Faurisson estime venu « le moment » de lancer le débat : « Les temps sont mûrs. »
Et c’est ainsi que, de guerre lasse, le 29 décembre 1978, Jean Planchais fait publier dans Le Monde, rubrique Société, la fameuse tribune de Faurisson : « Le problème des chambres à gaz ou la rumeur d’Auschwitz ». C’est la version améliorée, si l’on peut dire, de la lettre jaunie envoyée en vain, un an plus tôt, rue des Italiens et à d’autre titres parisiens : « Il m’arrive de rédiger 30 à 40 moutures du même article », précise le graphomane. On y retrouve la même phrase, ou presque : l’« inexistence » des chambres à gaz est une « bonne nouvelle pour la pauvre humanité ».
Son fatras pseudo-scientifique est coiffé de quelques lignes de la rédaction, aussi résignées que maladroites : « M. Robert Faurisson a, dans une certaine mesure, réussi. Nul n’ignore plus, à l’en croire, qu’il n’y a jamais eu de chambres à gaz dans les camps de concentration. (…) Aussi aberrante que puisse paraître [cette] thèse, elle a jeté quelque trouble, dans les jeunes générations notamment, peu disposées à accepter sans inventaire les idées acquises. Pour plusieurs de nos lecteurs, il était indispensable de juger sur pièces. »
Etrange prophétie auto-réalisatrice. Drôle de justification d’un journal qui semble déplorer le surgissement médiatique d’un homme qu’il met lui-même, ce jour-là, sous les feux de la rampe. Publié presque par effraction, entre Noël et le Nouvel An, le jour où la mort du président algérien Boumédiene occupe l’actualité, le texte ne provoque pas de polémique immédiate ni de scandale apparent.
Pour démonter les thèses du falsificateur, Le Monde ouvre ses colonnes à deux des rares spécialistes de la Shoah en France : Olga Wormser-Migot et Georges Wellers, aujourd’hui décédés. Hélas ! Face aux sophismes d’un dialecticien retors, le texte de la première semble bien dense, et la démonstration du second un peu hâtive. Et que penser de cette manière de donner la parole, le même jour et dans la même page, à l’un et aux autres ?
On peut comprendre qu’ouvrant leur journal, en cet hiver 1978, plusieurs lecteurs s’étranglent. Et notamment quelques grandes consciences, comme Pierre Vidal-Naquet. Si l’impact immédiat du texte publié est faible, l’historien devine que sa portée symbolique sera considérable. « Imagine-t-on un astrophysicien qui dialoguerait avec un "chercheur" qui affirmerait que La lune est faite de fromage de Roquefort ? » écrira-t-il en 1987 dans Les Assassins de la mémoire (La Découverte). « Du jour où Robert Faurisson (…) a pu s’exprimer dans Le Monde, quitte à s’y voir immédiatement réfuté, la question cessait d’être marginale pour devenir centrale », ajoutera-t-il.
Le négationnisme entre dans un nouvel âge. Comble de maladresse, le surtitre donné par le journal à cet étrange feuilleton : « Le débat sur les "chambres à gaz" ». Même les guillemets semblent empruntés à la phraséologie révisionniste et ne sont pas à la bonne place.
« Si Le Monde semble perdu, c’est aussi parce que, à la fin des années 1970, il n’y a pas encore de travaux de référence et de spécialistes faisant autorité », rappelle Laurent Joly, qui a travaillé sur « l’affaire » Darquier de Pellepoix. « D’où, sans doute, la forme d’angoisse et d’impuissance que manifeste Viansson-Ponté dans sa chronique », explique ce jeune spécialiste de Vichy et de l’antisémitisme.
En France, en 1978, la recherche sur la Shoah reste pour l’essentiel cantonnée au Centre de documentation juive contemporaine, et le premier colloque universitaire sur « la France et la question juive sous l’Occupation » ne se tient qu’en mars 1979 ; il faut attendre les années 1980 pour voir paraître le fameux Vichy et les juifs, de Michael Marrus et Robert Paxton, et le Vichy-Auschwitz de Serge Klarsfeld, ainsi que la traduction en français du grand œuvre de Raoul Hilberg, La Destruction des juifs d’Europe.
Dans les nombreux livres consacrés au Monde, cette bourde monumentale n’a pas laissé de traces : enfouie, refoulée. Comme si ces résistants valeureux, ces hommes de la gauche chrétienne, trop honnêtes et parfois maladroits, ne s’en remettaient pas de s’être fait piéger par ce lecteur monomaniaque. « N’oublions pas que Faurisson était un universitaire, faisant profession d’apolitisme et avançait masqué » rappelle Valérie Igounet. « Il faut se souvenir que nous parlons d’avant 1990, d’un temps où la loi Gayssot n’existait pas », note Laurent Joly.
Depuis les historiens, par leurs recherches et leur analyse des archives, ont réduit à néant les fantasmagories de Faurisson et de son fan-club antisémite. Dans son dossier de la « doc », ce « faussaire de l’Histoire », comme l’a appelé Robert Badinter, n’est plus qu’un protagoniste de la rubrique Justice, un bouffon qui se produit sur les estrades avec Dieudonné, ou l’invité de marque du président Ahmadinejad à Téhéran. Plus jamais un « professeur ».

II. Lettre au Monde en réponse et en défense

(Nom et adresse) Le 3 septembre 2012

à

Monsieur Erik Izraelewicz
Directeur du Monde
Le Monde, Paris

Monsieur le Directeur,

L’intéressant article d’Ariane Chemin au sujet de Robert Faurisson, paru dans Le Monde daté du 21 août 2012, appelle, me semble-t-il, quelques remarques.

Cet article brosse le portrait d’un homme plutôt qu’il ne discute ses thèses qui, d’emblée, sont présentées comme dérisoires et malveillantes. Selon ce portrait, « sa jouissance, c’est de subvertir [les institutions], de les prendre d’assaut. » C’est un de ces frustrés qui ne songent qu’à nuire. « Mégalomane, il rêve encore de voir un jour étalées, à la "une" du quotidien de référence, ses thèses délirantes sur l’inexistence des camps d’extermination – comme il aurait rêvé, au fond, d’une chaire à la Sorbonne pour les enseigner. » En conséquence, « il abreuve le quotidien de courriers. […] En quatre ans, il a écrit 29 fois au Monde au sujet des chambres à gaz. »

Or, ce « dialecticien retors », ce « menteur professionnel », ce « graphomane », une sorte de Christophe Rocancourt, a réussi à piéger le journal dans les années 1970, à abuser de sa bonne foi. « Car en procédurier tatillon, cet universitaire obsessionnel et hypermnésique a trouvé la faille. » En effet, « "Au journal, le grand débat, c’était la liberté d’expression" se souvient Bruno Frappat », marquant aujourd’hui l’évolution du journal, et il poursuit : « Dans l’après Mai 68, l’ouverture d’esprit et l’humanisme étaient nos guides. » C’est alors que le journal décide d’ouvrir la boîte de Pandore. « Pour plusieurs de nos lecteurs, il était indispensable de juger sur pièces. Étrange prophétie auto-réalisatrice. Drôle de justification d’un journal qui semble déplorer le surgissement médiatique d’un homme qu’il met lui-même, ce jour-là, sous les feux de la rampe. » D’où cette « bourde monumentale » signalée aussi par Pierre Vidal-Naquet : « Du jour où Faurisson (…) a pu s’exprimer dans "Le Monde", quitte à s’y voir réfuté, la question du négationnisme cessait d’être marginale pour devenir centrale. »

Heureusement, toujours selon l’article du Monde, le temps a passé, le journal a redressé la barre, le « falsificateur » a été démasqué. Cet article du 21 août 2012 fait une mise au point afin que tout rentre dans l’ordre. « Depuis, les historiens, par leurs recherches et leur analyse des archives, ont réduit à néant les fantasmagories de Faurisson et de son fan-club antisémite. Dans son dossier de la "doc", ce "faussaire de l’Histoire", comme l’a appelé Robert Badinter, n’est plus qu’un protagoniste de la rubrique Justice, un bouffon qui se produit sur les estrades avec Dieudonné, ou l’invité de marque du président Ahmadinejad à Téhéran. Plus jamais un "professeur". »

Or, je connais personnellement M. Faurisson et ce portrait ne correspond absolument pas au personnage que je fréquente. Je veux donc porter témoignage au procès médiatique qui lui est fait. Je ne me prononce pas sur la thèse de Robert Faurisson, ce n’est pas mon domaine d’études. M. Faurisson est avant tout un universitaire à l’ancienne mode, un latiniste, un helléniste, un exégète. S’il a une passion, c’est pour l’exactitude, pour l’akribeia, comme on disait en grec ancien. Ne lui parlez pas de philosophie, il n’y entend pas grand-chose. Il n’a pas d’idées, ou du moins il ne les manifeste pas. Le texte ou le document, tout le texte, mais rien que le texte, c’est sa religion. C’est un esprit clair, un professeur, toujours à redresser quelque erreur, infime ou importante, doué d’un remarquable sens pédagogique, et s’exprimant dans un français impeccable.

Dans ses œuvres, impossible de trouver un exemple de « fatras pseudo-scientifique », comme l’en accuse Ariane Chemin. Le Grand Robert donne cette définition du mot « fatras » : « Amas confus, hétéroclite, de choses sans valeur, sans intérêt. » Au contraire, Robert Faurisson traite d’une chose après l’autre, en les distinguant avec un soin extrême, toujours sur le même thème fondamental, et remettant en cause toute l’histoire récente.

Est-ce que « les historiens, par leurs recherches et leur analyse des archives, ont réduit à néant les fantasmagories de Faurisson et de son fan-club antisémite » ? Cela reste à prouver, pour l’instant, ce n’est qu’une affirmation gratuite. Quant aux « fantasmagories de Faurisson », elles me font penser à celles d’Évariste Galois. Ce malheureux génie des mathématiques, mort à vingt ans dans un duel plus ou moins politique, avait cent ans d’avance et ne fut pas compris par le mathématicien Poisson. Après avoir échoué deux fois au concours d’entrée à Polytechnique… pour les mathématiques, il en fut réduit, selon ses propos termes, à essuyer le mépris réservé aux « quadrateurs du cercle » et eut la fin que l’on sait.

Tout de même, dira-t-on, il y a les témoignages. Sans vouloir les effacer ou les minimiser, et tout en respectant la douleur des déportés, je répondrai qu’on trouverait sans peine cent mille personnes pour affirmer que le soleil se déplace autour de la terre immobile ou que la lune est plus grosse près de l’horizon qu’en plein ciel. Ce que l’on voit n’est pas un charme ! Maintenant, Faurisson est-il antisémite ? Je ne sais pas. En tout cas, s’il l’est, c’est a posteriori et non a priori, c’est-à-dire qu’il ne l’est pas selon un pré-jugé, mais au vu de certains faits qui mériteraient d’être discutés, en vue d’une meilleure entente entre les hommes.

Reste le problème philosophique du mal, ou du moins d’un de ses aspects. Je sais par l’intéressé lui-même que Mme Ariane Chemin, lors de sa visite chez Faurisson à Vichy, n’a pas voulu écouter ses raisons et n’a même pas accepté que celui-ci la raccompagne à la gare. D’où vient une telle nég-ligence, opposée à l’intel-ligence ? Certains diront peut-être que point n’est besoin de se plonger dans une fosse à purin pour savoir qu’elle sent mauvais et qu’il faut s’en éloigner. Cela est vrai en général mais non dans ce cas. Si par exemple je suis harcelé par une revue pornographique (à ne pas confondre avec l’érotisme), je n’ai pas besoin d’aller y voir, je sais d’avance qu’elle vient d’individus mus par le profit, au détriment des droits de l’homme et de la femme. Ce n’est pas le cas ici, puisque l’homme dont on fait le procès aurait eu certainement une meilleure carrière en se taisant, et puisqu’il croit, à tort où à raison, que « l’inexistence des chambres à gaz est une bonne nouvelle pour la pauvre humanité ».

De même, Pierre Vidal-Naquet (camarade de lycée de Faurisson) a regretté qu’on donne la parole à Faurisson et qu’on examine ses arguments. Il a dit quelque part : « Tant qu’un individu isolé nie l’existence des chambres à gaz, cela n’a aucune espèce d’importance, mais à partir du moment où il fait école, cela devient tout autre chose et il faut réagir immédiatement. » La vérité, si vérité il y a, serait-elle affaire médiatique ? Galilée aurait-il tort devant cent mille personnes qui affirment le contraire ? Et certaines fins de non-recevoir sont indignes : « Imagine-t-on un astrophysicien qui dialoguerait avec un "chercheur" qui affirmerait que La lune est faite de fromage de Roquefort (Vidal-Naquet, cité par Ariane Chemin) ? »

De tout cela il ressort que Le Monde, par la plume d’Ariane Chemin, a fait contre Robert Faurisson une attaque ad hominem, qui le dispense d’examiner ses raisons ou même d’en informer ses lecteurs. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. Cela me rappelle l’article fielleux publié par Le Monde à l’occasion de la mort de Maurice Allais, prix Nobel, major de Polytechnique, une des gloires de notre temps, jamais interviewé par la télévision ou par Le Monde. Au lieu de dire qu’Allais était l’un des rares à avoir prévu la crise économique actuelle et qu’il proposait des solutions pour en sortir, l’article se termine ainsi : « Allais, oui, mais Alphonse Allais ! »

De même, Ariane Chemin termine son article en rappelant que Robert Badinter a traité Robert Faurisson de « faussaire de l’Histoire » et que celui-ci « n’est plus qu’un protagoniste de la rubrique Justice ». Est-ce inculture politique de la part de votre journaliste ou aveuglement volontaire ? Ignore-t-elle que Robert Faurisson a été absous par la justice du péché de « faussaire de l’histoire » ? De même, elle reproche à Faurisson d’être « un bouffon qui se produit sur les estrades avec Dieudonné, ou l’invité de marque du président Ahmadinejad à Téhéran. » Et elle conclut : « Plus jamais un "professeur" ». Est-ce la faute de Faurisson si Le Monde a refusé de l’interviewer et s’il en est réduit à prendre langue avec des bateleurs, ou de s’exprimer à l’étranger ? Est-ce de la faute de Maurice Allais si seuls l’hebdomadaire Marianne… et le journal Fakir (!) ont accepté de publier, peu avant sa mort, une très importante interview en forme de testament politique ? Faurisson ? Plus que jamais un professeur !

Enfin, je remarque que Valérie Igounet, citée par Ariane Chemin et auteur d’une biographie à charge de Robert Faurisson, dit de lui, dans un français contestable : « Il adore se victimiser ». Mieux vaudrait rappeler les dix agressions dont il a été victime à Vichy ou au Palais de Justice à Paris, ou encore à Stockholm, et dont aucune n’a été élucidée. L’une d’elle a failli entraîner sa mort et il n’a dû son salut qu’à l’intervention d’un passant. Il s’en est tiré avec une mâchoire cassée : que je sache, ce n’est pas lui qui avait commandé les sbires !

Pourquoi, bravant la loi Gayssot, je me permets de dire ces choses-là ? Par estime pour M. Faurisson, nonobstant ses thèses contestables, et par dégoût de voir son sort injuste, et parce que je suis une sorte de tribun de la plèbe, un être infime, une espèce de moustique que sa petitesse même rend insaisissable et dont le destin est de vous réveiller de votre « sommeil dogmatique ».

Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l’expression de ma haute considération et de mon profond respect.

(Signature manuscrite)

René Garrigues, philosophe