Dieu, Parménide, Platon, Plotin... et Bernard d'Espagnat

Explication de la "première hypothèse" du Parménide de Platon (137c à 142a, selon la pagination d'Estienne)

Les "hypothèses" de la deuxième partie du dialogue Parménide de Platon sont sans doute le texte le plus difficile de toute la philosophie. Beaucoup de textes "philosophiques", notamment modernes, ont une pensée pauvre et un langage ampoulé, prétentieux, incompréhensible. Ici, c'est le contraire. Le langage est extrêmement simple, du moins pour qui suit le texte grec, ce sont des mots de tous les jours qui sont employés. Mais la pensée est d'une prodigieuse profondeur. Au point que beaucoup de commentateurs se sont demandé si Platon ne s'était pas livré à un jeu verbal, en manipulant des concepts, sans souci de leur rapport avec la réalité.
Comme tant d'autres, pendant une grande partie de ma vie, je n'ai pu pénétrer le sens de ce texte. Et puis j'ai lu, relu, médité pendant des années l'oeuvre de Plotin, le disciple de Platon, et j'ai fini par écrire mon étude Plotin aujourd'hui, avec comme seul guide l'excellent traducteur et commentateur Emile Bréhier. Celui-ci attirait sans cesse mon attention vers cette "première hypothèse" du Parménide et, un beau jour, j'ai fini par en trouver la clé ! Je la livre ici à mes lecteurs.
Dieu est mais n'existe pas. Dieu a une essence mais pas d'existence. Il est la source des essences, l'origine de l'ordre cosmique mais il n'existe dans aucun individu en particulier, si grand soit-il. Dieu est en toute chose, entièrement, en tout lieu, à tout instant, mais dans aucune chose, en aucun instant, en aucun lieu en particulier. (Voir aussi la "deuxième hypothèse".) De Dieu (ou Un, comme l'appelle Parménide) il n'y a ni définition, ni science, ni sensation, ni opinion et il n'est personne qui le nomme, qui l'exprime, qui le conjecture ou le connaisse. On l'appelle Dieu faute de mieux, d'une manière anthropomorphique, mais cette dénomination est arbitraire.
Ce texte de Platon contient donc en germe toute l'œuvre de Plotin et il correspond assez bien à la physique moderne de la non-séparabilité, telle que la présente le physicien Bernard d'Espagnat. Pour de plus amples explications, voir :
le texte de Plotin aujourd'hui, pages 3 et 4
http://pagesperso-orange.fr/r.garrigues/fr/02/plotin_aujourdhui.pdf
la lettre que m'a adressée en 1996 Bernard d'Espagnat
http://pagesperso-orange.fr/r.garrigues/fr/textesrecents/lettre_bernard_d_espagnat.htm
le début de "Mon premier testament philosophique"
http://pagesperso-orange.fr/r.garrigues/fr/textesrecents/premier_testament_philosophique.htm

Maintenant, on peut se demander par quel miracle Plotin, à la suite de Platon a eu l'intuition de la moderne théorie de la non-séparabilité, prouvée à Orsay en 1983 par Aspect et Bernard d'Espagnat. Voici la réponse. Platon avait observé et exposé, dans sa théorie des Idées, que l'Idée ou structure Arbre, Cheval ou même Violence était tout entière et identique dans tout objet arbre, dans tout être cheval ou dans tout acte ou concept de violence, aux différences matérielles ou circonstancielles près. (Ces exemples ne sont pas, à proprement parler, dans Platon mais en découlent directement.) De plus, l'Idée ou Forme était distincte des êtres qu'elle informait. Il fut donc amené, dans le texte cité plus haut, à former l'hypothèse de l'Un ou Dieu ou X, origine des essences, tout entier en toute chose. Mais il recula devant l'extravagance d'une telle hypothèse. Plotin s'en saisit et en fit la base de toute sa philosophie, largement confirmée par la physique moderne, et encore incomprise aujourd'hui. Le lecteur peut s'aider, pour concevoir cette idée presque incompréhensible, en se représentant par exemple la force de gravitation qui est tout entière en tout objet mais dans aucun en particulier.