UNE CONFESSION DE PICASSO
(1946, 1962, 1980)

Le texte qui suit est extrait du Livre noir, pages 147 à 149, de l’écrivain italien Giovanni Papini. Il s’agit d’une « confession » que le plus célèbre peintre du XXe siècle, Picasso, aurait faite à Papini en 1946, à l’âge de soixante-cinq ans. Bien entendu, je ne saurais me porter garant de l’authenticité des propos rapportés. Néanmoins, ces propos ont été repris en France par plusieurs journaux, notamment par Combat, le 13 août 1962, sans être démentis par Picasso. En tout cas, authentiques ou non, je les approuve sans réserve.


Lorsque j’étais jeune, comme tous les jeunes, j’ai eu la religion de l’art, du grand art ; mais avec les années, je me suis aperçu que l’art, comme on le concevait jusqu’à la fin de 1800, est désormais fini, moribond, condamné, et que la prétendue activité artistique avec toute son abondance, n’est que la manifestation multiforme de son agonie. Les hommes se détachent, se désintéressent de plus en plus de la peinture, de la sculpture, de la poésie ; malgré les apparences contraires, les hommes d’aujourd’hui ont mis leur cœur dans tout autre chose : la machine, les découvertes scientifiques, la richesse, la domination des forces naturelles et des ressources naturelles du monde. Nous ne sentons plus l’art comme besoin vital, comme nécessité spirituelle, comme c’était le cas dans les siècles passés.
Beaucoup d’entre nous continuent à être des artistes et à s’occuper d’art pour une raison qui a peu de chose à voir avec l’art véritable, mais plutôt par esprit d’imitation, par nostalgie de la tradition, par force d’inertie, par amour de l’ostentation, du luxe, de la curiosité intellectuelle, par mode ou par calcul. Ils vivent encore par habitude et snobisme dans un récent passé, mais la grande majorité, dans tous les milieux n’a plus une sincère passion pour l’art qu’ils considèrent tout au plus comme un divertissement, loisir et ornement.
Peu à peu, les nouvelles générations amoureuses de mécanique et de sport, plus sincères, plus cyniques et brutales, laisseront l’art dans les musées et bibliothèques comme incompréhensible et inutile relique du passé.
Du moment que l’art n’est plus l’aliment qui nourrit les meilleurs, l’artiste peut extérioriser son talent dans toutes les tentatives de nouvelles formules, dans tous les caprices et la fantaisie, dans tous les expédients du charlatanisme intellectuel. Dans les arts, le peuple ne cherche plus ni consolation, ni exaltation. Mais les raffinés, les riches, les oisifs, les distillateurs de quintessence cherchent le nouveau, l’extraordinaire, l’original, l’extravagant, le scandaleux. Et moi, depuis le cubisme et au-delà, j’ai contenté ces messieurs et ces critiques avec toutes les multiples bizarreries qui me sont venues en tête, et moins ils les comprenaient, et plus ils les admiraient. A force de m’amuser à tous ces jeux, à toutes ces fariboles, à tous ces casse-tête et arabesques, je suis devenu célèbre et très rapidement. Et la célébrité signifie pour un peintre : ventes, gains, fortune, richesse.
Aujourd’hui, comme vous savez, je suis célèbre et très riche. Mais quand je suis seul avec moi-même, je n’ai pas le courage de me considérer comme un artiste dans le sens grand et antique du mot.
Ce furent de grands peintres que Giotto, Le Titien, Rembrandt et Goya. Je suis seulement un amuseur public qui a compris son temps.
C’est une amère confession que la mienne, plus douloureuse qu’elle ne peut sembler, mais elle a le mérite d’être sincère.