Kant, Thom, Heidegger
1985 • 66 pages

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Extrait : L'enchantement du monde dans la caverne de Platon

Le monde n'est donc pas ma représentation, Vor-stellung, comme le croit le sens commun. Il n'est pas non plus, selon Platon, l'ombre projetée en la matière par les Formes qui peuplent le Ciel Intelligible, dont nous sommes exilés pour toute notre vie. Il n'est pas non plus une Conscience comme la mienne, comme l'affirment les idéalistes Berkeley ou Hegel. Toutes ces solutions appauvrissent le monde de sa réalité, le vident de sa substance, en le rendant dépendant de nous ou de Dieu. Le monde, comme l'affirme Kant, est Gegen-stand, il se tient de lui-même, en face de moi, contre moi, il ne me doit rien; Je ne suis pour rien dans son érection, sa constitution, son exigence. Le monde est poiêsis, poésie, c'est-à-dire imposition d'une forme d'origine transcendantale à une matière. Et la perception véritable est poésie, elle est une emprise et une empreinte sur le monde, elle se fait à travers le Je et il en a la con-science, mais elle n'est pas son oeuvre.

En effet, si Je connaissais le monde, comment cette connaissance n'affecterait-elle pas le monde, comment l'objet ne serait-il pas subjectif, comment l'être pourrait-il durer en dehors de mon être? Non, je re-connais l'objet, c'est-à-dire je le "saisis par la pensée en reliant entre elles des images" et aussi je "pense un objet présent comme ayant déjà été saisi par la pensée" et encore j'"établis une relation d'identité entre un objet (une image) et un autre au moyen d'un caractère commun déjà identifié (dictionnaire Robert)." En un mot, les images ou Vor-stellungen, re-présentations, qui sont liées en ma conscience, me font connaître le réel parce qu'elles en sont les symboles. Rappelons ce qu'est un symbole et dans quelle situation on le rencontre. Le symbole est un fragment brisé, il implique un autre fragment qui est absent, un lien familial immémorial et un témoin présent pour reconnaître ce lien, car le symbole est un signe de reconnaissance. [...] Les images ou représentations dont nous avons conscience ne sont donc pas des doubles de la réalité comme des images en un miroir. Elles sont plutôt un élément, totalement différent de cet autre élément qu'est le monde, mais relié à lui par un lien nécessaire. Ces images qui s'égrènent selon un certain rythme sont comme un indice irréfutable, comme un index ou une main tendue, désignant un monde inconnaissable et certain, énigmatique et évident. Elles indiquent qu'il est mais non ce qu'il est; elles le font reconnaître et non connaître. Et voilà pourquoi je reconnais l'objet comme ce qui m'est à la fois le plus lointain et le plus proche: l'image du monde et le monde se dressent face à face comme deux étrangers qui ne se doivent rien, mais une enquête approfondie révèle qu'ils sont de la même famille. Et Je commémore une fois de plus les noces anciennes de l'homme et du monde, J'assiste ici et maintenant aux jeux immémoriaux de la forme qui habite aussi bien le monde que ma conscience, et qui est, selon Kant, d'origine transcendantale...

[...]

Mais la comparaison avec la révolution copernicienne devient claire, lumineuse même, si l'on pose que le soleil est comparé à l'objet phénoménal, le seul auquel nous ayons affaire, et que la terre est comparée au sujet conscient et non au sujet transcendantal qui , pour notre conscience, est aussi inaccessible et transcendant que la chose en soi. Alors, il est vrai, la révolution kantienne est bien celle qui a donné, pour la conscience humaine, l'objectivité à l'objet, celle qui a rénové la réalité du monde, qui en a régénéré les couleurs, qui lui a rendu son éclatante lumière et cette chaleur où il fait bon vivre qu'on appelle la beauté. Le sens commun, repris par l'empirisme, était un pseudo-réalisme. Certes, on disait bien que tout venait de l'objet mais comme on croyait naïvement que le miroir de la représentation en donnait une copie conforme, on était en fait pré-copernicien puisqu'on jugeait du soleil d'après l'image obscurcie reçue en ce singulier miroir. A partir de Kant, la ou les consciences individuelles retrouvent leur place de planètes gravitant autour de l'objet. Elles sont déchargées de l'écrasante responsabilité de soutenir le système du monde. De leur point de vue rectifié, elles n'assistent plus à la course incohérente et affolante des images du monde; elles s'intègrent modestement dans le choeur des astres et y trouvent leur équilibre. Elles jouissent indéfiniment de la splendeur de l'objet.

[...]

II est possible maintenant de lire autrement l'allégorie de la caverne et de guérir de la nostalgie abyssale où elle nous plonge. Les quatre éléments y sont présents: le soleil qui brille derrière les prisonniers, c'est l'origine, la source des formes, le sujet transcendantal; les objets ou Idées qui servent de modèles à l'extérieur de la caverne, ce sont les choses en soi; les ombres de ces objets, que contemplent les prisonniers, ce sont les phénomènes; enfin, l'esclave enchaîné par les liens des sens, qui ne peut voir que les ombres, et que la philosophie platonicienne voudrait libérer pour qu'il se retourne vers les originaux mêmes et vers la source des formes, c'est le sujet conscient. Kant a définitivement séparé le monde transcendant (le monde des essences: le soleil, devenu ici le transcendantal, et les Idées devenues les choses en soi) et le monde effectivement vécu (le monde des existences: les ombres ou phénomènes et le sujet conscient). La philosophie alors n'a pas à tordre l'homme et à le faire retourner vers ce qui est totalement inaccessible, et qui est plus une référence intemporelle qu'une réalité présente. La philosophie doit apprendre à l'homme à vivre dans la caverne comme dans sa demeure et à s'y trouver bien. Elle est une éco-logie, c'est-à-dire étymologiquement un discours sur la maison. Elle fortifie la vue de l'homme pour qu'il apprenne à distinguer, sur la morne paroi, l'entrelacs merveilleux engendré par les formes qui se jouent derrière lui, et dont les artistes ont gravé l'empreinte dans la pierre, le mot, le son ou toute autre matière. Et qu'ayant vibré aux harmonies multiples de ce monde mystérieux et beau, il puisse dire, comme le poète, au soir de sa vie individuelle: "J'ai rêvé dans la grotte où nage la sirène."

Extrait de Kant, Thom, Heidegger - Pages 48 à 50 (suite du précédent extrait: "Le pont de Béni-Bahdel")

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