Kant, Thom, Heidegger
1985 • 66 pages

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Extrait : Le pont de Béni-Bahdel

Résumons. Que faut-il faire pour reconnaître erkennen un objet (selon mon interprétation du kantisme), pour jouir de la réalité et du spectacle du monde, au lieu d'errer comme une âme en peine dans un monde d'ombres, un monde fantomatique? Que faut-il faire pour sortir de la caverne de Platon où nous sommes esclaves, ou sinon pour y trouver le bonheur? Tout d'abord reconnaître, par la critique, l'insuffisance de la perception sensible, savoir ce que nous percevons vraiment, revenir aux sources de la perception, comme le font la poésie ou l'art. Ensuite, se rendre compte de l'inconciliabilité des différentes images qui se peignent en notre imagination, apercevoir cependant leur différence et leur liaison ou logos en un tout inexplicable et transcendant. (Le monde est puisqu'il me dépasse.) Enfin, ressentir en soi la présence du transcendantal, c'est-à-dire la présence de cet artiste inconnu qui modèle les formes, qui lie la gerbe de nos impressions lumineuses, qui compose avec leur palette colorée un monde harmonieux et cohérent.

Alors, "Ich erkenne einen Gegenstand", je reconnais le pont de Beni-Bahdel comme si je l'avais toujours vu. Je sais que les indices lumineux que je capte témoignent de la présence indéfectible du réel. Les symboles que je perçois m'assurent de ma familiarité originelle avec l'objet. Le pont est là, de l'autre côté de la vallée, totalement indépendant de moi, et cependant créé par l'appareil transcendantal que je porte. Résolvons cette ambiguïté. Le pont, loin d'être un mirage et le jouet de mon imagination, me surprend sans cesse, il est perpétuellement neuf; il bouleverse mes catalogues, il défie toutes mes investigations, il sécrète son ombre impénétrable. Comme le joyau le plus pur, il fait jouer ses millions de facettes devant mon œil fasciné. Il m'ignore superbement, il m'inonde gratuitement de ses gerbes lumineuses. Je suis vraiment ce que je suis: un œil fasciné par le spectacle du monde, repu de lumière, gorgé de santé, ivre de beauté. Cet œil peut se fermer, par le sommeil ou même par la mort, le pont dilapidera encore sa richesse inépuisable de formes et de forces, comme un soleil déverse dans l'espace des trillions de photons d'énergie, indifférent aux planètes lointaines qui s'abreuvent à leur vague nourricière. L'être n'est pas mon être, il n'a pas besoin de moi pour subsister; si mon œil se ferme, ce ne sera pas le deuil du monde ni la catastrophe apocalyptique. Et si le pont lui-même vieillit et s'effondre, en un sens il est éternel; sitôt que des pierres seront extraites, taillées, disposées et que la forme leur sera imposée, alors le pont enjambera la vallée de son pas élégant, et "le temps va ramener l'ordre des anciens jours".

C'est que je dois distinguer cet œil que je suis, cette conscience que j'ai du monde et la science véritable qui naît de l'union congénitale des formes engendrées par l'appareil transcendantal dont j'ai hérité, et d'une matière offerte par les choses elles-mêmes, en soi. En somme, il s'agit d'une réfutation, ou d'une interprétation de la philosophie de Descartes. Au lieu de: "Je pense, donc je suis", il faut dire: "Je pense, donc l'être est". Puisque je pense, c'est-à-dire puisque j'informe le réel par la Verbindung ou logos, c'est qu'il y a en moi un processus formateur, qui m'échappe complètement, puisque j'en ai à peine la conscience, grâce à la philosophie, et qui est aussi transcendant que transcendantal. En fait, ce n'est pas le je qui pense et la formule de Descartes doit être transformée ainsi: il y a de la pensée, de la science, donc il y a de l'être, du réel, et le je n'est que la conscience qui va avec cette science, le témoin de la genèse du réel, le spectateur au théâtre du monde. Il ne faut pas dire: je suis, ni même: je pense, mais: j'ex-siste, c'est-à-dire JE sors de, JE suis né de, JE m'élève de l'union du monde et du transcendantal qui est à la fois ce qui m'est le plus familier et le plus lointain, comme l'un de mes gènes. Et il ne faut pas dire: je pense, mais: il y a une pensée universelle commune à l'espèce humaine, et j'en suis le gérant. Et surtout, je ne dois pas croire que ma conscience fait apparaître le monde, comme en un miroir ou sur une table rase, au gré du papillotement des paupières, tel un enfant naïf croyant produire les choses les plus étonnantes simplement en appuyant sur le bouton d'un merveilleux appareil…

Extrait de Kant, Thom, Heidegger - Pages 46 à 47 (suite au prochain extrait: "L'enchantement du monde dans la caverne de Platon")

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