Essai sur Jean-Sébastien Bach et Brueghel l'Ancien
1983 • 51 pages

<··· Retour

Extrait : L'auditorium mobile et le voyage dans l'au-delà

Auparavant, il faut que je raconte comment, en ce monde moderne exacerbé et exorbité, j'ai transformé ces monstres fantasques, ces carcasses bruyantes, homicides, malodorantes en un habitacle de paix, l'antichambre du paradis. A peine installé dans ma voiture, je mets en place le pilote automatique, c'est-à dire une surveillance superficielle mais continue. Celui-ci détecte, sans en référer à ma conscience, les masses en mouvement qui peuvent survenir à droite, à gauche, devant, ou même derrière. Inutile de me demander qui j'ai rencontré, c'est à peine si je pourrais dire quel chemin j'ai pris et je crois qu'on pourrait construire un building sur le bord de ma route quotidienne, sans que je m'en aperçoive. Aussi, ne soyez pas étonné si vous me trouvez un air bizarre ou absent quand je suis au volant, mais n'ayez crainte! Je n'ai jamais d'accident; les accidents se produisent pour la plupart au moment d'une rupture d'attention pendant laquelle n'importe quoi peut arriver car le véhicule est aveugle. Notre esprit n'est pas fait pour une attention superficielle et continue, il est plus apte à un effort soutenu et épisodique; mais le pilote automatique est programmé pour une tâche mécanique et c'est pourquoi son activité est sans faille. En cas de danger, il appelle le pilote volontaire avec une rapidité proprement incroyable, ou plutôt, lorsque le pilote volontaire s'éveille, la manœuvre dilatoire est déjà effectuée, on ne sait par quelle décision.

Or le seul code social qui est exigé actuellement du conducteur est le code de la route. Délesté de cette tâche subalterne, mon être s'élève à la solitude et se livre à l'exercice religieux, bien mieux que dans le cadre banal d'un domicile avec les mille contingences de la vie sociale. L'auditorium mobile progresse doucement à travers la plaine d'Allier ou dans les côtes du Rouergue. Le moteur ronronne puis son bruit s'estompe. Les détails contingents du paysage s'affaiblissent, puis le temps et l'espace disparaissent. Mon être se baigne seul dans un fleuve qui coule d'une manière continue et occupe tout l'espace et toute la durée, sans rien laisser en dehors de lui. C'est le Fleuve Oubli, auquel s'abreuvent les âmes, à la fin de la République, avant de descendre dans un corps qui est pour elles un tombeau! La notion même de mouvement, de déplacement devient celle de nuance, de variation sur un thème. Des structures fixes s'établissent, et un monde d'Idées et de Formes. Un pays nouveau apparaît, parfaitement transparent, équilibré, sans pesanteur. En ce bel après-midi de la Toussaint, alors que je reviens de voir mes vieux parents, à travers la châtaigneraie de Maurs et la vallée de Thiézac, ou sur les pentes du Puy Mary, l'air est tellement translucide que l'arbre que j'aperçois en face est à une distance nulle de moi comme si je le percevais directement sur ma rétine. Il s'agit d'un pays intérieur en lequel j'évolue. C'est le paradis dont parlent les religions. Je pleure à chaudes larmes parce qu'il y a trop longtemps que j'en suis exilé. Je m'attends à ce que ma mère m'éveille d'un cauchemar, comme autrefois lorsque j'étais enfant, et me délivre définitivement de mon angoisse, en me disant que ce pays idéal est mon vrai pays et que l'autre n'était qu'un vain songe, causé par une indigestion! Mais après le spasme libérateur du sanglot, le monde revient, adouci, rasséréné, baigné de bonheur, avec la promesse d'un retour.

[…]

C'est le récit du voyage dans cet au-delà, pourtant présent en nous, que nous content les sonates pour violoncelle et clavecin. Au fur et à mesure que je m'enfonce dans cette Auvergne encore intacte et où les masses montagneuses restent toujours à l'échelle humaine, j'aperçois, moi aussi, des zones d'ombre et de deuil et de merveilleux coteaux clairs et radieux, des descentes vertigineuses et des remontées aériennes en pleine lumière. Souvent, quand j'écoute ces sonates, je perds complètement la notion du temps et je reconnais, dans mon être bouleversé, des lieux, des structures qui appartenaient à mon esprit avant que mes yeux actuels ne s'ouvrent. Je retrouve le souvenir confus et pourtant évident des vies innombrables que mon être a vécues avant de constituer ma personne contingente d'aujourd'hui.

[…]

Lorsque j'accompagne, à gorge déployée mais sans autant de souffle, le chant du violoncelle dans son approfondissement religieux, lorsque le clavecin dessine sobrement dans le paysage les lignes mêmes de cette épreuve, lorsque enfin la basse inscrit dans l'ordre même des choses ce déchirement et cette réconciliation, alors je prends conscience de moi-même comme partie du monde, de Dieu comme totalité de l'être en lequel j'existe, et des autres choses qui sont en lui, le devenir cesse de m'étreindre et je possède le vrai contentement, ainsi que l'affirme Spinoza, à la fin de son ouvrage de morale, l'Ethique. Plus profondément, je me rends compte de la nécessité de mon existence, je me rappelle la parole de mon maître Plotin: "L'Un, ou Etre, doit sortir de lui-même pour exister." Quand j'aperçois, en face de moi, dans la vallée de Thiézac, l'élégante et immatérielle structure d'un arbre peinte dans un paysage intérieur, alors je sais que tous deux nous appartenons à la sphère de l'être de Parménide, je cesse de souffrir de la séparation parce que j'en comprends la raison, je "trouve en moi-même toutes choses", j'entre dans la procession des êtres (Plotin, Ennéade lll, 6 et 8) et je me laisse envahir par le bonheur et la paix.

 

Extrait de Essai sur Jean-Sébastien Bach et Brueghel l'Ancien - Pages 33, 34 et 35

<··· Retour