Richesse, profit et spéculation (supplément)
1988 • 174 pages

<··· Retour

Extrait : Allocution de prérentrée (1990) au lycée de Vichy

En ce début d'année scolaire, au nom de la liberté d'expression, j'affirme que nous ne faisons pas du bon travail dans ce lycée, ni plus ni moins d'ailleurs que dans les autres lycées de France. [L'orateur a la voix un peu blanche en commençant.] Le professeur d'économie politique fait confondre aux élèves richesse et marchandise, bénéfice et profit, il leur inculque le culte de l'argent qui crée parmi nous tous les déséquilibres les plus graves. [Rumeurs dans l'assemblée.] Le professeur de philosophie transforme la pensée en histoire de la pensée et la stérilise ainsi, et concasse, fracasse les doctrines les unes contre les autres de manière qu'elles deviennent parfaitement inutilisables et que Kant ou Descartes n'aient plus rien du tout à nous dire. [L'orateur est hué par une moitié de l'assemblée.] Le professeur de sciences est tout fier d'apprendre à ses élèves à manipuler des équations qui servent à construire des autoroutes, des bombes et des prisons. Le professeur de lettres a, de son propre aveu - j'en ai entendu un - avoue qu'il ne sait plus ce que c'est que la littérature. ["Oh!" de consternation.] Eh bien! ce n'est pas étonnant quand on veut... [Interruption de M. le Proviseur : "Il y aura un droit de réponse, si vous le désirez, mais laissez parler votre collègue." L'orateur rétorque : "Oui, j'ai dit à peu près la moitié déjà." Rires.]... Ce n'est pas étonnant quand on pense qu'ils veulent intégrer des oeuvres aussi décadentes et autodestructrices que celles de Beckett ou de Joyce. [Un silence dans l'assemblée.] Mais ces mêmes professeurs restent le plus souvent indifférents à l'étouffement des études grecques. Pourtant, en grec, un chat est un chat, et on ne pourrait pas faire passer les sophismes des économistes, les abstractions des profs de philo et les adultérations de langage de l'administration.

Les élèves, compte tenu de cela, meurent d'ennui dans ce lycée, voilà la réalité. [Rumeur qui va en s'amplifiant.] Les professeurs sont déprimés ou tout au moins... sont parfois déprimés ou très souvent... parfois déprimés et très souvent som-no-lents. [On perçoit un ricanement.] On n'entend guère parler, à table par exemple - où je n'arrive quand même pas à manger tout seul encore, bon! - [Rire général] on n'entend guère parler que d'indices, de classes plus ou moins chargées et de considérations pédagogiques de ce genre, mais de ce que nous faisons ici, du sens de notre présence, je n'en entends à peu près jamais parler et quand j'en parle, sauf ici où je vous ai piégés, eh bien, tout le monde fuit!

Bon alors je pense que il faudrait réagir et ne pas être aussi pusillanime que ce cher et estimé collègue, n'est-ce pas? qui, tellement indifférent à toute injustice, à la fin de l'année dernière n'a pas pu supporter que les petites croix de sa notation aient légèrement vacillé du très bien au bien - s'il voyait où sont tombées les miennes! - et alors là il a pris sa plus belle plume, qui est d'ailleurs remarquable, et il a fait une lettre dont il a été tellement fier qu'il l'a affichée dans la salle des professeurs. Eh bien, bravo! Mais il y a tellement d'autres sujets plus importants que celui-ci. Ne vendez pas votre âme, que diable! si vous en avez une, pour quelques petites croix, comme un enfant bien sage et bien assisté par ses parents, dont l'ambition effectivement est de rapporter ces quelques petites croix à son papa et à sa maman. Quant à moi, pour finir [M. le Proviseur : "Oui, il faut..."] Quant à moi pour finir, chers collègues, n'attendez pas que je démissionne. Je ne vous donnerai pas ce plaisir. [Rires et rumeurs.] On me démissionnera peut-être comme on en a suicidé d'autres, mais je resterai debout, dans ce monde orwellien, à la 1984, que dans votre ingénuité vous êtes tous ici en train de nous fabriquer. [L'orateur est applaudi par une minorité de l'assemblée. Celle-ci n'a pas usé de son droit de réponse.]

<··· Retour