Richesse, profit et spéculation (supplément)
1988 • 174 pages

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Extrait : Deuxième lettre au Ministre (dernière page)

Voici la dernière page de ma Deuxième lettre au Ministre de l'Education nationale, de janvier 1991. Cette lettre est intitulée "Demande de nomination au grade d'agrégé de philosophie", nomination au mérite et non au concours, comme cela était possible selon les règlements de l'époque. Après avoir rappelé l'essentiel de ma philosophie et l'utilité qu'elle pouvait avoir pour les élèves et pour le public en général, je termine de manière humoristique en fustigeant les "chers collègues", car, on l'a deviné, mon but dans cette lettre n'était pas vraiment de devenir agrégé, mais de signaler l'absurdité d'une situation...

 

La troisième objection est plus fondamentale. J'ai passé ma vie à dire du mal de l'agrégation et je voudrais maintenant entrer ad gregem, rentrer dans le troupeau, comme le dit si bien l'étymologie? Ma seconde anagramme n'est-elle pas: René Garrigues = Ruiner agrégés? N'ai-je pas écrit moi-même, il y a deux ans, une lettre pour demander le statut d'objecteur de conscience au sein de l'Education nationale, c'est-à-dire pour ne plus enseigner?

Je pourrais, bien sûr, développer des arguties, dire qu'un prisonnier, un bagnard qui demande depuis vingt ans la révision de son procès afin de sortir honorablement de l'institution, n'est pas en contradiction si, en attendant, il demande à être affecté aux cuisines ou au secrétariat, c'est-à-dire à y entrer (comme en d'autres endroits, je conserve ici le double hiatus. On entend, en effet, en contrepoint : "Aïe!" et "Hi-han!" qui me paraissent convenir au contexte) un peu plus. Je pourrais alléguer aussi qu'il y a deux ans, j'étais menacé du statut mixte de surveillant-professeur, le pire de tous, car c'est en fait une absence de statut, et je regrettais le pionnicat qui fut pour moi un CNRS au petit pied. Mais maintenant, la roue de l'Histoire a tourné. Je suis désormais professeur certifié à l'ancienneté, à part entière , c'est irréversible. Cependant, j'ai encore un statut subalterne, alors autant exercer ce métier convenablement, dans les meilleures conditions possibles, en tant qu'agrégé.

Mais non! je ne dirai rien de tout cela! Le moment est venu de sortir les trompettes et les grandes orgues. Si mon destin est de ruiner agrégés, eh bien! je serai autoruinant. J'en accepte le sacrifice, comme un médecin qui ne craint pas de se jeter dans une épidémie. Je serai un agneau, un bouc émissaire, un nouveau Christ. Je m'incarnerai dans l'institution pour en prendre sur moi tous les péchés, pour sauver le troupeau, et peut-être tous les troupeaux!

Il reste une quatrième objection. Quand mes collègues apprendront ma nomination au grade d'agrégé, ils vont crever de jalousie. Peut-être vont-ils déclencher une grève? Mais non! très vite, ils s'inclineront devant la force de l'Etat. Déjà, ma position est plus sûre depuis que je suis certifié, authentifié, labellisé. Et puis, il faut être charitable et humain. Il faut leur apporter un cordial, un peu d'humour et d'amour, de bonne humeur, de joie de vivre, un peu de chaleur méditerranéenne dans les brumes de l'Allier! Les pauvres, ils ne sont pas heureux: ils vont rasant les murs, la serviette collée aux jambes, la tête dans les épaules, somnambuliques, frileux, parcimonieux, indifférents à tout, sous assistance et sous hypnose. Les élèves aussi s'ennuient à mourir. Voyez le succès de mon cours, j'allais dire de mon sketch: "La publicité rend pédéraste" diffusé pendant les grèves étudiantes. Ce n'est pas que je prétende à la succession de M. Coluche, encore moins à celle de L'Idiot Prince Muichkine, mais enfin, si l'on transformait les lycées, de garderies et de réserves de chômeurs, en restaurants du cœur où chacun viendrait se réchauffer, se décongestionner et s'abreuver à la véritable culture? Car enfin, la vie est belle, non?

En espérant recevoir une réponse favorable avant la fin de ma carrière et donc avant le prochain millénaire, je vous prie d'agréer, Monsieur le Ministre, Monsieur l'Inspecteur général, l'expression de mes sentiments respectueux de la démocratie et dévoués à l'enseignement de la philosophie.

Texte non édité.

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