Richesse, profit et spéculation
1988 • 174 pages

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Extrait : Deux collègues

Voici, par exemple, ma collègue de philosophie, Mme B. Elle s'intéresse à Thérèse de Lisieux. Je lui ai donc fait connaître les quarante-sept photographies authentiques de Thérèse, éditées par l'Office de Lisieux, et dans la même édition, il y a quelques copies arrangées de ces photographies, sous forme de tableaux peints par sa sœur Céline, la même qui a pris les photographies. Eh bien! ma collègue préfère les tableaux aux photographies, les copies aux originaux. C'est son droit, certes. Mais comme je l'ai expliqué dans un texte à paraître, les tableaux représentent plutôt, pour un esprit sans prévention ignorant le statut social de Thérèse, une sainte nitouche gentiment pomponnée, accoutrée à une mode guère plus excentrique qu'une autre, et se rendant peut-être à son premier bal où elle scrute déjà d'un œil point trop innocent la foule des danseurs. Peut-être est-ce l'idéal de ma collègue? La photographie au contraire, plus rude et austère, capte ce reflet du divin, si difficile à saisir et à décrire, qui fait le charme du visage de Thérèse. Il semble bien qu'il faille un œil spécial pour apercevoir cette réalité-là et je constate que ma collègue ne le possède point, et je ne m'en réjouis pas, je m'en afflige au contraire et m'en effraie. Cette anecdote n'éclaire-t-elle pas aussi le malentendu lors de notre entretien, quand j'ai cru que tu avais bien compris, cher Dagognet, le sens de ma recherche parce que tu la résumais dans une formule appropriée, alors qu'en fait tu n'apercevais nullement ce vers quoi je tendais ?

[…]

Voici encore mon autre collègue, ce cher M. E. Il n'a pas la moindre animosité contre moi et je crois même qu'il aurait bien voulu être mon ami. Chaque fois qu'il peut me rendre service, il le fait, en me communiquant des renseignements dont certains ont marqué mon évolution ultérieure. Mais bien qu'il le cache soigneusement en abondant toujours dans mon sens, je crois qu'il est tout simplement décontenancé, déconcerté par mes recherches, à propos desquelles il n'y a encore aucun commentaire, aucun avis officiel. Lui non plus ne voit pas où je veux en venir, ni la route que je suis qui effectivement n'existe pas encore, ni la "méthode" estampillée à laquelle je me soumets, et quand par exemple je lui ai dit pour la première fois, d'un ton très sérieux, que je faisais une étude approfondie de Thérèse de Lisieux, il n'a pas réussi à réprimer un fou rire. En son for intérieur, il est sidéré par les nouveautés que je lui assène de temps en temps, comme si le Ciel ou du moins un fragment d'étoile lui tombait sur la tête, et il se rétracte en se disant probablement qu'il ne méritait tout de même pas ça. Aussi, las d'être bafoué et de ne jamais savoir sur quel pied danser avec moi, il préférerait, je pense, m'éviter définitivement, sans en arriver tout de même à la solution extrême de la jolie mademoiselle Aubignat - mon admiré et respecté supérieur hiérarchique auquel j'ai dédié une lettre dans mes Leçons de philosophie - qui a fini par demander et obtenir sa mutation.

Extrait de Richesse, profit et spéculation - Pages 72 et 73

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